RAPIDO

Je me suis dit que ça allait bien comme ça, les chichis. Qu’il fallait faire bref.

Donc, qu’est-ce qui s’est passé aujourd’hui ?
J’ai déposé Rexy, suis rentré, ai fait les comptes.
Terribles, les comptes. Désastreux, les comptes.
J’ai écrit des mails et des mails à la banque, aux organismes de crédit, pour repousser les échéances, réduire la béance.
J’ai travaillé à travailler (dans un travail), comme dirait B.B. (non, pas Brigitte Bardot).

Au bout des comptes, au moins les choses étaient dites. Ou plutôt écrites, noir sur blanc.
J’ai oublié de dire qu’avant ça j’avais balayé, nettoyé et rangé le garage, comme ça, contre l’angoisse. Et cela avait eu un résultat certain. Cela avait dissipé toute angoisse.
Je n’étais pas allé au marché, d’abord parce que je n’ai pas le début du commencement d’un kopeck, mais aussi, surtout, parce que j’attendais une livraison de pellets, qui est arrivée vers midi.

J’ai de la chance: on prévoyait de la pluie et puis rien ou presque rien. Les pellets sont au sec.

J’ai réchauffé du riz, avec des shiitakes et la sauce du poulet, dont j’ai mangé une cuisse froide. Deux tranches de pain grillé avec de la tomme de chèvre. Un verre d’Anjou rouge. Un yaourt grec avec de la crème de marrons et de la cacha. Ensuite, une petite sieste dans le canapé en écoutant de la musique.

Après avoir été plutôt déçu par le dernier Sleaford Mods., je réécoute une madeleine, Stiff Little Fingers, Inflammable Material,.

A la fin, je n’y tiens plus: je saute du canapé et je reprend Break Out à la guitare folk, jusqu’en avoir mal aux doigts.

Break out and leave this life behind
Break out and see what I can find
Might lose, I’m gonna try my luck
Might win, don’t really give a fuck

Puis gymnastique, douche et je n’ai pas vraiment eu le temps de travailler le piano. Il me fallait être à cinq heures trente au centre de loisirs.

Ca n’a l’air de rien mais tous ces mails, ces coups de fil, toute cette guitare, tous ces pellets, toute cette angoisse, tout ce rangement, tout ce balayage, toute cette cuisine, tout ça prend un temps fou. Un temps fou.

DELENDA EST AMERIKA

Curieusement, je ne sais pourquoi, je ne dors jamais très bien dans ces studettes.
En me levant, j’ai souvent mal au dos.
Les cervicales sont raides.
Il me faut un certain temps pour me remettre d’aplomb. Un certain temps pour que les articulations se réajustent. Pour que les yeux se replacent bien en face des trous.

En général, c’est-à-dire pratiquement toujours, le réveil sonne à 6h30.
J’écoute les matins de France Culture avec Guillaume Erner, quand ce n’est pas la grève – ils sont souvent en grève – et je reste au lit jusque vers 7h55.
A 7h55, c’est à dire lorsque j’estime qu’il est 7h55, je bondis hors du lit tel un tigre et je mets le lit en pièces.
C’est à dire que j’arrache la couette à sa housse, l’oreiller à sa taie et matelas à son drap. J’envoie tout ça par-terre rageusement.
Je plie les vêtements de la veille et prépare ceux du jours. Je range les câbles qui trainent et je bois le fond de la bouteille d’eau.
Bientôt, Guillaume Erner va annoncer le journal de 8h, qui est, par exemple, celui de Margot Delpierre.
A 7h30 c’était le journal de l’économie d’Anne-Laure Chouin et puis il y avait eu aussi la revue de presse internationale de Catherine Duthu, quelque part entre les deux…

L’idée est d’être sous la douche à 8h00 et d’être dehors autour de 8h10. Mais, ce matin, le lavabo était bouché et j’ai perdu du temps à essayer de le réparer, en vain.
A chaque fois je rate le billet politique de Jean Leymarie. C’est à l’heure où je marche vers La Maison qu’il commence.
La Maison, je rappelle, est ce lieu où je vais boire mon café allongé et prendre un petit déjeuner, composé soit d’un croissant et d’un pain au chocolat, comme ce matin, soit d’un croissant et d’un pain au raisin, soit d’un kanelboller et d’un pain au raisin, soit – c’est arrivé seulement une fois, mais c’était la meilleure – d’un croissant au jambon.
Je ne sais pas pourquoi ils ne font pas plus souvent des croissants au jambon.
Le matin, je préfère manger salé. Mais il est presque impossible de trouver un petit déjeuner salé autour de l’école.
Moi, le matin, j’aimerais manger un congee, ou des œufs brouillés. Même un chili con carne serait le bienvenu. Ou des tacos aux haricots rouges avec de la crème fraîche et du cheddar. Ou ces crêpes fabuleuses que l’on vend dans les rues de Tianjin le matin, fourrées aux œufs et aux herbes, avec un beignet au centre et une sauce épicée.
Les viennoiseries, ce n’est pas trop mon truc. Mais il n’existe pas d’autre possibilité, à ce qu’il semble.

Ce matin, dans la rue, alors que je me trouvais en pleine recomposition, je croise Virginie Desmonts, toute pimpante et j’ai du mal à échanger trois mots, parce que mes articulations ne sont pas encore en place et mes yeux pas tout à fait en face des trous.

J’aime quand il n’y a personne de ma connaissance à la Maison au moment où j’arrive pour prendre mon petit déjeuner. Cela me permet de manger mon croissant en paix, le regard perdu dans la contemplation des tasses artisanales, plutôt moches, qui sont vendues là, une fortune.
La vacuité de ces tasses moches est un support de rêverie pas plus con qu’un autre; rêverie qui m’offre exactement le laps de temps nécessaire pour remettre en place mes articulations et recaler mes globes oculaires pile dans l’axe d’ouverture des orbites.
Le personnel est plutôt désagréable. En tout cas avec moi, car je remarque que certains clients ont droit à un accueil plus chaleureux. Le mien est exécrable.
Il n’y a qu’une boulangère qui soit sympathique et je m’arrange pour n’avoir affaire qu’à elle.
Je ne sais pas pourquoi elle se montre plutôt gentille, c’est-à-dire tout simplement aimable, avec moi.
Je pense que les autres ont oublié de lui expliquer qu’il fallait me traiter comme le dernier des chiens.
Je suis persuadé qu’ils ont des instructions très précises dans ce sens.
Pour une raison que j’ignore.
J’ai toujours l’impression d’être coupable d’un crime quand je rentre dans cette boulangerie.
Je me demande ce qu’ils me reprochent exactement.
Il y en a une, en particulier, une grande blonde musculeuse et menaçante. J’ai clairement l’impression qu’elle me hait de tout son être. Je ne peux pas m’en expliquer la raison. Mais je ne l’aime pas non plus.

La matinée n’était pas épuisante. Un rendez-vous remis et donc du temps pour faire des mails, des réglages, des enregistrements et quelques échanges. L’après-midi, accrochages des étudiants de deuxième année de master. À la fin de l’après midi, on est fatigués mais contents des progrès. Avec Nicole Barnum on rempli les fiches pour Ganesh (c’est le nom du programme pédagogique) tandis qu’Eléonore souffre d’une crise d’urticaire.

Il me faut environ 45 minutes pour sortir de Nantes. Il pleut des hallebardes.

CE QUI REVIENT

Ce qui revient chaque année, au lieu du jour de naissance, me disais-je, hier soir, chez Charlotte, dont c’était justement le jour.
Une spécificité de la langue française, une coquetterie, avais-je pensé.
Pour ne pas faire comme tout le monde, m’étais-je dit. Encore et encore.
Et, par hasard, j’étais de passage, répondant à l’appel d’Abbas, en catastrophe, c’était le moment où jamais.

Abbas m’avait appelé en désespoir de cause vers onze heures trente, alors que nous faisions des courses à Thouars avec Anouk.
Rendez-vous avait été donné à Boulogne pour 16h m’avait-il dit.
Pas le choix, j’y vais en voiture. Il est trop tard pour attraper un train.
Retour aux sources pour Olivier.
Je rappelle qu’Olivier est le nom de la voiture.
Une Ford Fiesta bleue de 2008, baptisée Olivier, qui retourne à Boulogne pour la première fois depuis son acquisition au mois de juillet.
A 130 sur l’autoroute elle vibre à tout rompre. J’essaye d’éviter de dépasser les 110-115. Mais il faut mettre le pied au plancher pour être à l’heure.
L’on repousse le rendez-vous à 16h30.
J’arrive finalement à 16h48.
Ambre, de l’agence immobilière, mesure environ deux mètres. Abbas est venu avec un escabeau.

L’on visite l’espace dont il faudrait faire un studio de mixage avec une cabine pour la voix.
Ça négocie sec au téléphone. Ce n’est pas encore gagné. Ce n’est pas encore signé.
L’économie va mal. L’activité se heurte à des blocages.
Encore tout à l’heure, en roulant, j’avais reçu un texto de Roger m’annonçant que son projet de studio risquait fort d’être à l’eau. C’est pas de chance, m’étais-je dit.

L’on était allés boire un café. L’on avait parlé pognon.
C’est à dire que l’on avait parlé misère. L’on avait parlé disette. L’on avait parlé mouise. L’on avait parlé faillite.
Mais Charlotte était en train de percer et ça c’était formidable, m’étais-je dit.
Charlotte avait trouvé sa voie. Charlotte était tombé sur un véritable filon.
J’avais déposé Abbas à Montrouge, au bureau.
C’est là qu’il dort, au bureau. D’habitude, m’avait-il confié, il dormait chez ses parents mais ses parents étaient là cette semaine et il dormait donc cette semaine au bureau.
La question du logement restait un problème, m’étais-je dit.
Cette fois, c’est chez ma sœur que j’allais dormir, mais d’abord j’avais fait un passage chez Truffaut, au centre commercial de la Vache Noire, à la recherche d’un cadeau d’anniversaire.
J’avais dégotté, une jolie plante verte.
En arrivant chez ma sœur, je découvre qu’elle en a déjà une de la même espèce et on se dit que ça lui fera de la famille. Hécate, la chatte sauvage rescapée des jungles péri-urbaines, se dit que voilà un nouvel endroit à vandaliser.

Les ados arrivent peu après mais Marcel reste bouclé dans la chambre et ne vient pas dîner, ni même discuter. Il y a du gigot d’agneau et de la galette. On s’engueule très gentiment et pas vraiment pour de vrai. On est fatigués. Le lendemain, je dois me lever à 4h45 pour être à Nantes pour 9h30.

Ce matin, je suis légèrement au radar pour les évaluations du premier semestre, mais la qualité des propositions me ranime.

Éléonore Bartholdi étant retenue par une réunion, nous allons déjeuner, avec Ernestine Samba au petit restaurant d’inspiration japonaise de la place François II.
Comme à notre habitude, c’est au bar que l’on s’installe, puisque, comme d’habitude, nous n’avons pas réservé.
En lieu et place des habituels whiskies, nous optons pour des verres de saké, que nous buvons en attendant des ramens mangeables, mais dont les nouilles sont trop cuites.
Nous nous apercevons avec surprise que nos anniversaires tombent le même jour. Le 21 février.
Un truc de ouf.
Nous sortons mêmes nos cartes d’identité pour nous donner une preuve de cette coïncidence.
En fin de repas, le serveur nous asperge de café bouillant.
J’esquive mais Ernestine est brûlée à la main.
Nous sommes un peu choqués.
Et en retard.
L’après-midi, mes yeux commencent à piquer.
L’on doit tout de même enregistrer, avec Éléonore et Aglaé, un message à caractère communicant pour informer le monde des tenants et aboutissants de la situation image.
Après quoi, sans aucun remords, je vais m’allonger et roupiller tranquillement pendant deux heures.
Je suis réveillé par des bruits de pas nombreux et étrangement continus. Une série interminable de pas. Comme si des dizaines de marcheurs arpentaient la coursive au-dessus de ma tête, aux environs de vingt heures. Étrange, ai-je pensé.

ALERTE ORANGE

Chose promise, chose due. La neige est tombée, et pas qu’un peu.

Anouk est allée chercher des chaussettes pour nos pneus mais j’ai déchiré les chaussettes à peine installées. Je ne suis pas le roi de l’installation de chaussettes à pneus. C’est ainsi.

Devant cette neige splendide, Don Papa s’est dit qu’il fallait faire une fondue et téléphone pour nous inviter. Ce sont finalement eux qui sont venus, face à ma détresse de chaussettes à pneus. Don papa me refile un tuyau de première bourre pour faire installer à pas cher et à efficace des pneus toutes saisons et en finir une bonne fois pour toutes avec ces maudites chaussettes à clous. D’ailleurs Don papa a installé les chaussettes d’Anouk pendant que je préparais la fondue avec Claudine et que les enfants préparaient un spectacle que jamais nous ne leur permirent de nous produire (mais j’en rangeai les décors peu après, en allant coucher Rexy).

Il y avait eu réunion pédagogique en visio. Peu de monde à l’école-même, enfin quelques-uns, pourtant. Pendant la pause de midi, on va faire une balade à la Cendrone. C’est magnifique. On fait réchauffer la soupe de potimarron et je prépare des crozets pour Bubunne.

De retour en visio-réunion de 14h à 17h30, puis chaussettes, fondue, galette, etc.

Il est prévu que de la neige tombe encore cette nuit. Et demain, suite des réunions en visiorama.

QUI QUE CE SOIT, JE CROIS

C’était très beau, ce matin, tout ce givre. -8°C en arrivant devant l’école de Rexy. C’est tonique, ce froid. Ça réveille.. Ça organise l’énergie.

J’ai laissé le poêle tourner toute la journée et ne viens de l’éteindre qu’à l’instant, juste avant de me mettre au lit.

Curieusement, il y a toujours un moment dans la nuit – il surgit ponctuellement vers 3h00 du matin – où, tout à coup, je me dis qu’il fait froid et je me sens obligé d’aller tâter les radiateurs pour vérifier qu’ils sont toujours bien tièdes. Et ils le sont. D’ailleurs j’entends la chaudière qui se met en route de temps en temps. Et l’eau ruisseler dans les tuyaux. J’essaye d’imaginer le mouvement de l’eau. De comprendre les sons.

M’étant levé tôt, j’ai repris la gymnastique rituelle du troisième âge. Les quinze minutes réglementaires. Je songe à me mettre au tai-chi. Il faut que je me renseigne sur la question. J’ai dû faire un saut à Thouars, pour récupérer une facture chez Darty. Curieusement, j’ai trois comptes sur internet et il faut que je demande au service clientèle de les fusionner. J’en profite pour faire trois courses chez Edouard L. Après ça, je rentre et, je ne sais pourquoi, j’écoute toute la journée Elvis Costello, Joe Jackson et The Beat. Ce sont comme des madeleines. Je me revois au collège, en fermant les yeux.

Je travaille mon piano, un peu de guitare, j’écris un peu.

C’est une belle journée, calme et solaire. Lumineuse et glacée. J’ai l’impression d’être un chat. Je suis en symbiose avec les chats.

En fin de journée, je vais chercher Rexy et, pendant qu’il regarde Dino Trux en Paramount, avec le son de la nouvelle barre Sonos placée derrière l’écran (c’est une vraie amélioration par rapport au son des haut-parleurs intégrés du Mac Book), je prépare de la soupe au potimarron.

Jules Arcelor prévient par mail que demain est une journée d’alerte orange verglas et neige. Il est recommandé de limiter les déplacements et je décide d’assister finalement aux réunions pédagogiques en visio. Et voilà. Là dessus, Abbas appelle pour peut-être un studio de montage-mixage télé à réaliser d’ici février. On en saura plus mercredi.

Mercredi qui est, me rappelle Rexy, le jour où expire la bouteille de jus d’ananas ouverte dimanche.

KIFFANCE CHEZ MARIO

Chez Mario, c’est pratique: l’on sait qu’il va toujours se trouver des copains et copines pour jouer avec le jeune tyrannosaure et que l’on pourra en profiter pour lire un bouquin, regarder un film, faire nos mails, bailler aux corneilles, bref respirer un bon coup jusqu’à l’heure de la fermeture, c’est à dire, peu ou prou, 18h30.

D’ailleurs, l’heure approche, me dis-je, jetant un œil inquiet à l’angle supérieur droit. Dix huit heures huit, annonce l’impavide compteur. Et je vois se pointer un jeune dinosaures en nage. Il faudra laver les cheveux ce soir. Ce n’est pas une menace, c’est une promesse.

Et demain, déjà, demain, enfin, c’est la rentrée. Retour à une activité normale. Ou à une inactivité normale. Alternativement, simultanément.

Les minutes passent par-dessus l’épaule, c’est énervant. Je vais faire une pause, ranger. Une petite fille vient me dire:

– Wahou, vous avez apporté un ordinateur! Il est grand!.

Il me semble bien qu’elle se moque.

-Il est gigantesque, je réponds, énorme, c’est très rare un ordinateur de cette taille !
-Oui, moi je n’en ai jamais eu, elle dit, mais j’ai une vraie tablette d’adulte.
-Ça c’est top, alors !
-Oui, sauf qu’elle n’a plus de batterie.
-Bah, il faut la recharger…
– Hum…pour ça faut y penser et avoir le temps.


Qu’ajouter ? Je reste sans voix et j’écarte les bras avec résignation, mais elle a déjà disparu dans un grand éclat de rire.

Ciel, il est dix-huit heures vingt.

Ciel, tu m’avais pas dit qu’c’était une magicienneuh…

UN TOP TEN 2025

Lotus, Little Simz
Moisturizer
, Wet Leg
Appear, Disappear, Young Gods
Una Lunghissima Ombra, Andrea Laszlo De Simone
Joy in Repetition, Hot Chip
Vie, Doja Cat
A Danger to Ourselves, Lucrecia Dalt
Essex Honey, Blood Orange
Thunderball, The Melvins
National Average, Big Special

Tout ça sans ordre, sans hiérarchie et certainement sans exhaustivité.

CREPUSCULUM

Pendant qu’Archie Shepp et que John Coltrane, je me demande d’où vient l’odeur à proximité de mon bureau.
Oui, je sais bien qu’elle doit provenir d’un imprimé glacé, probablement d’un programme ou d’une revue d’art contemporain.
D’où vient l’odeur ?
D’un vernis ? D’une colle ? D’une encre ?
C’est une odeur âcre, puissante, entêtante, avec des notes résineuses et un arrière-plan chimique nauséeux.

Oh, ça y est !
En reniflant chaque objet à proximité je découvre le coupable: un cahier Oxford à spirales de cent pages petits carreaux, utilisé pour prendre des notes.
C’est lui !
Couverture de couleur orange, petit format. L’odeur est à peine supportable.
Il faut que je l’éloigne. Vite, je regarde s’il contient des notes importantes ou si je peux tout simplement le bazarder.
Ah oui, il y a des notes importantes…
Alors, je le cache loin, en hauteur, sur une étagère.
Je pourrais l’emballer dans un sac. Oui, c’est ça, je l’emballe.
Allons vite chercher un sac.

Pit et pat et pit et pat…

Et hop, emballé dans un sac en papier de la K’arts.
Je retombe sur un catalogue d’exposition (« The Neutral » ) et des reproductions au format carte postale.
Je les pose au bord du bureau, avec l’idée d’envoyer une carte aux amis.

L’odeur flotte toujours.
Je me découvre une hyper-sensibilité aux odeurs de papeterie et d’imprimerie.
Que vais-je devenir ?
Comment vais-je survivre dans ce monde plein d’imprimés odorants ?

Bon, il faut que je m’occupe un peu de mes projets, que je surveille les commissions de la DRAC, que je fasse des dossiers, des projets, des demandes, des offres, du buzz, du wachi-wacha…
Je prends des résolutions avant l’heure des résolutions.
Des hautes résolutions.

Mais d’abord, un thé. Un bon thé vert de l’île de Jeju.
C’est un terrain volcanique, l’île de Jeju, au sud de la Corée du Sud. Le thé a hérité de ce caractère minéral.
Mon dieu, l’odeur est encore là. Y aurait-il un autre cahier ?
Il faut que j’en ai le cœur net.
Ciel ! C’est le chéquier de la BRED !
Il faut le planquer, lui aussi ! Mon dieu !

Et hop, il a rejoint le cahier Oxford dans le sac en haut de l’étagère.

REFROIDISSEMENT GLOBAL

C’est toujours un peu fatigant les vacances de Noël, toujours un peu déprimant, toujours un peu assommant.
C’est toujours un peu à contre-cœur, un peu à regret, toujours à son corps défendant.
C’est toujours un peu trop de pression, un peu trop d’efforts, toujours trop de complications.
C’est toujours un peu l’enfer, les vacances de Noël, un moment éprouvant.
Une épreuve.
Une série d’épreuves.
Une longue série d’épreuves prises les unes dans les autres.
Chaque nouvelle épreuve plus pénible et apparemment insurmontable que la précédente.
Sans apparence de fin.
Mais il y aurait bien une fin.
Une fin venait toujours à la fin.
C’était une heureuse tautologie, m’étais-je dit.
Enfin.

Un jour – il y a longtemps – j’avais cru pouvoir y échapper.
J’avais cru pouvoir échapper à tant de choses.
Et voilà que, juste au moment où je croyais enfin m’en être tiré pour de bon, l’on m’y avait replongé – je m’y étais moi-même replongé – et j’en avais repris pour vingt ans.

Les enfants.
C’est encore et toujours la faute des enfants.
Les enfants sont très responsables et j’irais même jusqu’à dire très coupables des maux qui nous accablent encore et toujours à Noël, m’étais-je dit.
Et d’ailleurs, ils sont, eux aussi, toujours déçus et malheureux, avais-je pensé.
Noël est une malédiction, m’étais-je dit.
L’esprit de Noël est un démon malfaisant et machiavélique, avais-je pensé.

Je dis ça, me dis-je, mais il y a aussi de bons moments, bien que brefs et rares.
Il y a toujours de bons moments au milieu des pires tourments, me dis-je.
Et il y a, de toute évidences, des tourments bien pires, me dis-je encore.

Bref, le froid était venu et le chauffage avait commencé à faire des siennes, comme aurait dit Maître Gims.
La chaudière, en s’arrêtant déjà à deux reprises depuis hier et le poêle du salon, en se mettant en alerte dépression déjà, deux fois aussi.
Je ne sais que penser, m’étais-je dit.
J’espère que ce n’est pas que le début d’une longue galère, avais-je pensé.
Angoisse.

La voiture est plus difficile à démarrer le matin. Il faut faire préchauffer.

Ce matin, il avait fallu démarrer tôt, à six heures, pour déposer Lady Pénélope et Maxime Protagoras à la gare de Poitiers pour le train de 7h14.
En roulant, l’on avait écouté, au sein des Nuits de France-Culture, qui sont encore ce que France-Culture peut proposer de mieux – la production actuelle étant généralement d’une indigence désolante – une émission de 1977 consacrée aux arbres.
Et cela avait été comme d’une autre espèce humaine, d’un autre rapport au temps et au langage, d’une autre manière de se relier au monde, au cosmos, d’envisager l’enchaînement de l’Histoire aux événements; cela avait été, m’étais-je dit, comme d’ une autre vision de l’aventure humaine. C’est d’un autre monde, d’une autre humanité, avais-je pensé.
Et pourtant, cela ne semblait pas si loin, quand on y pensait, m’étais-je dit.
J’avais roulé en silence et en souriant à l’intention des arbres, des ormes, des chênes, des frênes, des hêtres, des merisiers et des marronniers de trente ans.

On ne sait jamais si les adolescents s’amusent ou s’ennuient, m’étais-je dit.
On ne sait jamais s’ils sont intéressés ou barbés par le film que l’on regarde ensemble, s’ils sont émus ou insensibles, avais-je pensé.
Pour ou contre ? On ne sait pas.
On ne sait jamais s’ils sont attentifs ou indifférents aux paysages que l’on traverse ensemble, s’ils sont à l’écoute ou totalement sourds à la musique diffusée dans l’espace que l’on partage, m’étais-je dit.
En réalité ils sont probablement équipés d’écouteurs intra-auriculaires et immergés dans leur propre bain musical, avais-je pensé.
Ce qu’ils en pensent et même s’ils en pensent simplement quelque chose ?
On ne sait pas.
On ne sait jamais s’ils sont contents ou désolés d’être là, avais-je pensé.
Ils ont cette sorte d’innexpressivité propre à l’adolescence. En alternance avec ces brèves exaltations également propres à l’adolescence (au sens dostoïevskien du terme), qui sont le corolaire de cette inexpressivité fondamentale.
C’est toujours assez angoissant cette coupure que l’on ressent.
Sans doute sont-ils trop accaparés par le caractère initiatique de chaque expérience et les contraintes de cette phase d’apprentissage et de croissance intensive ?

Les parents disent qu’ils vont rester deux jours mais ils ne restent pas même un jour complet. On a beau s’y attendre, c’est toujours une surprise. Mais ils sont tout de même contents, même si malades, fatigués; même s’ils ont eu froid. C’était quand même un beau réveillon, avaient-ils dit.

Je ne sais pas pourquoi c’est si triste, Noël. Pourquoi c’est déchirant de tristesse. Morne, triste, gris. Et puis il fait froid. Il faut en finir, on se dit, me dis-je.

Passons à autre chose, me dis-je. Tirons un trait et allons de l’avant.

L’on s’en était tout de même pas trop mal sortis, avais-je pensé.