DELENDA EST AMERIKA

Curieusement, je ne sais pourquoi, je ne dors jamais très bien dans ces studettes.
En me levant, j’ai souvent mal au dos.
Les cervicales sont raides.
Il me faut un certain temps pour me remettre d’aplomb. Un certain temps pour que les articulations se réajustent. Pour que les yeux se replacent bien en face des trous.

En général, c’est-à-dire pratiquement toujours, le réveil sonne à 6h30.
J’écoute les matins de France Culture avec Guillaume Erner, quand ce n’est pas la grève – ils sont souvent en grève – et je reste au lit jusque vers 7h55.
A 7h55, c’est à dire lorsque j’estime qu’il est 7h55, je bondis hors du lit tel un tigre et je mets le lit en pièces.
C’est à dire que j’arrache la couette à sa housse, l’oreiller à sa taie et matelas à son drap. J’envoie tout ça par-terre rageusement.
Je plie les vêtements de la veille et prépare ceux du jours. Je range les câbles qui trainent et je bois le fond de la bouteille d’eau.
Bientôt, Guillaume Erner va annoncer le journal de 8h, qui est, par exemple, celui de Margot Delpierre.
A 7h30 c’était le journal de l’économie d’Anne-Laure Chouin et puis il y avait eu aussi la revue de presse internationale de Catherine Duthu, quelque part entre les deux…

L’idée est d’être sous la douche à 8h00 et d’être dehors autour de 8h10. Mais, ce matin, le lavabo était bouché et j’ai perdu du temps à essayer de le réparer, en vain.
A chaque fois je rate le billet politique de Jean Leymarie. C’est à l’heure où je marche vers La Maison qu’il commence.
La Maison, je rappelle, est ce lieu où je vais boire mon café allongé et prendre un petit déjeuner, composé soit d’un croissant et d’un pain au chocolat, comme ce matin, soit d’un croissant et d’un pain au raisin, soit d’un kanelboller et d’un pain au raisin, soit – c’est arrivé seulement une fois, mais c’était la meilleure – d’un croissant au jambon.
Je ne sais pas pourquoi ils ne font pas plus souvent des croissants au jambon.
Le matin, je préfère manger salé. Mais il est presque impossible de trouver un petit déjeuner salé autour de l’école.
Moi, le matin, j’aimerais manger un congee, ou des œufs brouillés. Même un chili con carne serait le bienvenu. Ou des tacos aux haricots rouges avec de la crème fraîche et du cheddar. Ou ces crêpes fabuleuses que l’on vend dans les rues de Tianjin le matin, fourrées aux œufs et aux herbes, avec un beignet au centre et une sauce épicée.
Les viennoiseries, ce n’est pas trop mon truc. Mais il n’existe pas d’autre possibilité, à ce qu’il semble.

Ce matin, dans la rue, alors que je me trouvais en pleine recomposition, je croise Virginie Desmonts, toute pimpante et j’ai du mal à échanger trois mots, parce que mes articulations ne sont pas encore en place et mes yeux pas tout à fait en face des trous.

J’aime quand il n’y a personne de ma connaissance à la Maison au moment où j’arrive pour prendre mon petit déjeuner. Cela me permet de manger mon croissant en paix, le regard perdu dans la contemplation des tasses artisanales, plutôt moches, qui sont vendues là, une fortune.
La vacuité de ces tasses moches est un support de rêverie pas plus con qu’un autre; rêverie qui m’offre exactement le laps de temps nécessaire pour remettre en place mes articulations et recaler mes globes oculaires pile dans l’axe d’ouverture des orbites.
Le personnel est plutôt désagréable. En tout cas avec moi, car je remarque que certains clients ont droit à un accueil plus chaleureux. Le mien est exécrable.
Il n’y a qu’une boulangère qui soit sympathique et je m’arrange pour n’avoir affaire qu’à elle.
Je ne sais pas pourquoi elle se montre plutôt gentille, c’est-à-dire tout simplement aimable, avec moi.
Je pense que les autres ont oublié de lui expliquer qu’il fallait me traiter comme le dernier des chiens.
Je suis persuadé qu’ils ont des instructions très précises dans ce sens.
Pour une raison que j’ignore.
J’ai toujours l’impression d’être coupable d’un crime quand je rentre dans cette boulangerie.
Je me demande ce qu’ils me reprochent exactement.
Il y en a une, en particulier, une grande blonde musculeuse et menaçante. J’ai clairement l’impression qu’elle me hait de tout son être. Je ne peux pas m’en expliquer la raison. Mais je ne l’aime pas non plus.

La matinée n’était pas épuisante. Un rendez-vous remis et donc du temps pour faire des mails, des réglages, des enregistrements et quelques échanges. L’après-midi, accrochages des étudiants de deuxième année de master. À la fin de l’après midi, on est fatigués mais contents des progrès. Avec Nicole Barnum on rempli les fiches pour Ganesh (c’est le nom du programme pédagogique) tandis qu’Eléonore souffre d’une crise d’urticaire.

Il me faut environ 45 minutes pour sortir de Nantes. Il pleut des hallebardes.