
Il neige sur Dunkerque. Il a neigé sur Dunkerque. Une neige fondue tombe encore sur Dunkerque.
Pendant que calfeutrés, claquemurés, coiffés de bonnets, autour d’un centre vide, les étudiants de deuxième année grattent autour de moi un texte, au sujet de la première séquence du film Tous les autres s’appellent Ali, de R.W. Fassbinder, que nous avons d’abord regardé dans son intégralité, avant d’en projeter trois fois de suite la première séquence, qui commence avec l’entrée d’Emmi dans le bar et s’achève sur le profil de la tenancière après qu’Ali et elle sont partis.
D’abord je me dis qu’on va pouvoir échanger, parler, discuter, qu’on n’est pas à l’école, pas au lycée. Mais au fond, non, l’écriture c’est un truc solitaire. Ça ne moufte pas. C’est concentré. Ca chauffe sous les crânes.
Alors je lis mes mails, je lis le Monde, je lis ce que je trouve, ce que j’ai dans les poches.
Je vais à la fenêtre, je fais le concierge, je renseigne la cantonade sur le temps qu’il fait dehors. Et puis, je me dis que le plus simple – le plus cohérent – est de mettre moi-même à écrire.
Écrivons, me dis-je, c’est le moment.
C’est amusant, constaté-je, je suis le seul à tapoter sur un clavier alors que tout le monde écrit à la main sur des feuilles de papier.
Du coup, je fais beaucoup de bruit, me dis-je.
Je me fais l’effet de qui fait beaucoup de bruit. Ce bruit est-il de nature à porter ou à inhiber?
Mystère, me dis-je. Je n’irai pas jusqu’à poser la question, me dis-je.
On trouverait cela déplacé et l’on aurait raison me dis-je.
Si je me prête à l’exercice, je le fais de mémoire. Mais je ne vais pas le faire ici, intégralement, ce serait fastidieux. Simplement, noter les faits saillants, au bout de trois visions: d’abord, les images, ici deux paysages de côtes méditerranéenne et deux scènes bucoliques, dont une avec un satyre et une grosse femme nue qui est une mise en scène photographique, l’autre une scène pastorale avec des bergers qui jouent d’un instrument à vent: l’on se dit, le Maroc et l’Allemagne. Mais l’Allemagne qui a vu la Grèce. La Grèce qui a vu le Maroc. L’Allemagne méditerranéenne elle-aussi, finalement. De l’intérieur des terres.
Deux territoires qui s’observent.
Le bar qui tient lieu de Paradis, d’avant-scène, de coulisse, de passage des artistes, de régie générale.
Le petit doigt d’Emmi mi-levé au-dessus de l’épaule d’Ali lorsqu’ils dansent dans la lumière rouge.
L’ambivalence absolue de la jeune femme brune (encore une qui n’a pas de nom, personne d’autre qu’Ali et Emmi n’a de nom dans ce bar): c’est elle qui jette Ali dans les bras d’Emmi, lui ordonnant – quasiment – d’aller danser avec elle (d’ailleurs il salue comme un soldat et la musique est martiale); c’est elle qui met le disque. Ce sont ses réorientations de regards qui commandent et provoquent la mise en lien des deux espaces, des deux mondes, de la mer et de la terre et cependant c’est elle qui regarde cette union avec horreur et, plus tard, crachera par terre.
Alors, doit-on penser, que puisque Ali a décliné d’un « queue fichue » l’invitation de la jeune femme, il y aurait derrière son entremise paradoxale l’idée d’une méchante farce ? De refiler une chtouille à la vieille ? Hum… Ce ne serait pas sympa, me dis-je. Mais peut-être n’est-elle pas sympa, me dis-je.
Il y a aussi ce goulot de bouteille en amorce du premier plan rapproché contre-plongeant sur Emmi, qui ressemble à l’ombre de la tête d’un spectateur dans la salle. Il y a tous ces objets en amorce, toujours. Ces fenêtres dans la fenêtres. Et puis les escaliers (mais pas encore, pas tout de suite, juste après).
Leurs pas en revenant s’asseoir. Lui à grands pas lents, elle à petits pas rapides. Cela produit un rythme syncopé. On entend les pas bruire et les verres tinter. Et c’est tout. Pas l’aube d’une ambiance bar. Alors que plus tard, flipper, baby-foot.
Mais là, non. Là, silence. Regards fixes. Postures hiératiques. Poses.
Et puis elle tourne maintenant le dos.
L’axe a changé.
La solitude n’est plus du même côté. Il y avait deux solitudes, l’une individuelle et l’autre collective et il y a maintenant un couple et une collectivité médusée, contemplative, spectatorielle.
Cette façon de n’être plus là, de baisser les yeux alors que l’on devrait garder la face. C’est pas possible, se dit-on. Non, c’est du théâtre.
Comme on dit, il reste dix minutes.
Sinon, je m’étais dit que je pourrais utiliser ce blog comme un journal comptable.
Y laisser mes factures et le récit des dépenses.
Ou en faire un spécialement pour ça.
Oui, peut-être plutôt en faire un spécialement.
Tout le monde rend sa copie, je serai bientôt le seul à écrire encore.
Encore.