CAN’T STAND IT ANYMORE MORE

Non, décidément non, je ne peux plus supporter plus de dix minutes de n’importe quelle série américaine. C’est toute cette civilisation que je ne peux plus sentir. Et quand je dis « civilisation », il vaudrait mieux dire « barbarie ». Eugène avait raison. C’est l’ethos américain, le pathos américain, l’éros américain, tout cela que je ne peux plus supporter. Ces corps et ces regards que je ne peux plus regarder sans frissonner d’horreur. Ces voix que je ne peux plus entendre. Que viennent les poulpes, me dis-je. Que viennent les cachalots, me dis-je. Cette espèce a fait son temps.

Ainsi donc, fini Netflix, Prime video, Disney, et consort. Je n’y arrive plus. Ce n’est plus supportable. On va revenir aux fondamentaux. Au cinéma. À la littérature. À la musique.

Ce soir, les chats avaient attrapé un petit merle. Un petit merle se débattait sur le tapis en piaillant de terreur. J’avais d’abord pensé à une souris, un mulot. Mais c’était trop fort. On a réussi tirer l’oisillon de leurs griffes, mais il était tout de même un peu amoché. Apparemment, il a réussi à prendre la poudre d’escampette. Toute la famille merle était dans tous ses états, tous voletaient et sifflaient, et piaillaient à qui mieux mieux. J’avais temporairement bloqué la chatière pour offrir un répit aux oiseaux avant la nuit.

OR PASSION WON’T STAY

Je m’étais dit tout de même que ça allait bien comme ça, de poster des photos de roses et de parler de la météo. La météo, ça n’a qu’un temps, m’étais-je dit. Et aujourd’hui, il avait plu une bonne partie de la matinée. Cela dit, je dis ça comme si j’avais soudain l’intention de parler d’autre chose. Il ne faut pas rêver. Je n’ai pas d’intention du tout. Je n’ai jamais d’intention, mais il faut bien que j’ai tout de même quelques trucs, me dis-je. Des méthodes. Des stratégies. Appelons ça comme on veut. Le problème, c’est que je suis mal installé. J’ai la nuque raide. Je tape dans mon lit. Je m’y mets trop tard. Je devrais écrire le matin. Ou n’importe quand, mais pas toujours le soir. Pas toujours au bout du rouleau. Cela limite. Cela met un terme rapide à ce qui devrait pouvoir se développer; Bon, on ne va pas non plus tirer à la ligne.

J’avais réussi à monter quelques sons pendant que S. regardait de nouveau Minecraft, le film. Et puis j’avais préparé un risotto avec les shitakes du marché et le bouillon du poulet de dimanche dernier. S. avait snobé mon risotto, qui était pourtant délicieux. R. avait à peine touché au sien. Tant pis, m’étais-je dit, je suis un incompris et je le terminerai dans la semaine. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent.

Ensuite, R. s’était remise au travail, correction de copies et préparation des derniers cours de l’année et j’avais encore monté quelques sons pendant que S. regardait encore et toujours la fin de Minecraft, le film. Et quand ce n’était pas Minecraft, le film, c’était Minecraft le jeu ou Minecraft, le set de briques Lego. Certaines questions épineuses étaient soulevées: par exemple, comment se faisait-il que, alors qu’il avait été mordu par le bébé zombie, Gareth-la-poubelle ne devenait pas lui-même un zombie ? Et pourquoi les squelettes étaient ils équipés d’arcs et de flèches enflammées ?

Le soleil était revenu et nous avons sauté dans la voiture pour nous rendre à Bressuire, au Fauteuil Rouge, assister à la projection de 16 heures de Cocorico 2, qui n’était pas une œuvre inoubliable mais une honnête comédie franchouillarde, qui nous avait mis juste dans la bonne humeur pour aller grignoter des frites au Mac Do avant de rentrer et d’être tôt au lit. À vingt et une heure trente, S. roupillait comme un bienheureux.

R. s’est effarée de nos choix cinématographiques consternants.

PASSION MUST PLAY

Le pli est pris, le rythme est le bon. J’arrive à monter environ dix minutes de son par jour, et c’est ce qu’il fallait démontrer.

Hier soir, dîner délicieux chez les P., mais je me suis trop gavé de beignets d’acacia (de faux acacia , c’est à dire de robinier) et j’ai trop bu de toutes sortes de boissons, ce qui me coûte cher au réveil (et en réalité, c’est toute la nuit que cela me coûte cher et puis aussi toute la journée ou presque). Je ne peux plus boire et manger comme ça. Ce n’est plus possible même si sur le coup c’est tentant.

Ma première molaire en bas à gauche me fait mal. J’ai bien peur qu’il ne lui soit arrivé la même chose qu’à celle qu’il avait fallu m’arracher en 2016. C’est à dire qu’elle est fendue au niveau de la racine et que le nerf commence à être attaqué. Si j’attends encore, l’infection guette. Il faut dévitaliser et arracher. Et là, étant donné l’exposition, il faudrait un implant. Je crois que la cause initiale de ces dents fendues est le débouchage d’une bouteille de Perrier avec les dents il y a de cela 26 ou 27 ans. On est pas sérieux quand on a trente ans. Bref.

Cette nuit, j’étais tombé sur Modiano dans les nuits de France Cul. Ce débit et cette façon de… enfin, de commencer une phrase et ne pas… en fait de partir sur autre chose plutôt que de…c’est à dire de commencer quelque chose mais finalement c’est autre chose qu’il… enfin ce n’est pas exactement ce qu’il se… en tout cas pas absolument mais c’est une étape nécessaire… enfin, peut-être, je ne sais pas. Il dit que ce n’est pas très agréable mais qu’il arrive à faire tenir tout ça en attrapant des bouts qui pourraient devenir la matière d’un roman mais sans les pousser jusqu’au bout. Enfin, quelque chose comme ça. Ou peut-être que…

Je prends des Doliprane et la dent me laisse en paix pendant quelques heures.

Il y a eu de la pluie et j’ai même démarré le poêle. Il faisait dix sept degrés mais j’avais eu un peu froid, à cause de la fatigue. R. avait emmené S. à Niort pour son premier tournoi de rugby. Je recevais les photos en temps réel. Ça avait l’air épique. Et ça l’était.

FUN FACT

Il n’y a pas à dire, me disais-je, c’est le printemps. Oui, c’est sûr, me disais-je encore. Et, c’était mieux, il avait un peu plu. Cela m’avait plu. La sécheresse pointait et pointe encore. Sinon, il n’y avait pas eu de place dans les studios de Nantes et j’avais dû rentrer mercredi soir et repartir jeudi matin, c’est à dire ce matin, puisqu’à l’heure (tardive) où j’écris, nous sommes jeudi soir. J’avais fait des galettes au sarrasin et, pour une première, c’était pas trop mal mais j’en avais tout de même raté quelques-unes. Il faudrait que j’apprenne les astuces et les trucs de bigoudènes.

Donc demain, c’est le 1er mai, mais je viens de lire dans Ouest-France que le marché de Thouars serait ouvert et j’irai donc faire des courses avant de reprendre le montage son.

Les accrochages de M1 avaient été au-delà de mes espérances. T. , qui dort mal, était très épuisée. En fin de journée, migraine, mais cela passe avec mille grammes de Paracétamol. C’était finalement rafraîchissant de retrouver l’école, Nantes, le contexte. Il y a de nouveaux supports d’enceintes dans le studio son et ce n’est pas trop tôt.

OUH LA LA

C’est que ça ne va pas du tout, me dis-je, lisant une interview de Brigitte Macron qui, éplorée par tant de haine, déclare qu’écrire ses pensées l’aide beaucoup. Mais oui, me suis-je dit, écrire aide beaucoup.
Mes pensées, je n’irai pas jusque là. Quoi que je pourrais. Sans jugement de valeur.
Une pensée ne vaut que ce qu’elle vaut, après tout.
Mais surtout, surtout, avais-je pensé, qu’est-ce qui m’était donc arrivé depuis plus d’une semaine pour n’avoir pas même écrit un traître mot ?

C’était un manque de discipline, il fallait bien se l’avouer.
Non, non, docteur, je ne suis pas fier.
Et, à propos de docteur, il ne faudra pas non plus que j’oublie de mesurer ma tension, trois fois de suite, avant de me coucher.
J’ai, là, près de moi, un tensiomètre sur le bureau. Prescription du docteur B., au vu de la mesure un peu haute de ma tension artérielle vendredi. Déjà samedi soir, j’avais omis.
Bref, ne pas oublier donc.

C’est qu’il m’avait fallu tondre la pelouse, réparer la batterie, faire des tas de lessives et de tâches ménagères, qui avaient absorbé toute mon énergie.
Avec un passage à Paris en coup de vent mercredi pour l’anniversaire de C., que j’avais loupé, étant à l’étranger début avril.
J’avais aussi fait intervenir un plombier pour régler une bonne fois pour toute cette histoire d’écoulement en évacuation du ballon d’eau chaude et puis nous avions travaillé avec B.G. sur le montage son du spectacle à venir de cet été, avec ses centaines de figurants et animaux en costumes.
Puis, c’était le film de J.C.K. qui arrivait et ça y est, je m’y étais mis ce week end et plus intensément aujourd’hui.
Et puis Bubunne avait attrapé une otite et il avait fallu l’emmener à son rendez-vous poitevin en fin de journée.

Les roses sont absolument exubérantes, pensais-je.
Il y avait eu aussi ce regroupement d’abeilles au-dessus du château. Sans doute un essaim en migration. Un nuage d’abeilles. Un bourdonnement compact.
Bubunne s’était senti angoissé, m’avait-il dit.
Samedi, j’avais acheté le numéro spécial des Cahiers consacré à Éric Rohmer, pour relire les entretiens.
Je ne peux lire que les entretiens dans les revues critiques. Je ne peux pas lire une critique. Je n’y arrive pas. Mon cerveau ne peut accepter l’exercice, étrangement.
Mais, les entretiens, je les connaissais déjà.
Tant pis, c’est toujours bien.
Tout de même, m’étais-je dit, en relisant l’entretien réalisé après la sortie de Ma nuit chez Maud, ils étaient sérieusement atteints, au début des années 70, aux cahiers.
Très sérieusement et idéologiquement atteints. un truc entre le Maoïsme poétique et le Stalinisme structural. Très gravement hallucinés, ils étaient. Rohmer, ça le faisait bien rire, bien sûr. Il se moque gentiment.

Bon, bref, tout ça pour dire que voilà.

Et puis sinon, j’ai regardé Le dossier 127 de Dominik Moll hier soir sur Arte Boutique et j’ai trouvé Léa Drucker totalement mystérieuse. Sur ses deux profils. Dominik utilise beaucoup le profil. C’est un profiler, je dirais. Ce qui est bien, c’est que c’est un film. Ce n’est pas un scénario filmé, ce n’est pas un manifeste politique, ce n’est pas un fait de société. C’est un film, avec des corps, de la lumière et des sons. C’est beau.

Une autre chose qui est très belle aussi, c’est tout ce que fait Aldous Harding et en particulier son album Designer, mais Warm Chris est aussi très bien et j’attends avec impatience le nouveau qui va sortir en mai. Elle aussi a un profil admirable. Profil d’une œuvre. Oeuvre d’un profil.

RESTITUTION

Ils caressent des miroirs, ils promènent des écrans. Ils caressent des écrans, promènent des miroirs. ils sont caressés, promenés, par des miroirs, des écrans. Se regardent dans le miroir de l’écran, se regardent à travers l’écran du miroir. Ne se voient pas. Se côtoient. Se coudoient. Se frottent sans se voir. Sans se sentir. Concentrés sur le miroir qu’ils caressent, sur l’écran qui les caressent.

C’est pénible à voir, me disais-je dans le métro, en venant ce matin et encore cet après-midi, en rentrant. C’est effectivement dans le métro que c’est le pire. J’ai tout de même remarqué une dame qui lisait un livre, ce matin. C’est à dire que j’ai remarqué une dame qui s’était endormie en lisant un livre. Sur l’épaule d’une autre dame qui, caressant un écran, ne s’en était sans doute pas aperçu. Tout n’est pas absolument perdu, mais il s’en faut de peu.

Par réaction, je ne m’autorise pas à sortir mon téléphone dans le métro et je m’applique à lire les plans de métro, au lieu de me laisser piloter par City Mapper et consorts. J’ai alors tout le loisir de méditer sur la tristesse de cet étape technologique. Mais je ne vais tout de même pas jusqu’à commander dans des restaurant où il n’y a pas au moins une traduction en anglais des plats.

C’est agréable d’être étranger, quand on a les moyens d’être indépendant s’entend. On se sent agréablement invisible. Agréablement transparent. Les gens ne vous emmerdent pas. Ne vous voient pas. Ne vous voient pas vraiment comme une personne. Peu importe ce que vous faîtes. On part du principe que vous ne comprenez rien à rien. Que c’est désespérant même d’essayer de parler avec vous. Qu’il vaut mieux vous accorder d’emblée tous vos caprices. Qu’on perdrait trop de temps à vous expliquer. Et que, de toute façon, sans doute vous ne comprendriez pas, puisque vous ne comprenez rien et même pas la langue du pays, c’est un comble. C’est comme si vous étiez un fou, un idiot. Qui irait reprocher à un idiot de faire n’importe quoi ? C’est un luxe d’être l’idiot. C’est une très bonne situation pour filmer, par exemple.

À la K’arts on restitue.

PSALM 26.04

Je profite du postage de cette carte postale filmée, pour écrire un mot, comme dirait mon ami Pierrot. Ou plutôt comme dirait – comme aurait dit – celui ou celle qui parle à mon ami Pierrot et lui demande, par exemple, de lui prêter sa plume, mais c’est une autre histoire, donc. Et voilà, je n’avais pas écrit grand chose depuis quelques jours, me disais-je. J’étais fâché, me disais-je. Déçu, me disais-je. Déçu et un peu dégoûté, me disais-je. Par l’humanité, me disais-je. Rien que ça, m’étais-je dit.

C’était que la vision de tous ces gens en train de caresser des écrans dans le métro, c’était beaucoup, me disais-je. Trop pour un seul homme, avais-je pensé. Il y avait une grande sensation de solitude, de vacuité, d’inutilité.

Et puis j’avais l’impression que le monde me regardait de travers, alors je regardais à mon tour le monde de travers. Tout était de biais, de guingois, en pente, ça penchait. Et puis raconter quoi ? A qui ? Qui s’en souciait ? Et moi donc, me disais-je !

Et puis, tout de même, il y avait eu la défaite de Victor Orban. Voilà qui fait du bien, avais-je pensé. Voilà qui rebat les cartes, m’étais-je dit. Voilà qui remet les pendules à l’heure.

Alors c’était bien. Le monde allait mieux. Pas beaucoup mieux, mais enfin un peu mieux. Et alors, je m’étais dit qu’il ne fallait pas faire la gueule. Que personne ne me regardait de travers. Que je pouvais redresser le cap. Alors, aujourd’hui, j’ai bien travaillé et je me dis, oui, il faut continuer comme ça.

PRINTEMPS À SOKCHO

Avant de partir, tout le monde avait déposé ses grosses valises dans ma chambre, que j’avais réservée comme stock (et aussi pour retrouver mes affaires en ordre) pendant nos trois jours d’absence.
Ensuite, nous étions allés prendre le bus express pour Sokcho, trois heures de route environ, comprenant une pause d’un quart d’heure au milieu du voyage.

Nous avions roulé et étions arrivés sous une pluie battante.
L’on s’était ‘installés dans des chambres très confortables, au regard du Goshi-won, puis l’on était allé manger un morceau dans l’un des restaurants de poisson du coin.
J’avais pris du poulpe sauté, très épicé. Et quand je dis très épicé, il faut entendre que c’est à peu près insoutenable. On avait été obligés de commander des bols de riz blanc pour compenser, par un peu de neutralité, ces brûlures pimentées.

Ensuite, avec E., nous avions eu l’intention d’aller faire quelques pas sur la plage mais, à cause de la pluie, j’avais rapidement eu les pieds trempés et j’étais rentré faire sécher mes chaussures, tandis que E., courageusement, avait poursuivi sa promenade dans les ténèbres affolées.

Ce matin, il y avait du vent mais presque plus de pluie.
A dix heures trente, grand rassemblement avant le départ pour le Musée National de la Montagne.
On y trouve des vitrines hilarantes, comme, par exemple, celle des réchauds à gaz pays par pays. Où l’on voit que les réchauds à gaz français sont très supérieurs au réchauds allemands mais semblent plus fragiles que les réchauds américains, qui sont moins élégants que les réchauds japonais, etc.
Même chose avec les piolets, un peu plus loin.
Il y a des murs d’escalade, où l’on fait des figures complexes et puis une salle à oxygène raréfié, où il nous est proposé d’expérimenter la respiration en montagne à 5000 mètres d’altitude. On en ressort planant, un peu comme Jack Nicholson dans Easy Rider.

Ensuite on va s’empiffrer de lieu noir (ou jaune) séché et grillé, avec tout un tas d’accompagnements, légumes, algues, pickles, piments, kimchis, champignons, soupes, etc. Et, avant de rentrer, un saut au musée d’Histoire de la Ville, qui renferme en son sein un village reconstitué pour les besoins d’un tournage de film d’époque.

ADD TWO, ADD ONE, DIVIDE TWO, DIVIDE ONE

J’ai été, à mon tour, victime des machines à laver en panne. Une première machine s’achève aux alentours de minuit et il me faut bien admettre que le linge n’est ni lavé, ni rincé, ni essoré.
Je me mets donc en quête d’une autre machine à laver et j’en trouve une, qui a l’air de fonctionner.
Le bac est vertical et le mécanisme semble rudimentaire. On s’étonne presque qu’elle ne soit pas activée par une simple manivelle.
La rotation est lente, approximative et je ne suis pas sûr que l’eau soit vraiment chaude. L’avantage c’est que le programme est rapide. Environ quarante minutes.
Et à la fin, contre toute attente, cela semble avoir fonctionné. Le linge paraît propre, rincé et essoré.
Le temps d’accrocher cela sur le tancarville emprunté dans le couloir et de finir l’épisode en cours de la série Andor (série essentiellement consacrée à l’étude des différents designs capillaires dans le contexte de l’Empire Galactique de l’univers Star Wars) et voilà qu’il n’est pas moins de deux heures du matin, alors que j’avais prévu de me lever à sept.
Je révise mes ambitions à la baisse.
Ce sera sept heures trente et hop, dehors à huit heures, un café, le distributeur de billets pour tirer les deux cent mille wons qui me permettront de payer le propriétaire pour les trois jours de chambre réservée pendant que nous serons à Sokcho et de disposer d’un peu de petite monnaie.

À 9h45 je suis à la K’arts, en avance pour le car qui nous emmène à ,10h30, direction le musée Hoam, encore un musée Samsung, implanté sur un très beau site, près d’un parc d’attraction.
Les cerisiers sont en fleurs. Les collines ressemblent à un bain moussant.
Il y a quelques sculptures dans le jardin: araignées de Louise Bourgeois, un rocher dans un arbre que j’attribue, sauf preuve contraire, à Giuseppe Penone.
Dans le pavillon central, orienté plein sud et donnant sur la colline de cerisiers, une exposition monographique de l’artiste coréenne Kim Yun Shin, travail obsessionnel sur bois et rochers, assez adapté au cadre.
Tout cela est fort beau, fort beau.
Les visiteurs prennent des photos dans le jardin. Ils sont bien équipés. La K’arts, comme d’habitude, ne s’est pas fichu de nous: elle a affrété un car et préparé des petits bentos de kimbaps au thon-mayonnaise, carotte, bardane, feuille de sésame, fougères et feuilles de navets, pour notre déjeuner, que l’on déguste dans l’herbe, face au lac Samsung.
Les angles de vue sont bien calculés. J’ai tendance à me placer automatiquement à l’Est, quoi qu’il arrive. J’observe un écureuil qui saute de branches en branches. Il fait très beau.

PROMENONS NOUS

Quand le temps se rafraîchit, le corps se bat et l’on est plus fatigué. C’est évidemment sans rapport avec cette monstrueuse glace (Bingsu), prise par gourmandise au goûter dimanche, après avoir renoncé à visiter l’exposition Damien Hirst au Museum of Modern & Contemporary Art, en raison de la foule compacte et parce que je trouve que la visite d’une exposition Damien Hirst est, à mon âge, une activité dispensable.

Mais, le soir de dimanche, un orage éclate et l’atmosphère fraîchit nettement. Lundi, nous allons nous promener en montagne. C’est une forêt accrochée à la montagne. C’est une forêt en pente. Le chemin semble scénarisé. On croirait les séquences d’un film ou d’un jeu vidéo. Il y a les rondins de bois, puis les marches de bois, puis le pont de bois, puis les marches de rochers, puis les gros rochers, puis un chemin de terre qui descend, puis des rochers escarpés, puis on marche dans la rivière, puis on emprunte un faux chemin avant de comprendre que l’on a fait fausse route, etc. Tout semble écrit, planifié, pour notre plus grand plaisir de promeneurs-joueurs.

Et à la fin – au milieu en réalité, mais nous avions décidé que trois heures de marche c’était un peu long étant donnés nos emplois du temps de ministres – un temple bouddhiste avec cent quarante cinq marches de prières. Il se révèle que les moines sont en réalités des nones. Elles nous couvrent de gâteaux de riz et des kimbaps. L’on s’abreuve à l’eau miraculeuse de la montagne, puisée à la source-même du dieu des guérisons.

Ensuite nous redescendons en un clin d’œil pour aller prendre une importante collation à l’auberge. Il est beaucoup question de nourriture, me dis-je. Je ne parle que de bouffe, me dis-je. C’est effrayant, me dis-je. Consternant, me dis-je.

Je pense aussi beaucoup aux indiens d’Amérique, desquels il était question dans les nuits de France-Culture d’il y a quelques jours. Je pense, par exemple, à cette inscription de la guerre dans la réalité quotidienne (guerre qui n’est ni de conquête, ni d’extermination, une guerre structurelle en quelque sorte, un état de guerre permanent qui retire à la guerre son statut d’événement), la notion du Multiple opposée à l’Un (propre à l’État Nation), le monde vu comme abondance plutôt que comme manque, le pouvoir vu comme destructeur plutôt que structurant, etc.

Ce matin, lecture à la K’arts, puis on part visiter une école de typographie à Paju, avant de rentrer à l’auberge. E. lance une machine, puis on passe à l’Apple Store parce que j’ai besoin d’une batterie pour mon téléphone. On prend rendez-vous pour demain 20h et on file au restaurant japonais où nous rejoint YJ.L. Il nous offre des exemplaires d’un énorme pavé qui retrace ses travaux des dix dernières années et on bavarde un bon moment en mangeant des maquereaux grillés et en buvant du Soju. En réalité, il n’y a que moi qui boit du Soju. E. ne boit pas et YJ., qui doit conduire, touche à peine à son verre. Et puisqu’au bout d’un moment ils ne parlent plus qu’en coréen tous les deux – et que je ne comprends pas un traître mot – je continue de me servir des verres. Le Soju est d’autant meilleur que l’on en boit davantage, mais je ne vais pas tout de même jusqu’à commander une deuxième bouteille et d’ailleurs la décence m’interdit encore de finir seul cette première bouteille, dont nous laissons un fond en sortant.