
Et continuer d’un bon pas, je m’étais dit que ce n’était plus possible.
Puisque tout le monde racontait sa vie, avait raconté sa vie, montré sa vie, photographié sa vie, filmé sa vie, ses aliments, ses ébats, ses vacances, ses animaux domestiques, ses enfants, ses parents, ses amis, bref, que tout cela était public, exposé, surexposé, l’on ne pouvait plus, ce n’était plus la peine.
Donc, m’étais-je dit, ce matin en faisant bouillir de l’eau pour le café de sept heures, il fallait faire autre chose. Le contraire ? Pas forcément le contraire. Autre chose, ce n’est pas toujours le contraire. Parfois, paradoxalement, le contraire c’est d’ailleurs tout à fait la même chose. Ne me demandez pas d’exemple, c’est une intuition. À vérifier. Je renvoie la vérification à plus tard. À tantôt.
Hop, une image.
C’était cela, l’image, un vide, un volume où projeter quelque chose. Ici, dans le cas présent, le client (je dirai le client sans dire qui: confidentiel) a trouvé l’estimation à la louche (comme on dit) hors de proportion avec le budget alloué et donc, probablement, ça ne se fera pas. Ça ? Ça quoi ? Hé, hé. Cinéma, c’était écrit sur la porte, mais pas ce que vous croyez.
Pour revenir à ma problématique, mais l’image y sert, il me faut donc prendre une autre direction. Raconter sa vie, non. Raconter ? Peut-être. Sa vie ? Peut-être. Mais raconter sa vie non ? Séparer « raconter » de « sa vie ». Qu’est-ce que que « raconter » sans « sa vie »? Qu’est-ce que « sa vie » sans raconter ?
C’est l’enjeu et cela commence maintenant. Imaginer par exemple que quelqu’un se réveille tôt et qu’un coq chante.
C’est un coq rauque, un coq peu motivé. Un coq qui laisse quiconque toucher ses poules sans même broncher. Un coq qui ne touche pas ses poules. Qui ne consent même pas à se nourrir. Que ses poules nourrissent. Par pitié. Par désœuvrement. Qui se blesse à la patte. Dont la blessure fait l’objet d’une dévoration collective par ses célibataires-mêmes, au point qu’il faut poser une attelle. Ce coq donc. C’est lui qui, rauque, faiblard, peu affirmatif de soi, chante — si l’on peut parler de chant s’agissant de cette émission rauque et comme inachevée — dès cinq heures et réveille le monsieur que l’on imagine.
Maintenant, ce monsieur, dessinons l’espace qui l’environne. Sa maison, pour ainsi dire. Et c’est bien le mot juste, en réalité. C’est d’une maison dont il s’agit. Celle-ci est située au sein d’une petite agglomération. Dire un bourg serait plus juste. Cinquante à cent foyers au plus. Déployés sur une certaine étendue de faux plat. Avec des champs, des étangs, des ornières, des routes, des chemins, des places, des rues, des impasses. Région centre. Restons vagues. C’est l’été. Un été pluvieux. Anormalement pluvieux. Un été de boue et de mildiou. Ça ne rigole pas beaucoup dans le poulailler, ni dans le champ, ni dans les sentiers, ni sur les chemins, ni sur les routes. Ça ne rigole pas dans le jardin public, pas plus dans le parc départemental, ou dans la forêt domaniale.
Ce monsieur se réveille. Il est cinq heures. Il ne sait plus pourquoi mais il se lève. Il va. Au jardin, parce que même de la boue c’est déjà ça. Même une terre meuble, même de l’argile gorgée d’eau qui fait scouitch scouitch autour des bottes, c’est déjà ça. C’est un sol sur lequel s’appuyer, fut-il mou et glissant.
On va le laisser là dans la boue et on le reprendra plus tard me dis-je.