LE SUJET ET LE CONTRE-SUJET

La fugue, comme dirait Nadia Boulanger, c’est à la fois une convention et une intention, une forme contrainte et un sentiment déterminé.
C’était enthousiasmant de l’écouter, Nadia Boulanger, en fin de nuit ici, début de nuit là-bas.
Cela donnait envie de se mettre à l’harmonie pour de bon et d’apprendre par cœur les deux volumes du clavecin bien tempéré.
Ce matin, au réveil ici. À minuit, là-bas.
Les yeux piquent encore, parce qu’il n’est pas encore tout à fait fluide, le sommeil, de deux heures à cinq. Il se consolide vers six heures et culmine à sept lorsque vrombit le réveil.
On négocie alors une demi-heure de grasse matinée, justement en écoutant Nadia Boulanger et cela aide à soulever les paupières.

Et ensuite, une douche italienne, un café américain et en route pour des visites de musées. Nous avions donné rendez-vous à tout le monde à 9h00 pour être sûrs de partir à 9h30 et c’est une réussite. Il y a une marge d’erreur de trente minute à prendre en compte. Il faut donner rendez vous trente minutes avant l’heure que l’on estime être la bonne pour arriver en avance de dix minutes à un rendez vous donné. Cela permet, en pratique de n’arriver audit rendez-vous qu’avec cinq à dix minutes de retard. Telle est l’inertie d’un groupe de treize personnes.

On commence par le Leeum Samsung Museum, déjà visité, lors de mon premier passage en novembre.
Cette fois, c’est une carte blanche à Tino Sehgal, sous la forme d’un certain nombre de performances minimales simultanées, exécutées par des acteurs et actrices qui semblent, au premier abord, faire partie du staff.
En costumes uniformes, au garde-à-vous, ou parfois, au contraire, rêveurs, rêveuses, alangui-e-s, détendu-e-s.
Il y a du chant dans l’air. L’on bourdonne. L’on souffle. L’on murmure. De concert.
À l’arrivée, cela réjouit.
Une dame chante un bout d’air italien dans le jardin et dit une phrase en coréen, que je ne comprends pas.
Les quatre membres du personnel d’accueil chantent et dansent – je crois qu’ils le faisaient déjà en novembre – Ohhh, it’s so contemporary – so contemporary, contemporary, oohhhh!.

Emprunt de formes, réemploi. Thèmes musicaux connus, reconnus. Life is life, etc. Rodin, Giacometti, Brancusi, tout le monde est là, sous forme d’évocation plus ou moins à l’échelle une. Même les visiteurs sont représentés.
Ne sont plus que les statues d’eux-mêmes. Ne sont plus que des mannequins. L’on pose.
L’on sait se comporter en pareille occasion. L’on est du même monde.
Il est question de point de vue. Le point de vue est dramatisé. La scénographie se déroule autour du point de vue mobile que l’on adopte et où l’on se laisse guider par la tournure des événements et l’ensemble du dispositif spatial.
Il peut, parfois, s’avérer payant d’aller se placer en observateur depuis un espace vide, derrière l’un des rideaux perlés.
Parfois, l’on met en amorce un-e autre spectateur-trice, une statue, un vidéo-projecteur. L’on est parfois en coulisses de soi-même.
Personne ne semble être dupe, cela dit.
Personne n’est innocent, ici. Tout le monde possède les codes.
Les visiteurs écoutent et regardent bien poliment.
C’est assez glaçant, finalement, assez vain, assez triste.
Il y a comme une absence de désir, une absence de nécessité.
Présences fantômatiques, absentes, désincarnées. Présences flottantes.

Et puis l’on était allé regarder des pots et des vases anciens magnifiques, trésors inestimables vieux de dix siècles et plus, exposés magnifiquement dans de magnifiques vitrines, dans des salles magnifiques, sous des éclairages magnifiques.
Et je me demandais, devant tant de splendeur et de magnificence, ce que serait notre impression si, à la place de ces poteries magnifiques du XIIe siècle, de ces vases magnifiques du XVe siècle, de ces objets somptueux des XVIIIe et XIXe siècle, nous nous promenions devant ces mêmes vitrines, en arpentant ces mêmes parquets, sous les mêmes éclairages, dans la même pénombre, parmi les mêmes magnifiques meubles, mais qu’à la place de ces précieuses – et à vrai dire inestimables – poteries, nous étaient plutôt présentés des objets contemporains: des bouteilles et des gobelets en plastique, des mugs industriels, des objets manufacturés les plus communs et les plus banals.

Au Not bad coffee, où j’allais méditer en sortant – et recharger mon téléphone qui se décharge toutes les trente minutes et à vrai dire n’est jamais chargé plus de quelques minutes – deux filles se photographient devant un impressionnant plateau de pâtisseries qui me paraissent immangeables.

Il fait beau et frais. J’ai regardé le nom des plantes dans le jardin de Gabriel Orozco. Plantes vernaculaires et hyper-locales.

Il y a le monde des cartes et le monde de l’argent liquides. Aux cartes les tickets de transport à la journée, au cash les cartes rechargeables. On obtient pourtant ces deux produits sur la même machine. Ce découpage du monde est à peine compréhensible.

Plus tard, à l’art Sonje Center, il est encore et toujours question de ce fameux visiteur, de ce fameux spectateur, de ce fameux regardeur, de ce marcheur-voyeur. Et pour commencer, il nous est offert d’être, tour-à-tour, spectateur d’un film dans une salle de cinéma, d’une pièce de théâtre, puis acteur de cette pièce, monteur-mixeur de ce film, régisseur de cette salle. Spectacle et spectateur, de manière simultanée et indécidable.

À un moment, alors que je me positionne exactement au centre d’un dispositif composé de deux hauts parleurs et de plusieurs écrans pour en comprendre la logique spatiale, D. me tapote sur l’épaule pour me demander si je peux bouger parce que « j’empêche quelqu’un de voir ». Avec humeur, je réponds que j’ai choisi cette place pour une bonne raison et que si cette personne veut voir (mais quoi, d’ailleurs ?), elle n’a qu’à se déplacer. Non mais… Et c’est un fait qu’il est dans la nature d’un visiteur d’arpenter, justement.