OUH LA LA

C’est que ça ne va pas du tout, me dis-je, lisant une interview de Brigitte Macron qui, éplorée par tant de haine, déclare qu’écrire ses pensées l’aide beaucoup. Mais oui, me suis-je dit, écrire aide beaucoup.
Mes pensées, je n’irai pas jusque là. Quoi que je pourrais. Sans jugement de valeur.
Une pensée ne vaut que ce qu’elle vaut, après tout.
Mais surtout, surtout, avais-je pensé, qu’est-ce qui m’était donc arrivé depuis plus d’une semaine pour n’avoir pas même écrit un traître mot ?

C’était un manque de discipline, il fallait bien se l’avouer.
Non, non, docteur, je ne suis pas fier.
Et, à propos de docteur, il ne faudra pas non plus que j’oublie de mesurer ma tension, trois fois de suite, avant de me coucher.
J’ai, là, près de moi, un tensiomètre sur le bureau. Prescription du docteur B., au vu de la mesure un peu haute de ma tension artérielle vendredi. Déjà samedi soir, j’avais omis.
Bref, ne pas oublier donc.

C’est qu’il m’avait fallu tondre la pelouse, réparer la batterie, faire des tas de lessives et de tâches ménagères, qui avaient absorbé toute mon énergie.
Avec un passage à Paris en coup de vent mercredi pour l’anniversaire de C., que j’avais loupé, étant à l’étranger début avril.
J’avais aussi fait intervenir un plombier pour régler une bonne fois pour toute cette histoire d’écoulement en évacuation du ballon d’eau chaude et puis nous avions travaillé avec B.G. sur le montage son du spectacle à venir de cet été, avec ses centaines de figurants et animaux en costumes.
Puis, c’était le film de J.C.K. qui arrivait et ça y est, je m’y étais mis ce week end et plus intensément aujourd’hui.
Et puis Bubunne avait attrapé une otite et il avait fallu l’emmener à son rendez-vous poitevin en fin de journée.

Les roses sont absolument exubérantes, pensais-je.
Il y avait eu aussi ce regroupement d’abeilles au-dessus du château. Sans doute un essaim en migration. Un nuage d’abeilles. Un bourdonnement compact.
Bubunne s’était senti angoissé, m’avait-il dit.
Samedi, j’avais acheté le numéro spécial des Cahiers consacré à Éric Rohmer, pour relire les entretiens.
Je ne peux lire que les entretiens dans les revues critiques. Je ne peux pas lire une critique. Je n’y arrive pas. Mon cerveau ne peut accepter l’exercice, étrangement.
Mais, les entretiens, je les connaissais déjà.
Tant pis, c’est toujours bien.
Tout de même, m’étais-je dit, en relisant l’entretien réalisé après la sortie de Ma nuit chez Maud, ils étaient sérieusement atteints, au début des années 70, aux cahiers.
Très sérieusement et idéologiquement atteints. un truc entre le Maoïsme poétique et le Stalinisme structural. Très gravement hallucinés, ils étaient. Rohmer, ça le faisait bien rire, bien sûr. Il se moque gentiment.

Bon, bref, tout ça pour dire que voilà.

Et puis sinon, j’ai regardé Le dossier 127 de Dominik Moll hier soir sur Arte Boutique et j’ai trouvé Léa Drucker totalement mystérieuse. Sur ses deux profils. Dominik utilise beaucoup le profil. C’est un profiler, je dirais. Ce qui est bien, c’est que c’est un film. Ce n’est pas un scénario filmé, ce n’est pas un manifeste politique, ce n’est pas un fait de société. C’est un film, avec des corps, de la lumière et des sons. C’est beau.

Une autre chose qui est très belle aussi, c’est tout ce que fait Aldous Harding et en particulier son album Designer, mais Warm Chris est aussi très bien et j’attends avec impatience le nouveau qui va sortir en mai. Elle aussi a un profil admirable. Profil d’une œuvre. Oeuvre d’un profil.

RESTITUTION

Ils caressent des miroirs, ils promènent des écrans. Ils caressent des écrans, promènent des miroirs. ils sont caressés, promenés, par des miroirs, des écrans. Se regardent dans le miroir de l’écran, se regardent à travers l’écran du miroir. Ne se voient pas. Se côtoient. Se coudoient. Se frottent sans se voir. Sans se sentir. Concentrés sur le miroir qu’ils caressent, sur l’écran qui les caressent.

C’est pénible à voir, me disais-je dans le métro, en venant ce matin et encore cet après-midi, en rentrant. C’est effectivement dans le métro que c’est le pire. J’ai tout de même remarqué une dame qui lisait un livre, ce matin. C’est à dire que j’ai remarqué une dame qui s’était endormie en lisant un livre. Sur l’épaule d’une autre dame qui, caressant un écran, ne s’en était sans doute pas aperçu. Tout n’est pas absolument perdu, mais il s’en faut de peu.

Par réaction, je ne m’autorise pas à sortir mon téléphone dans le métro et je m’applique à lire les plans de métro, au lieu de me laisser piloter par City Mapper et consorts. J’ai alors tout le loisir de méditer sur la tristesse de cet étape technologique. Mais je ne vais tout de même pas jusqu’à commander dans des restaurant où il n’y a pas au moins une traduction en anglais des plats.

C’est agréable d’être étranger, quand on a les moyens d’être indépendant s’entend. On se sent agréablement invisible. Agréablement transparent. Les gens ne vous emmerdent pas. Ne vous voient pas. Ne vous voient pas vraiment comme une personne. Peu importe ce que vous faîtes. On part du principe que vous ne comprenez rien à rien. Que c’est désespérant même d’essayer de parler avec vous. Qu’il vaut mieux vous accorder d’emblée tous vos caprices. Qu’on perdrait trop de temps à vous expliquer. Et que, de toute façon, sans doute vous ne comprendriez pas, puisque vous ne comprenez rien et même pas la langue du pays, c’est un comble. C’est comme si vous étiez un fou, un idiot. Qui irait reprocher à un idiot de faire n’importe quoi ? C’est un luxe d’être l’idiot. C’est une très bonne situation pour filmer, par exemple.

À la K’arts on restitue.

PSALM 26.04

Je profite du postage de cette carte postale filmée, pour écrire un mot, comme dirait mon ami Pierrot. Ou plutôt comme dirait – comme aurait dit – celui ou celle qui parle à mon ami Pierrot et lui demande, par exemple, de lui prêter sa plume, mais c’est une autre histoire, donc. Et voilà, je n’avais pas écrit grand chose depuis quelques jours, me disais-je. J’étais fâché, me disais-je. Déçu, me disais-je. Déçu et un peu dégoûté, me disais-je. Par l’humanité, me disais-je. Rien que ça, m’étais-je dit.

C’était que la vision de tous ces gens en train de caresser des écrans dans le métro, c’était beaucoup, me disais-je. Trop pour un seul homme, avais-je pensé. Il y avait une grande sensation de solitude, de vacuité, d’inutilité.

Et puis j’avais l’impression que le monde me regardait de travers, alors je regardais à mon tour le monde de travers. Tout était de biais, de guingois, en pente, ça penchait. Et puis raconter quoi ? A qui ? Qui s’en souciait ? Et moi donc, me disais-je !

Et puis, tout de même, il y avait eu la défaite de Victor Orban. Voilà qui fait du bien, avais-je pensé. Voilà qui rebat les cartes, m’étais-je dit. Voilà qui remet les pendules à l’heure.

Alors c’était bien. Le monde allait mieux. Pas beaucoup mieux, mais enfin un peu mieux. Et alors, je m’étais dit qu’il ne fallait pas faire la gueule. Que personne ne me regardait de travers. Que je pouvais redresser le cap. Alors, aujourd’hui, j’ai bien travaillé et je me dis, oui, il faut continuer comme ça.

PRINTEMPS À SOKCHO

Avant de partir, tout le monde avait déposé ses grosses valises dans ma chambre, que j’avais réservée comme stock (et aussi pour retrouver mes affaires en ordre) pendant nos trois jours d’absence.
Ensuite, nous étions allés prendre le bus express pour Sokcho, trois heures de route environ, comprenant une pause d’un quart d’heure au milieu du voyage.

Nous avions roulé et étions arrivés sous une pluie battante.
L’on s’était ‘installés dans des chambres très confortables, au regard du Goshi-won, puis l’on était allé manger un morceau dans l’un des restaurants de poisson du coin.
J’avais pris du poulpe sauté, très épicé. Et quand je dis très épicé, il faut entendre que c’est à peu près insoutenable. On avait été obligés de commander des bols de riz blanc pour compenser, par un peu de neutralité, ces brûlures pimentées.

Ensuite, avec E., nous avions eu l’intention d’aller faire quelques pas sur la plage mais, à cause de la pluie, j’avais rapidement eu les pieds trempés et j’étais rentré faire sécher mes chaussures, tandis que E., courageusement, avait poursuivi sa promenade dans les ténèbres affolées.

Ce matin, il y avait du vent mais presque plus de pluie.
A dix heures trente, grand rassemblement avant le départ pour le Musée National de la Montagne.
On y trouve des vitrines hilarantes, comme, par exemple, celle des réchauds à gaz pays par pays. Où l’on voit que les réchauds à gaz français sont très supérieurs au réchauds allemands mais semblent plus fragiles que les réchauds américains, qui sont moins élégants que les réchauds japonais, etc.
Même chose avec les piolets, un peu plus loin.
Il y a des murs d’escalade, où l’on fait des figures complexes et puis une salle à oxygène raréfié, où il nous est proposé d’expérimenter la respiration en montagne à 5000 mètres d’altitude. On en ressort planant, un peu comme Jack Nicholson dans Easy Rider.

Ensuite on va s’empiffrer de lieu noir (ou jaune) séché et grillé, avec tout un tas d’accompagnements, légumes, algues, pickles, piments, kimchis, champignons, soupes, etc. Et, avant de rentrer, un saut au musée d’Histoire de la Ville, qui renferme en son sein un village reconstitué pour les besoins d’un tournage de film d’époque.

ADD TWO, ADD ONE, DIVIDE TWO, DIVIDE ONE

J’ai été, à mon tour, victime des machines à laver en panne. Une première machine s’achève aux alentours de minuit et il me faut bien admettre que le linge n’est ni lavé, ni rincé, ni essoré.
Je me mets donc en quête d’une autre machine à laver et j’en trouve une, qui a l’air de fonctionner.
Le bac est vertical et le mécanisme semble rudimentaire. On s’étonne presque qu’elle ne soit pas activée par une simple manivelle.
La rotation est lente, approximative et je ne suis pas sûr que l’eau soit vraiment chaude. L’avantage c’est que le programme est rapide. Environ quarante minutes.
Et à la fin, contre toute attente, cela semble avoir fonctionné. Le linge paraît propre, rincé et essoré.
Le temps d’accrocher cela sur le tancarville emprunté dans le couloir et de finir l’épisode en cours de la série Andor (série essentiellement consacrée à l’étude des différents designs capillaires dans le contexte de l’Empire Galactique de l’univers Star Wars) et voilà qu’il n’est pas moins de deux heures du matin, alors que j’avais prévu de me lever à sept.
Je révise mes ambitions à la baisse.
Ce sera sept heures trente et hop, dehors à huit heures, un café, le distributeur de billets pour tirer les deux cent mille wons qui me permettront de payer le propriétaire pour les trois jours de chambre réservée pendant que nous serons à Sokcho et de disposer d’un peu de petite monnaie.

À 9h45 je suis à la K’arts, en avance pour le car qui nous emmène à ,10h30, direction le musée Hoam, encore un musée Samsung, implanté sur un très beau site, près d’un parc d’attraction.
Les cerisiers sont en fleurs. Les collines ressemblent à un bain moussant.
Il y a quelques sculptures dans le jardin: araignées de Louise Bourgeois, un rocher dans un arbre que j’attribue, sauf preuve contraire, à Giuseppe Penone.
Dans le pavillon central, orienté plein sud et donnant sur la colline de cerisiers, une exposition monographique de l’artiste coréenne Kim Yun Shin, travail obsessionnel sur bois et rochers, assez adapté au cadre.
Tout cela est fort beau, fort beau.
Les visiteurs prennent des photos dans le jardin. Ils sont bien équipés. La K’arts, comme d’habitude, ne s’est pas fichu de nous: elle a affrété un car et préparé des petits bentos de kimbaps au thon-mayonnaise, carotte, bardane, feuille de sésame, fougères et feuilles de navets, pour notre déjeuner, que l’on déguste dans l’herbe, face au lac Samsung.
Les angles de vue sont bien calculés. J’ai tendance à me placer automatiquement à l’Est, quoi qu’il arrive. J’observe un écureuil qui saute de branches en branches. Il fait très beau.

PROMENONS NOUS

Quand le temps se rafraîchit, le corps se bat et l’on est plus fatigué. C’est évidemment sans rapport avec cette monstrueuse glace (Bingsu), prise par gourmandise au goûter dimanche, après avoir renoncé à visiter l’exposition Damien Hirst au Museum of Modern & Contemporary Art, en raison de la foule compacte et parce que je trouve que la visite d’une exposition Damien Hirst est, à mon âge, une activité dispensable.

Mais, le soir de dimanche, un orage éclate et l’atmosphère fraîchit nettement. Lundi, nous allons nous promener en montagne. C’est une forêt accrochée à la montagne. C’est une forêt en pente. Le chemin semble scénarisé. On croirait les séquences d’un film ou d’un jeu vidéo. Il y a les rondins de bois, puis les marches de bois, puis le pont de bois, puis les marches de rochers, puis les gros rochers, puis un chemin de terre qui descend, puis des rochers escarpés, puis on marche dans la rivière, puis on emprunte un faux chemin avant de comprendre que l’on a fait fausse route, etc. Tout semble écrit, planifié, pour notre plus grand plaisir de promeneurs-joueurs.

Et à la fin – au milieu en réalité, mais nous avions décidé que trois heures de marche c’était un peu long étant donnés nos emplois du temps de ministres – un temple bouddhiste avec cent quarante cinq marches de prières. Il se révèle que les moines sont en réalités des nones. Elles nous couvrent de gâteaux de riz et des kimbaps. L’on s’abreuve à l’eau miraculeuse de la montagne, puisée à la source-même du dieu des guérisons.

Ensuite nous redescendons en un clin d’œil pour aller prendre une importante collation à l’auberge. Il est beaucoup question de nourriture, me dis-je. Je ne parle que de bouffe, me dis-je. C’est effrayant, me dis-je. Consternant, me dis-je.

Je pense aussi beaucoup aux indiens d’Amérique, desquels il était question dans les nuits de France-Culture d’il y a quelques jours. Je pense, par exemple, à cette inscription de la guerre dans la réalité quotidienne (guerre qui n’est ni de conquête, ni d’extermination, une guerre structurelle en quelque sorte, un état de guerre permanent qui retire à la guerre son statut d’événement), la notion du Multiple opposée à l’Un (propre à l’État Nation), le monde vu comme abondance plutôt que comme manque, le pouvoir vu comme destructeur plutôt que structurant, etc.

Ce matin, lecture à la K’arts, puis on part visiter une école de typographie à Paju, avant de rentrer à l’auberge. E. lance une machine, puis on passe à l’Apple Store parce que j’ai besoin d’une batterie pour mon téléphone. On prend rendez-vous pour demain 20h et on file au restaurant japonais où nous rejoint YJ.L. Il nous offre des exemplaires d’un énorme pavé qui retrace ses travaux des dix dernières années et on bavarde un bon moment en mangeant des maquereaux grillés et en buvant du Soju. En réalité, il n’y a que moi qui boit du Soju. E. ne boit pas et YJ., qui doit conduire, touche à peine à son verre. Et puisqu’au bout d’un moment ils ne parlent plus qu’en coréen tous les deux – et que je ne comprends pas un traître mot – je continue de me servir des verres. Le Soju est d’autant meilleur que l’on en boit davantage, mais je ne vais pas tout de même jusqu’à commander une deuxième bouteille et d’ailleurs la décence m’interdit encore de finir seul cette première bouteille, dont nous laissons un fond en sortant.

LET’S MEET

Alors, ça y est, j’ai compris le système des musiques annonciatrices de l’arrivée des trains dans le métro sur la ligne 2 (mais je suppose que c’est le même sur d’autres lignes, bien que pas sur toutes): dans une direction, c’est un son de trompette assez martial, dans l’autre c’est une sorte de xylophone plutôt rêveur. Parfois, les deux rames arrivent presque au même moment et les deux musiques s’enchaînent ou se superposent.

Hier matin, après avoir amplement récupéré le sommeil en retard, je suis allé me balader au bord du fleuve Han, en plein festival de printemps. Il y a une foule dense sur les pelouses, des tentes, des grillades, des grappes humaines, des cerfs volants, etc… C’est le week-end où l’on célèbre les cerisiers en fleurs. Et ils sont bel et bien en fleurs partout. Au bord du fleuve, cependant, c’est beaucoup plus calme. Il est très large ce fleuve Han. On n’imagine pas traverser à pied ces immenses ponts. On croirait un bras de mer. En suivant la digue, on passe dans des sous-bois, des chemins de terre, le contour devient plus erratique. Il y a des canaux. On ne sait plus où l’on est. On suit la ligne. On tourne. On repart vers la ville, vers l’autre rive. Mon téléphone est rapidement déchargé et je vais boire un café chez Starbucks pour le recharger. Je déteste Starbucks, mais ici il n’y a pratiquement que ça. Des Starbucks, tous les dix mètres environ. L’emprise d’un Starbuck s’achève là où commence celle du prochain. On va de Starbucks en Starbucks. L’idée, c’est que ce soit partout la même chose. Et c’est partout la même chose, à peu près. Comme partout d’ailleurs.

J’avais eu l’intention d’aller au Seoul Art Center voir un spectacle de danse mais City Mapper, pour d’obscures raisons, m’envoie dans une sorte de coupe-gorge où il n’y a rien et je finis par comprendre que ce n’est pas du tout là que se trouve le Seoul Art Center. Il est trop tard pour corriger le tir et rejoindre la bonne adresse alors je rentre regarder des séries et faire une lessive. Curieusement, toutes les évacuations d’eau sont ouvertes. Toutes les pièces d’eau, y compris les buanderies, sont conçues comme de grandes douches italiennes. Même le lavabo donne directement sur le sol. C’est étrange. Il y a, dans l’auberge, le Goshi-won – c’est l’appellation officielle – un bruit permanent de pluie battante: c’est l’eau qui se déverse des machines à laver. La buanderie du deuxième étage est condamnée parce que totalement inondée. Ça sent le moisi, d’ailleurs.

Ce matin, il fait frais. Le linge, accroché cette nuit, est quasiment sec.

TARA-TATA-TATA !

Ce n’est pas une nouveauté: quatre-vingt dix pour cent de l’environnement est constitué d’un nuancier de tons gris et beiges. La matrice c’est une sorte d’orange vif et un bleu tendant vers le violet. Et quand arrive le métro, on entend un air de trompette: TARATATA TATA – TARATATA TATA – TARATATA – TATATA…

Peu dormi, pour ne pas dire pas fermé l’œil. C’est à dire que l’œil était fermé mais l’esprit aux aguets. Il y a beaucoup d’événements dans les couloirs de notre auberge, la nuit. À toute heure de la nuit. Toutes sortes d’événements. Et puis, il y a le WhatsApp du groupe, où l’on apprends à toute heure que O. vient de prendre en photo un portail dans la nuit, que M. a froid, que S. ne trouve pas le restaurant, que D. cherche un pansement, que A. en a et va les lui apporter, etc.

Mais la principale raison de cette insomnie c’est que j’entretiens une angoisse bancaire. Et puis j’écoute Madame Bovary. Et, devant les soucis financiers de Madame Bovary, je me dis: « Madame Bovary, c’est moi ». Et c’est vrai que c’est moi. C’est moi tout craché. Tout stress est Inutile, bien sûr. Les stress bancaires en particulier, car que faire d’autre que d’attendre le lendemain? Mais il n’est pas simple de se déprendre d’un stress, d’une angoisse, d’une construction mentale cauchemardesque.

Ensuite, j’écoute pendant toute la nuit le cours du collège de France de Michel Foucault consacré à la Parrêsia, le »parler vrai » – d’habitude cela m’endort, mais là non, et c’est l’avantage de cette insomnie: pouvoir réellement écouter le cours de Michel Foucault. Ça n’avance pas vite, parce que ça vise à l’épuisement des parties et sous-parties et il y a une qualité hypnotique à cet épuisement. Mais je m’épuise aussi. Et je suis tellement épuisé que j’ai l’impression que la caméra de l’école ne va pas fonctionner, que l’enregistreur Zoom de l’école ne va pas fonctionner. Je me demande s’il faut que j’emporte du matériel ou s’il ne faut pas. Je me lève, je teste le matériel, ça ne marche pas, je me recouche, angoissé. Et puis ce matin, en réalité, tout fonctionner. C’était simplement mon état de fébrilité.

Ce matin, on s’était dit 9 heures pour partir à 9h15 mais finalement, à 9h30 nous étions toujours sur le départ et puis nous n’avons pas pris le chemin le plus court et, au bout du compte, nous avons près d’une demi-heure de retard. On se fait un peu – mais gentiment – engueuler et on revoit le planning des jours à venir, en intégrant notre retard comme une donnée irréfragable.

LE SUJET ET LE CONTRE-SUJET

La fugue, comme dirait Nadia Boulanger, c’est à la fois une convention et une intention, une forme contrainte et un sentiment déterminé.
C’était enthousiasmant de l’écouter, Nadia Boulanger, en fin de nuit ici, début de nuit là-bas.
Cela donnait envie de se mettre à l’harmonie pour de bon et d’apprendre par cœur les deux volumes du clavecin bien tempéré.
Ce matin, au réveil ici. À minuit, là-bas.
Les yeux piquent encore, parce qu’il n’est pas encore tout à fait fluide, le sommeil, de deux heures à cinq. Il se consolide vers six heures et culmine à sept lorsque vrombit le réveil.
On négocie alors une demi-heure de grasse matinée, justement en écoutant Nadia Boulanger et cela aide à soulever les paupières.

Et ensuite, une douche italienne, un café américain et en route pour des visites de musées. Nous avions donné rendez-vous à tout le monde à 9h00 pour être sûrs de partir à 9h30 et c’est une réussite. Il y a une marge d’erreur de trente minute à prendre en compte. Il faut donner rendez vous trente minutes avant l’heure que l’on estime être la bonne pour arriver en avance de dix minutes à un rendez vous donné. Cela permet, en pratique de n’arriver audit rendez-vous qu’avec cinq à dix minutes de retard. Telle est l’inertie d’un groupe de treize personnes.

On commence par le Leeum Samsung Museum, déjà visité, lors de mon premier passage en novembre.
Cette fois, c’est une carte blanche à Tino Sehgal, sous la forme d’un certain nombre de performances minimales simultanées, exécutées par des acteurs et actrices qui semblent, au premier abord, faire partie du staff.
En costumes uniformes, au garde-à-vous, ou parfois, au contraire, rêveurs, rêveuses, alangui-e-s, détendu-e-s.
Il y a du chant dans l’air. L’on bourdonne. L’on souffle. L’on murmure. De concert.
À l’arrivée, cela réjouit.
Une dame chante un bout d’air italien dans le jardin et dit une phrase en coréen, que je ne comprends pas.
Les quatre membres du personnel d’accueil chantent et dansent – je crois qu’ils le faisaient déjà en novembre – Ohhh, it’s so contemporary – so contemporary, contemporary, oohhhh!.

Emprunt de formes, réemploi. Thèmes musicaux connus, reconnus. Life is life, etc. Rodin, Giacometti, Brancusi, tout le monde est là, sous forme d’évocation plus ou moins à l’échelle une. Même les visiteurs sont représentés.
Ne sont plus que les statues d’eux-mêmes. Ne sont plus que des mannequins. L’on pose.
L’on sait se comporter en pareille occasion. L’on est du même monde.
Il est question de point de vue. Le point de vue est dramatisé. La scénographie se déroule autour du point de vue mobile que l’on adopte et où l’on se laisse guider par la tournure des événements et l’ensemble du dispositif spatial.
Il peut, parfois, s’avérer payant d’aller se placer en observateur depuis un espace vide, derrière l’un des rideaux perlés.
Parfois, l’on met en amorce un-e autre spectateur-trice, une statue, un vidéo-projecteur. L’on est parfois en coulisses de soi-même.
Personne ne semble être dupe, cela dit.
Personne n’est innocent, ici. Tout le monde possède les codes.
Les visiteurs écoutent et regardent bien poliment.
C’est assez glaçant, finalement, assez vain, assez triste.
Il y a comme une absence de désir, une absence de nécessité.
Présences fantômatiques, absentes, désincarnées. Présences flottantes.

Et puis l’on était allé regarder des pots et des vases anciens magnifiques, trésors inestimables vieux de dix siècles et plus, exposés magnifiquement dans de magnifiques vitrines, dans des salles magnifiques, sous des éclairages magnifiques.
Et je me demandais, devant tant de splendeur et de magnificence, ce que serait notre impression si, à la place de ces poteries magnifiques du XIIe siècle, de ces vases magnifiques du XVe siècle, de ces objets somptueux des XVIIIe et XIXe siècle, nous nous promenions devant ces mêmes vitrines, en arpentant ces mêmes parquets, sous les mêmes éclairages, dans la même pénombre, parmi les mêmes magnifiques meubles, mais qu’à la place de ces précieuses – et à vrai dire inestimables – poteries, nous étaient plutôt présentés des objets contemporains: des bouteilles et des gobelets en plastique, des mugs industriels, des objets manufacturés les plus communs et les plus banals.

Au Not bad coffee, où j’allais méditer en sortant – et recharger mon téléphone qui se décharge toutes les trente minutes et à vrai dire n’est jamais chargé plus de quelques minutes – deux filles se photographient devant un impressionnant plateau de pâtisseries qui me paraissent immangeables.

Il fait beau et frais. J’ai regardé le nom des plantes dans le jardin de Gabriel Orozco. Plantes vernaculaires et hyper-locales.

Il y a le monde des cartes et le monde de l’argent liquide. Aux cartes les tickets de transport à la journée, au cash les cartes rechargeables. On obtient pourtant ces deux produits sur la même machine. Ce découpage du monde est à peine compréhensible.

Plus tard, à l’art Sonje Center, il est encore et toujours question de ce fameux visiteur, de ce fameux spectateur, de ce fameux regardeur, de ce marcheur-voyeur. Et pour commencer, il nous est offert d’être, tour-à-tour, spectateur d’un film dans une salle de cinéma, d’une pièce de théâtre, puis acteur de cette pièce, monteur-mixeur de ce film, régisseur de cette salle. Spectacle et spectateur, de manière simultanée et indécidable.

À un moment, alors que je me positionne exactement au centre d’un dispositif composé de deux hauts parleurs et de plusieurs écrans pour en comprendre la logique spatiale, D. me tapote sur l’épaule pour me demander si je peux bouger parce que « j’empêche quelqu’un de voir ». Avec humeur, je réponds que j’ai choisi cette place pour une bonne raison et que si cette personne veut voir (mais quoi, d’ailleurs ?), elle n’a qu’à se déplacer. Non mais… Et c’est un fait qu’il est dans la nature d’un visiteur d’arpenter, justement.

CELLULE CORÉENNE

Nous avons eu de la chance, me suis-je dit, beaucoup de chance de nous voir attribuer des sièges de catégorie intermédiaire, ceux où l’on peut allonger ses jambes et pas des sièges économiques, plus étroits et moins étendus. Cela a rendu le voyage beaucoup plus confortable que le précédent.

Et le fait de partir le soir est également un avantage, me suis-je dit, nous sommes nous dit, puisqu’ainsi l’on arrive plus tard dans la journée et l’on est moins tenté de faire une sieste vers 16h-17h.

Ici, le confort est ce qu’il est et d’aucunes s’en plaignent, mais pas moi.

Sur ce, au lit.