À PROPOS D’HÉRITAGE

C’était comme le rituel ancien d’une religion en train de disparaître.
Le vrombissement du projecteur seize millimètres. Le son optique, l’image tremblante, les rayures.
Les yeux levés vers l’écran au format quatre tiers.
C’était, à nouveau, autrement, la Molussie.
C’était N.R., un peu plus vieux, mais le même.
C’était, autrement, le même film pourtant, même si les bobines avaient été projetées dans un ordre différent et le serait encore.
J’avais roulé pendant une heure et demie à l’aller et une heure et demie au retour.
C’était comme le rituel ancien d’une religion disparue. Disparaissant dans la luit.
Le projecteur dans le brouillard.
Sur la route du retour j’avais eu envie de m’arrêter au Mac Do. Mais le Mac Do était fermé, bien sûr, et dieu merci.
Je m’étais arrêté dans la nuit et j’avais fait demi-tour.

J’avais fait de la retape et trois étudiantes étaient tout de même venues voir le film de N.R.
Ça valait le coup.
Ça vaut toujours le coup de faire de la retape.
De même, ils étaient trois hier soir encore pour Le Pouvoir de la Province de Kangwon, dans l’amphithéâtre glacé.
Et là aussi, cela m’avait paru loin, loin, loin. Même sans le projecteur seize millimètres. Même en vidéo HD 1080.
C’était loin, le cinéma et pourtant, quand même, c’était là.
C’était toujours là. Ça avait toujours été là et ça avait toujours été loin, mais je ne le savais pas encore.
C’est là et c’est loin.
C’est un mort qui écrit des lettres à une morte.
C’est un vivant qui poste les lettres d’un mort à une morte.
À propos d’héritage.
Il y avait aussi que la haine vient en tuant. Et encore que le positif est invisible.

Je m’étais dit qu’il serait peut-être temps de lire Gunther Anders.

Et hier, ça avait été bien et aujourd’hui aussi.
Bon, il faut bien avouer que le risotto chez Macoa, c’était trop gras. Avec C.M., on n’avait pas songé à prendre un dessert.
On était restés à l’eau. Un petit café, mais juste pour dire. Mais ça aussi c’était très bien.
Et boire de l’eau. Et rentrer tôt. Et passer prendre M. à son bureau. Le déposer chez lui avant de rentrer. Tout ça était très bien.
J’avais peur de regarder mon compte en banque. Je tremblais au moindre a-coup, m’attendant à tout instant à un incident moteur que je ne pourrais pas prendre en charge financièrement.
Je cherchais un moyen. Je consultais Linkedin.
J’étudierais toute proposition. Il fallait faire de nouveaux plans, de nouveaux projets.

PAR DESSUS LE TOIT

Je ne sais pas photographier la lune avec un téléphone, mais c’était bien la lune, là au bout du jardin, au-dessus du château.
La belle lune rouge de la semaine dernière, en rentrant avec S.
D’où rentrions nous déjà ? Je ne sais plus. Du rugby, peut-être ?
Non, non, c’était le jour d’avant. C’était de Poitiers que nous étions rentrés.

Mais il y avait eu la même lune, presque la même lune le lendemain. A ne plus savoir quand elle avait été pleine et quand elle ne l’avait pas été, ou plus été, ou pas encore été.
Il me semble que, le lendemain, elle avait été comme anamorphosée, comme vue de biais sur un écran.

Et puis hop, à l’instant, des cris de chats dehors.
Je ne sais pas si on peut dire « des cris » à propos des sons émis par des chats qui se battent?
Le bruit, en tout cas, très nettement, d’une violente baston de chats.
J’ouvre la porte, j’essaye de voir dans la nuit. Uranus est là mais Gribouille, je ne sais pas. J’espère qu’il est là, qu’il roupille quelque part.
C’est un poil inquiétant ces cris. Si l’on peut parler de cris.

C’est désormais le printemps.
C’est effectivement le printemps depuis la mi-février.
J’ai arrêté le chauffage avant hier et on ne met plus le poêle en route qu’occasionnellement, le matin au réveil et un peu le soir, avant d’aller se coucher.
On a fait une belle balade cet après-midi, du côté d’Argentine, d’un pont à l’autre.
La terre est encore détrempée par endroits, mais les inondations sont loin derrière.
Hier j’avais passé l’après midi dans le studio de TV Thouars avec B. et M. pour enregistrer les dialogues de leur spectacle à venir.
On a enregistré quinze ou vingt personnes. Je ne sais plus.
Trois actes et une voix off.
Planning chargé mais on en vient à peu près à bout.
J’ai l’épaule droite ankylosée à force de tenir la perche.

CHIMERA OBSCURA

Comment éviter de parler du temps qu’il fait ? C’est qu’il fait très beau. Il fait beau et chaud. C’est le printemps et pourtant ce n’est pas encore tout à fait le printemps. Mais c’est ennuyeux de parler du temps. C’est embêtant. Mais comment éviter de parler de la guerre ? C’est la guerre. Ce sont des guerres. Et pourtant ce n’est pas encore tout à fait la guerre, ici. Pas encore. On espère, pour un moment.

Je dois m’arrêter d’écrire, parce qu’on m’attend. G. m’attend. Salle scène, dit-elle. Une performance. Bon.

RÉCHAUFFEMENT

Je suis négatif, me dis-je, je suis pessimiste, me dis-je, je suis l’avocat du diable, me dis-je, je suis toxique, déprimant, désespérant, me dis-je. Il faut que je me taise, me dis-je, il faut que ça cesse, me dis-je. Il faut que ça s’arrête. Il faut. Il.

Mais aussi, c’est que je suis inquiet. C’est que je suis angoissé. C’est que je suis anxieux. C’est que je suis sur le qui-vive. C’est que je suis aux aguets. C’est que je suis à l’écoute du moindre bruissement. C’est que je suis à l’affut. C’est que je suis sur les starting-blocks. C’est que je suis à fond. C’est que je suis à deux doigts du burn out. C’est que je suis dans tous mes états. C’est que je suis au bord du gouffre, je suis à la lisière du néant.

J’ai rêvé d’un bel oiseau couleur feu. Quelque chose comme un dragon à plumes. Il survolait une colline enflammée et puis sa tête d’oiseau prenait feu. Un éclair d’incompréhension passa dans son regard et il tomba mort, le cerveau carbonisé.

J’essaye de me calmer. J’essaye d’aller mieux. J’essaye de trouver une raison de sourire.

Je me donne des buts, des objectifs, des programmes de vie, des challenges.

Là, il s’agit de me rendre dans une boutique japonaise du dixième arrondissement pour y acheter un petit chat solaire qui bouge le bras.

CARROT CAKE

T. est né un 18 février, moi un 21 et L. un 27. C’est un peu un festival des poissons. Tous les garçons de cette maison sont nés sous le signe des Poissons, me dis-je. C’est assez curieux, non ? Bref, on a fêté conjointement nos anniversaires, T. et moi, samedi et c’est C. qui s’est chargée du gâteau, avec l’aide de N. Un carrot cake donc.

Ce matin, je m’étais donné comme objectif de former un phrase adéquate à l’idée qui me trottait dans la tête et ce soir j’ai oublié jusqu’à l’idée. Je ne me souviens plus de l’idée mais je me souviens qu’il y avait eu une idée et le souhait de la formuler de façon adéquate. Très honnêtement, je pense que c’était une idée à la con, mais cela n’ôtait rien à l’intérêt qu’il y avait à la formuler adéquatement.

Je n’avais pas non plus réussi à faire cuire correctement le risotto, faute d’une véritable sauteuse. La poêle utilisée était, en outre, trop petite. Bref, le riz était plus al dente qu’il n’est souhaitable, après trente cinq minutes de cuisson.

Nous avions attrapé, T., N. L. et moi, la navette de 13h20. C. était restée à la maison, la fragilité des ligaments de ses articulations semblant lui interdire la pratique du ski. Nous avions pris un forfait demi-journée pour la modique somme de 64 €, plein tarif et 52€ pour les enfants. Nous avions réalisé que nous n’avions pas les moyens et avons décidé que ce serait notre seule et unique journée de ski. Mais ce fut une belle journée de ski. La neige était bonne, le soleil brillait et il faisait doux. On ne souhaiterait pas d’autre journée de ski, après une aussi bonne journée de ski. Autant rester sur le souvenir de cette journée là et faire autre chose ensuite.

BACK TO THE OUTBACK

Je n’ai rien écrit, j’étais épuisé et je le suis encore, mais suffisamment peu pour au moins l’écrire. Et le train n’avait, aujourd’hui, pas autant de retard qu’hier. Hier, c’était 2h40. Aujourd’hui, moins d’une heure.

Mais j’étais enroué, ce matin et j’ai toussé, toute la journée, jusqu’à l’heure présente. Pour me soigner, j’avais, contre toute attente, commandé un bol de nachos à la salsa piquante et un verre de Jack Daniel’s, vers 17h, avant d’aller attraper le train. Cela m’avait réchauffé.

Nous avions passé une journée studieuse, commençant par une réunion de préparation de notre périple coréen et se poursuivant par des accrochages des étudiantes de première année de master. Je crois qu’on ne doit plus dire master mais j’ai oublié comment il fallait dire. Il doit y avoir un courrier de P.-Y. A. portant sur cette question. Il y a un courrier de P.-Y.A. portant sur cette question. Ce n’est pas une supposition. J’irai relire ce courrier lorsque je serai moins épuisé.

Mais, aussi, j’aurai beaucoup à faire demain. Il faudra passer à la banque déposer un chèque, aller chercher une voiture de location, passer prendre les affaires de C., retourner chercher le pied de caméra de P., le déposer à L. chez E., revenir, déjeuner, faire des mails et des coups de fil, charger mes affaires dans la voiture, passer prendre les jeunes au lycée à 15h45, récupérer leurs affaires auprès des mamans respectives, puis tracer une route de sept heures au bas mot, jusqu’à C.

Je sens que je n’en ai pas fini avec l’épuisement.

JE DIS ÇA JEUDI RIEN

Ces lits des studettes, non.
Mal au dos, au crâne, au dos, au crâne. Mal partout.
Et la douche, et la douche.
Et la tête, et la tête.
Mal aux couettes, mal aux couettes.
Maaaaaaaal !

Bref. J’étais debout quelques minutes plus tôt que d’habitude et pourtant j’ai ensuite écouté la chronique de Jean Leymarie, consacrée au droit de vote des étrangers aux municipales, ce marronnier de cinquante ans. Et puis, à la Maison, la routine. Et, tout à coup, on ne sait pourquoi, les gens sont gentils, aimables, prévenants. Je me dis que c’est peut-être moi qui suis devenu plus sympathique ? Je ne sais pas.

Comme je n’ai pas d’argent pour payer, je fais écouter au personnel de la boulangerie le message téléphonique d’un client qui m’annonce la possibilité d’un gros chantier dans l’année. Cela les met en confiance et ils acceptent de me nourrir gratuitement. Ensuite je transfère ce message à ma banque, qui m’autorise immédiatement un découvert illimité. J’en profite pour commander une nouvelle voiture et un iPhone 17. Champagne.

J’avais envisagé de me mettre à mon compte à mi-temps comme chauffeur VTC pour passer cette période économiquement un peu sombre, mais, après m’être renseigné, je constate qu’il faut suivre une formation, faire un business plan, passer une visite médicale professionnelle et un examen. Je me dis que ça va prendre du temps et que ce n’est pas comme ça que je vais trouver en deux semaines les quinze mille euros qui me manquent pour finir le mois. Alors, pour l’instant, je me contente de faire écouter ce message téléphonique et, pour l’instant, ça semble fonctionner.

SOUVIENS TOI

Alors, peut-être qu’il pleut sans cesse sur Brest, mais en tout cas, sur Nantes, ce n’est pas mieux. C’était une journée agréable au studio. On a enregistré des textes de J.M. et ensuite un rap de H.B., qui fait son service civique à l’école, en duo avec F.S. On a d’abord fait la prod avec un Drummer de Logic Pro et des boucles (une basse, un piano). Puis on a posé la voix de H.B. Je pourrais passer ma vie à faire des trucs comme ça. C’est trop beau de voir apparaître une forme, de jouer avec, de la voir prendre sens et vie. Donc, c’était une bonne journée.

La nuit avait été courte, parce que j’avais absolument tenu à terminer l’étude acoustique de H.K. avant de me coucher et que tout cela m’avait mené à deux heures du matin. J’ai de nouveau pu vérifier que le point froid de la nuit survenait vers 3h00 du matin. C’est un point froid mental. C’est un point froid relatif à la chaleur de sous la couette, me dis-je. Au vrai point froid, comme je suis réveillé et actif, je n’ai plus froid. Au point froid de 3h00 du matin, un chat mouillé vient chercher des câlins et mordiller la main qui le caresse. C’est ça, les chats. Quelque part, sans doute, git le cadavre d’une souris. Ou peut-être simplement le reste d’un intestin et d’un organe jugé non comestible.

Sinon M.G. dirigeait un workshop avec les étudiants de la situation image et tout se passait bien. Tout semblait s’être bien passé jusque là et tout semblait destiné à se passer bien jusqu’à la fin. Bonnes conversations. Échanges fructueux. Déjeuner léger et tôtif chez Dubble, avant le recording.

Rien à dire, donc, il pleut. Ça s’entend. Ça finit par se savoir. Je me suis fait virer du studio à l’instant et je suis en repos. Je vais regarder quelques épisodes de Game of Thrones, que je rattrape en ce moment.

UNE SEMAINE PLUS TARD

Les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être, me disais-je, mais elles ne sont pas non plus ce que nous croyons qu’elles sont. Difficile de savoir ce que sont les choses, alors ? Difficile, même, de savoir si les choses sont. Tout simplement.

Mais cela importe peu et, ce petit-déjeuner, c’était déjà celui de la semaine dernière. Il faut avancer. Avancer un pied dans l’inconnu. Passer de l’autre côté.

Parfois le monde semble se mouvoir lentement, tel une lourde masse de boue. Quand je dis le monde, c’est une façon de parler. C’est le monde comme mode de l’être, encore et toujours. Je ne vais pas pouvoir aller beaucoup plus loin. Une grand fatigue s’est abattue sur moi. Les affaires n’avancent pas vite et la rouille ne dort jamais.

Si je parle par énigme, c’est provisoire. Ou peut-être que non.

Ce matin, le chauffage fonctionnait de nouveau. Chilperic avait remplacé le gicleur et nettoyé le filtre. Cela faisait une différence, cette tiédeur de fond. Rex avait besoin d’un carton pour livrer sa construction de Mecano et nous avons dégoté un carton. Puis hop, dépôt au centre de loisirs et route de Nantes. Je suis à la recherche de Diesel Excellium. J’ai compris qu’il fallait à Olivier du diesel Excellium pour éviter d’encrasser encore un injecteur.

Fatigue ce matin. J’avais faim et j’ai mangé un hamburger au resto sur le boulevard. J’ai même pris un fondant au chocolat. Si, si. L’après-midi a été plus tonique. Exercice de montage avec les étudiants de la situation image. Nettoyage de fichiers et montage avec deux personnes en service civique, réflexions créatives avec une étudiante du programme international. C’était une bonne journée.

LOC DE CHEZ LOC

Ils sont formidables chez Leclerc, me dis-je. Pour un peu, ils vous donnerait gratuitement la voiture. L’idée c’est que ce sont les kilomètres que vous payez. À prix d’or. Mais si vous voulez juste une voiture pour la poser dans votre jardin, il y a moyen.

Tout le monde me dit qu’elle est belle, cette voiture. Une Peugeot 2008. Moi je trouve qu’elle ressemble à une grosse basket. Genre Nike. Genre Reebok. Et puis j’ai tellement peur qu’il lui arrive la moindre égratignure (vu la franchise éberluante).

J’ai donc passé le week end et les deux derniers jours à éviter de rouler, en regardant souvent cette voiture absurde rangée dans le garage au bout du jardin. Tout cela à cause d’une panne. l’injecteur, j’en ai maintenant la certitude, après avoir discuté avec le patron du garage de haute Goulaine. Et ça va coûter bonbon, je ne vous dis que ça. Plus de 700 euros. Moi qui me plaignais déjà d’être à la ruine.

Je suis beaucoup resté à la maison et ça tombe bien ,j’avais du travail. J’ai toujours du travail, bien sûr. Toujours beaucoup trop de travail. Trop pour une vie. Trop pour une personne. Je n’en viendrai pas à bout, de ce travail. Ça n’a jamais été mon projet, d’en venir à bout. Même si, parfois, on rêve. Et c’est très bien. Le travail n’est qu’un horizon d’attente. Un projet. La vie n’est rien d’autre que le projet de la vie.

Mais aussi, parfois, il faut renoncer à un travail parce qu’un autre travail ou bien le travail de quelqu’un d’autre dont nous dépendons, qui dépend de nous, en rend impossible l’exécution dans le temps et dans l’espace et cela va bien comme ça.

Tout est très bien. C’est la volonté de dieu, comme le rappelle Anouk, citant Spinoza, se moquant des superstitions. On rigole bien en mangeant notre joue de bœuf, qui avait mijoté tout l’après-midi, alors que je faisais des dessins dans Autocad et des rendus 3D dans Sketchup.

Allez, demain matin, je file chez Leclerc rentre cette voiture grotesque et je récupère Olivier, avec un nouvel injecteur, jeudi, si telle est la volonté de dieu. Et si telle n’est pas la volonté de dieu, je dois bien avouer que me voila dans la mouise.