CACHE MORT

Cette nuit, vers 4h du matin.

Nous sommes à Lille. Je ne sais plus pourquoi nous sommes à Lille mais nous y sommes. Il y a de petits passages, avec des restaurants. Beaucoup de victuailles, des charcuteries, sur les tables.

Je dis: « Lille, c’est une ville de restaurants. Ce sont surtout les restaurants qui me manquent depuis que je ne viens plus régulièrement à Lille ».

Des gens déjeunent aux terrasses. 

La ville est en chantier. La ville n’est que chantier. Charnier, chantier.

Des immeubles industriels s’effondrent, tombent en poussière. On reconstruit des bungalows, en planches rouges. Tous sur le même modèle. Des dizaines, des centaines de bungalows rouges aux toits sombres, à double pente. Avec des terrasses, des balcons, des gardes-fous.

On dirait un gigantesque marché de Noël.

On se croirait en Bavière.

Ce sont de grands travaux, qui vont redessiner la ville et l’activité culturelle. Bientôt, il n’y aura plus rien d’autre que ces bungalows, des ruines et des taudis.

A un moment me vient l’idée de rendre visite à l’école de Tourcoing et puis, finalement, je me dis non. Non, décidément, non. Mauvaise idée. Je n’ai pas d’amis là-bas. Plus d’amis là bas. Personne ne sera content de me voir et je n’ai personne à y voir.

Et je me demande pourquoi nous sommes venus.

Il fait froid.

Des corps nus allongés dans la rue.

Un corps à deux têtes, un corps qui est comme une boule sans membres et pleine de boutons, de pustules. Des corps souffrants, mutilés, difformes.

Je dis à R. que c’est une ville qui a une politique d’accueil et d’aide sociale et que c’est pour cela qu’il y a tant de corps nus, souffrants, difformes, informes, mutilés, malades, gisants, dolents, mais, en même temps, tous ces corps demeurent nus, frigorifiés, affamés, sans aide et sans secours.

Nous arrivons sur une grande place recouverte d’eau.

R. saute dans l’eau, croyant qu’il ne s’agit que d’une gigantesque flaque, pensant que l’eau ne lui arrivera pas même aux genoux; mais l’eau est profonde, extrêmement profonde et froide. D’un coup, comme une pierre, elle tombe tout au fond, à deux cent mètres de profondeur.

L’eau était trop froide. Victime d’un choc thermique, elle a coulé à pic. Je ne peux rien faire pour la sauver. Je ne peux que la regarder couler. Ou bien je pourrai sauter et couler à mon tour. J’hésite.

Je la vois au fond de l’eau, inanimée, dans la clarté d’un rayon de soleil.

La ville est totalement déserte.

Si je hurle, personne ne viendra.

Personne ne viendra.

Rien n’est plus possible.

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