ET PUIS VIENT LE MOMENT OÙ TOUT S’ÉLOIGNE

Je viens de repenser à ce type qui traversait la rue, du côté de Nationale – Place Pinel, plus exactement – alors que je mangeais une salade libanaise, à la terrasse de la brasserie La Halte, vendredi dernier vers quinze heures trente.
Un de ces types, vous savez, qui semblent avancer droit sur vous, en vous fixant directement dans les yeux, comme s’ils vous considéraient dores et déjà comme leur objectif et leur destination.
Mais, celui-ci, avec une lenteur extrême.


J’affectai le plus grand détachement en m’efforçant de fixer à travers lui, un point lointain, comme s’il eût été transparent.
C’était un tout petit bonhomme, aux proportions de hobbit, portant coupe au bol, barbe et cheveux blancs, nez retroussé. Le dos courbé, les jambes minuscules curieusement arquées, attachées à un torse court. On eût dit d’un ensemble hétérogène, d’un puzzle.
Avançant à tout petits pas.
Il lui fallut plusieurs cycles de feu tricolore pour traverser la rue. Les conducteurs se montrèrent anormalement patients. Sans doute la manifestation d’un super-pouvoir.
Costume sombre de velours. Lunettes rondes cerclées de fer. La bouche animée d’un mouvement perpétuel. Un marmonnement continu et imperceptible.


À la table d’à côté, deux jeunes femmes exposaient leur projets de formation en sexologie, arguant du fait qu’en matière de sexologie l’excellence c’était l’aspect théorique.

Pour en revenir à la nuit dernière: vers 2h00, le nez bouché. Un début d’étouffement, que je parviens à passer sans recourir à des corticoïdes. C’est préférable. De l’eau et la fraîcheur des tomettes. Je me rendrai compte plus tard, en me levant vers huit heures, que la porte et le fenestron de la cuisine étaient restés ouverts, favorisant la circulation de pollens et graminées.

Hier matin, le jardin sentait l’herbe brûlée et le caramel. Ce matin, fraîcheur de menthe, avant la montée en puissance attendue à mi-journée.

S. est, de lui-même, descendu vers 6h46, lorsque j’ai mis la radio et s’est couché dans le canapé pour terminer sa nuit près des crêpes du petit déjeuner. À huit heures, je me lève pour faire du café et je passe à côté du canapé sans le remarquer. Il s’est enroulé dans la couverture. C’est R. qui le découvre, alors que je suis en train de préparer la pâte à crêpes. J’en profite pour noter qu’il faut acheter du lait, de la farine et du sucre.

Pendant que R. accompagne S. au Centre de Loisirs, j’étends le linge. Le nez commence à piquer. J’ai la flemme de faire le tour de la maison pour aller mesurer la taille de l’encadrement du fenestron de la cuisine et commander une nouvelle moustiquaire. Mais c’est à faire assez vite, l’année promet une profusion de toutes sortes d’insectes. Il y a déjà des colonies de fourmis dans la maison et les araignées tendent leur toiles un peu partout. Bien sûr, les araignées ne sont pas des insectes, mais elles s’en nourrissent. Quant aux mouches, je passe la moitié du temps dans la cuisine à les martyriser avec ma tapette.

La caméra a été achetée mais soudain il faut retirer la sacoche, annuler la vente et remettre en vente. Il faudra attendre quatre jours. C’est ainsi.

Tout est long. L’argent est long à entrer et prompt à sortir. C’est ainsi.

K. a appelé pour n’annoncer rien de bon. Je ne m’attendais à rien de spécial. C’est ainsi.

SEPT JOURS APRÈS

Je n’allait tout de même pas en rester là, me disais-je à l’instant. Avançons, quoi qu’il arrive et quoiqu’il en soit.
Je note, d’ailleurs, que la vague de chaleur qui s’annonce n’a, en réalité, rien de très raisonnable.
À ce que je lis dans mon application météo.
41°C prévus lundi prochain, ce n’est pas du tout raisonnable.
Mais fi de tout cela, on fera avec. J’ai profité des derniers jours tenables pour broyer les branches coupées l’autre jour.

Le concert d’Aldous Harding, vendredi, était absolument sublime. Parfait. Absolument parfait. D’une maîtrise totale. Hallucinant de perfection.
Après ça, on se demande ce qu’on peut faire de mieux.
Et pourtant, ça paraît peu de chose.
C’est parfois très peu de chose la différence entre entre pas grand-chose et la perfection absolue.
Mais tout est là. Et ça ne s’explique pas.
Enfin, peut-être que cela s’explique mais cela ne peut pas se fabriquer en suivant une recette. Comme dirait Kant.

Et alors après j’étais épuisé naturellement. C’était trop de perfection. Il fallait digérer ça. Je digère. Enfin, j’essaye. Je ne sais pas.

Bon, il faut que je termine l’acte II du spectacle de B.G. et puis on verra bien ce qu’il est encore possible d’imaginer, ou pas.

Lundi, S. était retourné au musée avec l’école.
Pas le même musée, bien sûr. Un autre musée.
Et R. était à Paris où elle devait enregistrer une émission.
Cet après-midi, je suis allé chercher S. à 16h30 pour l’emmener à son rendez-vous poitevin.
J’avais oublié de lui prendre un goûter et nous sommes donc passés à la boulangerie prendre quatre chocolats et un éclair, au chocolat, lui aussi.
S’il n’aime pas le chocolat, on lui donnera autre chose, me suis-je dit.
Et puis, en roulant, on a écouté la bande-son de Minecraft, le film, pour changer. La bonne surprise c’est qu’il y a, au sein de cette playlist d’un intérêt limité, « My own private Idaho » des B52’s et cela faisait du bien d’entendre ces jolis chœurs.

Après son rendez-vous, on avait rejoint R., qui était rentrée de Paris par un train du matin, au restaurant japonais près de l’hôtel de ville de Poitiers, qui est notre préféré. On est rentrés tôt.

Il faudrait que je me coupe les ongles, ai-je pensé, après avoir essayé d’enchaîner quelques arpèges de guitare cet après midi. Curieusement, mes mains étaient douloureuses, comme courbatues. Pour le tai-chi, Laurie Anderson a raison: il faut faire semblant de savoir faire, jusqu’à ce qu’on ne fasse plus semblant.

RANGÉ DES VOITURES

Ce sont des journées fraîches, ces derniers jours. Ce n’est pas désagréable. C’est une fraîcheur raisonnable, une fraîcheur rassurante, après cette chaleur inquiétante. Et puis, dans les jours qui viennent, devrait arriver une chaleur raisonnable, pour faire bonne mesure.

Je remets en vente cette caméra, dont je ne pense pas que l’on ait l’utilité désormais. En tout cas, pas dans un avenir proche.

Je me suis levé à sept heures, j’ai préparé le café, la pâte à crêpes, réveillé S. et R.
Après sa crêpe, S. s’est souvenu fort à propos qu’il y avait une sortie au musée aujourd’hui et qu’il fallait apporter un pique-nique, alors R. s’est empressée de fabriquer un pique-nique, puis elle a déposé S. à l’école, pensant que je décrochais du linge, accrochais du linge et vaquais à différentes tâches.
J’ai téléchargé une application de tai-chi, ce qui ajoute une nouvelle séquence à ma routine de gymnastique quotidienne. C’est reposant et finalement structurant. Pour l’instant. Attendons la suite.
Et puis j’ai passé la journée sur une chanson, avant d’aller chercher S. au centre de loisirs.
Au moment où j’arrive, il est en train de goûter: le car était tombé en panne et le groupe était rentré avec une heure de retard de la sortie au musée.

WET LEG

Qu’importe, il faut écrire.
Il n’est pas nécessaire d’avoir quelque chose de particulier à écrire. Ce n’est vraiment pas un problème. En réalité, me dis-je à l’instant, tout le secret est là. Il ne faut rien avoir à écrire de particulier et écrire tout de même, coûte que coûte.
C’est ça, me dis-je, coûte que coûte. Et il en coûte.
Ce qui vraiment m’épuise, me dis-je à l’instant, c’est la rigidité cadavérique des outils de mise en page de cette interface. Le fait qu’il faille ensuite aérer par des balises HTML.
Je sais que je l’ai déjà écrit, mais tout de même, cela pèse un certain poids de fonte, de plomb, de plutonium.
Et finalement, une solution consiste à ne pas faire de balises HTML et à laisser des pavés de texte, mais cela nuit à la respiration, me dis-je, tout de même.

J’avais ouvert le portail pour inviter les parents des copains de S. à entrer sans hésiter dans le jardin, puisque nous fêtions, très en avance, son anniversaire, et puis le portail est resté ouvert et il l’est toujours.
Je passe devant ce portail ouvert et je me demande s’il ne faudrait pas plutôt le fermer. Mais pourquoi le fermer ? Pourquoi ne pas le laisser ouvert ?
En tout cas, tant que quelqu’un est à la maison.
Ce n’est pas plus mal qu’il reste ouvert, non ?
Est-ce que cela ne constitue pas une invitation trop permanente à entrer ? Je ne sais pas et je ne sais pas si cela doit être considéré comme une qualité ou comme un défaut.
Cela dit, je remarque que, lorsque le portail reste ouvert, le facteur n’hésite pas à entrer, tandis que lorsqu’il est fermé, le facteur hésite à entrer. D’ailleurs, il n’hésite même pas: il n’entre tout simplement pas et laisse un avis de passage.
Donc, il est plus efficace, d’un point de vue postal, de laisser ouvert, quitte à fermer lorsqu’on s’en va pour quelques heures, ou quelques jours.

Je n’arrive pas à conserver une discipline alimentaire.
Un jour je perds un kilo, le lendemain, je prends un kilo.
C’est le status quo.
Le soir, souvent, je m’en aperçois, je mange pour me calmer, parce que S. fait le débile et me porte sur les nerfs. Si j’étais détendu, je ne mangerais pas le soir. Mais je suis tendu et je mange le soir.
Comme c’est difficile de rester détendu le soir, et le matin aussi d’ailleurs, me dis-je, face à un enfant qui fait le débile exprès pour vous faire enrager.
Il faut une capacité de mise à distance étonnante. Il faut une qualité de sérénité à toute épreuve.

Mais pendant la journée, je fais de la musique, je n’arrête pas, du matin au soir. Je commence quand je rentre de l’école, où j’ai déposé S. à 8h55, et je m’arrête à 17h15, lorsqu’il est temps d’aller chercher S. au centre de loisirs.
Parfois, je vais le chercher à 18h et je peux encore travailler jusque vers 17h45.
Et puis, il y a ces jours où c’est à 16h30 que je dois aller chercher S. et, ces jours-là, je dois m’arrêter tôt.
Enfin, je ne peux tout de même pas passer tout mon temps à faire de la musique parce qu’il y a aussi quelques tâches ménagères à accomplir, ainsi qu’un entretien minimal du jardin: tonte mensuelle, taille des arbres, débroussaillage, nettoyage des rosiers.
Tiens, me dis-je à l’instant, il faudrait que j’aille faire un tour à la déchèterie pour me débarrasser des branches trop grosses pour être broyées et d’un paquets de vieux trucs cassés et poussiéreux qui traînent un peu partout.
En vérité, ce n’est pas un saut qu’il faudrait, c’est une bonne demi-douzaine d’allers-retours, étant donnée la petite taille d’Olivier (c’est le nom de la voiture, je dis ça pour celles et ceux qui débarquent).

J’ai pris des places pour le concert d’Aldous Harding vendredi à la salle Pleyel. On y va avec R., pendant que S. restera chez ma sœur. Je profite de ce passage à Paris pour aller prendre les mesures acoustiques qui s’imposent dans le studio de G.K., récemment terminé.

CUEILLETTE

J’ai cueilli un peu plus de cinq kilos de cerises ce matin, dans le jardin. Et il en reste au moins autant dans l’arbre, encore, mais je me suis dit que ça allait bien comme ça pour aujourd’hui. Au début, c’est amusant de cueillir des cerises, mais vient un moment ou cela devient ennuyeux. Et puis cela paraît sans fin.

Les produits anti-tique et anti-puces pour les chats sont arrivés. Il faudra que nous les traitions demain (pour Uranus il faut être deux, parce qu’elle renifle l’arnaque à la vue de la pipette et se taille dans sa cachette secrète, entre les murs). Quand il fait moins chaud, les chats mangent deux fois plus. J’ai du pratiquement doubler les doses des repas distribués automatiquement par la machine.

Regardé les premiers épisodes de Legion et les personnages sont gnangnans (cela dit, j’aime bien le double imaginaire Lenny, qui est interprétée par la stratosphérique Aubrey Plaza, vous savez la stagiaire psychopathe de Parks and Recreation), mais ce qui maintient l’intérêt c’est l’incertitude absolue quant au statut de ce que l’on voit: quand et où, qui et quoi, etc. Il n’y a plus de délimitation claire entre le présent et le passé, les lieux, les temporalités. On saute d’un lieu à l’autre, d’une situation à l’autre. Par ailleurs, ça a l’air de se passer à la fin des années 80, mais ce n’est pas vraiment clair. C’est cet anachronisme qui rend la série supportable.

Un peu de musique. Je m’aperçois qu’il faut toujours retirer davantage qu’on ne le croît. Au lieu de cinq notes, en garder trois, etc. Je travaille la position de la main gauche en cassant moins souvent le poignet, un peu à la Hendrix. Cela, suite au cours de guitare du conservatoire, hier, où nous sommes allés en visite avec S. D’ailleurs S. a de nouveau une otite. Il va falloir voir un ORL, parce que c’est otite sur otite en ce moment.

En rentrant, ce soir, pendant que S. regarde Grizzy et les Lemmings, je dénoyaute trois kilos de cerises pour en faire des confiture et je les laisse macérer pour la nuit avec 1,5 kilo de sucre et des gousses de vanille.

GOLEM DE FER

Nuit mouvementée.

J’avais tué quelqu’un, un ami, T.R. je crois. Je ne sais plus pourquoi je l’avais tué, mais je me souviens comment je l’avais tué. À coups de casque de moto sur le crâne, je l’avais tué. Jusqu’à écrasement complet du visage.

Ça demandait de la vigueur et une franche détermination à tuer. J’avais surement eu une bonne raison, mais je ne me souviens de rien. C’était peut-être tout simplement un crime crapuleux, d’ailleurs.

J’avais laissé accuser une innocente. La femme de ménage. Je ne sais pas exactement de quel ménage elle était la femme, d’ailleurs, mais je me souvenais l’avoir vu passer les plats. Une femme bonne et pieuse, aurait dit Julien Guyomar dans un film de Buñuel. Une espagnole, c’est certain. Je pense qu’au fond, elle savait que c’était moi le coupable et acceptait de se sacrifier pour m’éviter d’être pris. Sans doute se disait-elle que je ne supporterais pas la prison, alors qu’elle était dure à la peine? Je ne sais pas. Elle était trop bonne pour laisser voir qu’elle me savait coupable et agissait à mon égard avec sa gentillesse habituelle.

C’était horrible, son innocence était évidente et ma culpabilité non moins évidente. J’avais même conservé l’arme du crime (le casque). Je n’avais qu’une chose à faire: aller me dénoncer, mais le problème c’est que j’avais une complice, qui me suppliait de n’en rien faire.

Je lui expliquais qu’il allait y avoir une enquête et que, même si la femme de ménage continuait de plaider coupable, personne de sérieux ne pouvait la croire, que l’enquête allait fatalement remonter jusqu’à moi. Et pendant tout ce temps je me disais qu’il n’y avait qu’une chose à faire: se rendre sur le champ et que d’avoir accepté ne serait-ce qu’une seconde qu’une innocente soit accusée à ma place était un crime impardonnable; que j’étais dorénavant damné, entre les damnés.

Et puis plus tard, je ne sais plus pourquoi, je fais la queue derrière les membres du groupe Dépêche Mode et, un peu par bravade, je dis aux personnes avec qui je me trouve deux ou trois choses pas franchement gentilles sur la musique de Dépêche Mode et l’un des musiciens en prend ombrage. Il se met à ourdir des plans contre moi, avec un tel acharnement, que le chanteur du groupe l’engueule et me prend sous sa protection. Il me présente sa collection de thés rares. Il y en a un, par exemple, qui s’appelle Babouchka et qui ressemble tout à fait à un minuscule napperon, tricoté avec du fil de soie. Mais c’est un thé. Et puis il y en a un autre qui est vivant, c’est un lézard. C’est aussi un thé. Je suis très intrigué par ce thé qui bouge. Le chanteur, qui est dans son bain, attrape le lézard entre ses doigts et lui écrase la tête. Une énorme vague de sang se répand dans la baignoire. Il attrape un gobelet, le remplit d’eau rouge, en boit un trait et me tend le verre.

-Tu vas voir, c’est dingue.

Ça a un goût de fer.

Dimanche, on avait fait des films avec S. et une intelligence artificielle. Un truc sur Minecraft, bien sûr. Steve et Gareth et la Théorie des Couleurs. Je mettrai ça en ligne demain, si j’ai le temps.

Hier, suis allé m’occuper de l’affaire de la chaudière à pellets. Constitution de dossier d’aide. Recherche de crédits. Éco-prêt à taux zéro, etc. Avant, j’avais fini le mixage du dernier film AMU et passé un coup de débroussailleuse à l’arrière de la maison. Ce matin, il y a eu un peu de pluie, c’était pas du luxe. J’ai coupé les branches du figuier qui gênaient le passage et un arbuste qui était de pousser contre le mur des dépendances. Ensuite, musique jusqu’à l’heure de la sortie de classes, parce que je devais accompagner S. à son rendez-vous à Poitiers.

NAZI BOT FUCK OFF

Le problème avec les arts plastiques, me disais-je, en traînant mes Birkenstock® de plus en plus usées, pour ne pas dire en loques, dans le palais de Tokyo, le problème avec les arts plastiques c’est qu’ils sont à la traîne. Ils ont cinquante ans de retard sur tout le reste et tout le reste est produit par des nazis. Des robots nazis qui se croient des hommes, me disais-je. 

C’était un constat accablant, me disais-je, me dis-je. 

L’autre problème, me disais-je, décidément, mais c’est moins un autre problème qu’une simple conséquence du premier, me dis-je, c’est qu’en tant qu’activité de niche ultra-minoritaire, en tant qu’institution du vide, ces fameux arts plastiques – j’entends dans leur acception spécialisée, dans leur appellation consacrée d’ « art contemporain » – se trouvent condamnés à trouver leur justification conceptuelle, leur caution éthique, pour ne pas dire leur autorité morale, dans leur rôle de support de communication, en relayant toutes sortes de messages et mots d’ordre manifestant, ou paraissant manifester une quelconque forme de résistance à l’aliénation ou à l’oppression de minorités séparées par cet ordre nazi robotique mondial. 

Ils ne sauraient en effet trouver de justification dans leur capacité à formuler du nouveau, à faire surgir de l’invention formelle, puisqu’il est si manifestement patent que ces productions sont à la traîne et en retard, au bas mot, de cinquante ans, tant d’un point de vue esthétique que d’un point de vue technique, sur l’ensemble des productions de marchandises culturelles. 

Malheureusement, la résistance minoritaire de type militante-manifeste au principe de séparation aboutit, par un retour pervers bien logique, au renforcement même de la séparation. Le militant manifeste esthétique sert d’idiot utile au robot nazi, me disais-je. Là-dessus, Debord avait bien raison, me dis-je. L’ordre mondial repose sur une esthétique (et une politique, voire une logistique) de la séparation. 

Par ailleurs, me disais-je, tout en décidant mentalement qu’en sortant j’irais tout simplement commander une nouvelle paire de Birkenstock®, celle-ci ayant décidément fait plus que son temps, cet art contemporain, finalement intempestif, voire anachronique, ne pouvant tout de même pas produire un support de communication trop directement assimilable à de la publicité ou de la propagande, se trouvait donc bien obligé de conserver une apparence de distance formelle, de désaffection, productrice, finalement, d’affects de tristesse, d’impuissance, de vanité et d’ennui, s’aliénant ainsi également une bonne partie de son public-cible, déjà ultra-minoritaire et déjà suffisamment déprimé comme cela. 

Mais tout cela était sans importance, me disais-je. Tout cela était risible, me disais-je. Et surtout moi méditant ces sombres et inutiles pensées à propos de sombres et inutiles robots nazis et de la triste situation de la Maison-Culture, qui n’était qu’un épiphénomène de la triste situation de la Maison-Civilisation. Il valait mieux faire comme Jello Biafra et en faire une chanson, m’étais-je dit encore tout à l’heure en accrochant le linge. Et puis, me souvenant des brillantes candidatures examinées en début de semaine dans le cadre du concours d’entrée de l’école d’art de Nantes, je me dis que la relève n’était pas loin, que le Monde était encore là et que les carottes n’étaient pas cuites, comme l’écrivait Hannah Arendt.

Et puis j’étais allé manger une soupe de tomates aux œufs, avant de passer à la Chambre de Commerce pour récupérer une clef USB sécurisée, de la déposer rue des Rigoles et de rejoindre C., pour marcher de long en large dans la fournaise parisienne, à la recherche d’un milk-shake, pour elle, d’un sorbet passion-coco, pour moi, que nous trouvâmes à proximité du Forum des Halles, dans une sorte d’enfer caniculaire. Vers 19h, je pris le métro direction Montparnasse, puis le train pour Poitiers. À bord, je commandais finalement une nouvelle paire de Birkenstock® pour la somme inquiétante de soixante douze euros. Ensuite, je poursuivis la lecture d’Arno Schmidt jusqu’à presque la fin.

SIRÈNES

Comme sont étranges ces longs corps arachnéens. Cous tordus, minces lèvres pincées, sourcils froncés, regards rendus strabiques à force d’une attention exclusivement portée à un petit objet tenu juste sous les yeux, interposé entre soi et le monde. Couleurs pastels. Carnations blanches. Et ces images latérales, ces glaces, ces immenses visages déformés par l’optique et la géométrie des couloirs. Ces images ne s’adressent pas à moi. Ne s’intéressent pas à moi. Ne m’intéressent pas. Où ne m’intéressent que dans la mesure où elles ne m’intéressent pas, justement. Cela m’intéresse de mesurer cela.

Dans le métro, chaleur frontale, gérable. On se déplace par à-coups fluides. On tourne autour des points chauds, des points froids. J’essaye de lire Paysage lacustre avec Pocahontas d’Arno Schmidt. Un vieux type chante – faux – La Bohème, d’une voix nasillarde. Un couple hilare reprend en chœur tandis qu’une fille tatouée all-over leur présente son rat, blotti au fond du sac-à-main. Il adore les humains, elle dit, il a le comportement émotionnel d’un chat, elle ajoute. Je ne vois qu’un bout de queue grasse et rose. Il se cache, elle dit, il sait que dans le métro les réactions sont potentiellement violentes. Il est au milieu de sa vie, là. Je sais que c’est une question de perception, elle dit. Je descends à Goncourt, par erreur, alors qu’il fallait que je descende à Jourdain. Les temporalités ne sont pas présentées dans l’ordre.

J’étais allé au Mac Val voir l’exposition Smith et il m’en reste essentiellement le souvenir du ballet des sirènes de police traversant la ville d’Ivry. Son quasi continu – une nouvelle sirène remplace presque immédiatement la précédente – signe d’une activité réelle, bien qu’angoissante , perçant à travers les issues de secours de cette crypte insuffisamment hermétique bien que comiquement démonstrative dans son intention hiératique. Je glisse sur les images thermiques. Ne me retient que la petite danse de silhouettes infrarouges et la gueule d’un chien en grand angle. Tout le reste me semble dispensable, plein de soi et replié sur soi. Tout le reste fait masse, d’une masse atone, vaine et triste. Cela dit c’était un moment d’agréable solitude, d’obscurité et de fraîcheur, avant de rejoindre les trente deux degrés atmosphériques et le bitume brulant. Et disposant de toilettes, ce qui est avantageux lorsqu’on a bu beaucoup de thé. Le contrepoint propice à l’anachronisme des lieux c’est la solitude et le retrait qu’ils rendent possible. Comme les lieux de culte d’une religion moribonde et obsolète. Et qu’il était agréable, triste et agréable, de méditer sur ces chaises de formica, installation de l’inventaire des collections, en mesurant le bleu du ciel comme y invitait le cartel.

Après, j’avais repris le tram et le métro et m’étais arrêté à Sully Morland où, juste à la sortie, je tombe sur C. On va manger des glaces chez Berthillon et direction Rambuteau, pour qu’elle pose son sac, rempli d’une tonne de plomb. On va boire un spritz avant nos sashimis. Antoine, c’est le nom du type qui a repris le café juste avant le parc Anne Franck. On discute un moment avec lui, en attendant la clientèle, qui se fait rare par ces grandes chaleurs. Mais la clientèle finit par venir. La clientèle finit toujours par venir. Même si les marges restent faibles et la trésorerie tendue. De retour aux Rigoles, saké avec P. et C. R. regarde Rolland Garros. Il y a une succession de balles de match. C’est intenable.

H. arrive tard. Je la fais sursauter en l’interpellant. C. me rassure: elle sursaute sans arrêt à tout propos.

Un drone russe fait des dégâts en Roumanie ce matin et j’apprends dans le poste que l’on pratique encore des traitements par électro-chocs à notre époque, ici, en France. Allez, ouste.

JE SAIS CE QUE VOUS ALLEZ DIRE

En réalité, non, bien sûr, vous n’allez rien dire. Personne ne va rien dire. Personne ne dit jamais rien. J’ai désactivé les commentaires. non par peur des commentaires mais parce que, si je les ouvre, ceux-ci sont phagocytés par des robots d’origine douteuse, aux objectifs non moins douteux. Mais c’est moi qui vais le dire: on voit bien, à ce coquelicot, que je n’ai pas pris de photos aujourd’hui, pas plus que je n’ai pris de photo hier, ni les jours précédents. J’ai besoin de me soumettre moi-même à une certaine discipline. Je n’ai pas d’excuse. Je ne travaille pas assez. Pour ne pas dire que je ne fais rien. Ce qui serait inexact. Disons que je fais des choses inessentielles qui ne m’apparaissent essentielles que dans la mesure où je ne fais pas assez de choses essentielles pour que l’inessentiel soit engloutit par l’essentiel.

Aujourd’hui, par exemple, avec A.R., on a reçu en visio un certain nombre de candidats dans le cadre d’une commission d’équivalence pour une entrée en deuxième année des beaux arts de Nantes. Je n’entre pas dans les détails mais je ne cache pas qu’il y avait des candidature de qualité. Des candidatures de toute première force. De si bonnes candidatures, en fait, qu’à deux reprises, au moins, nous avons suggéré de commuer ces demandes d’équivalence pour une deuxième année en demandes pour une quatrième année, qui nous paraissait davantage correspondre à la qualité de la candidature. C’était donc fatigant (ces visios sont fatigantes) mais parfois exaltant et en tout cas agréable de discuter avec A.I. par ces temps caniculaires, chacun bien à l’ombre et bien au frais.

J’ai récupéré Olivier ce matin. Le câble est réparé et l’embrayage fonctionne de nouveau. J’espère que c’est la dernière blague mécanique avant un bon moment.

À midi, en mangeant un reste de pintade je me disais quelque chose à propos du fait d’écrire, mais comme je ne l’ai pas noté sur le coup ça y est voilà que j’ai tout oublié. Il faut prendre davantage de notes, me dis-je.

Ah oui, voilà! Je me disais que l’expérience me montre qu’il est préférable de ne pas trop se relire, m’étais-je dit. Je veux parler de mon expérience, bien sûr. Je ne prétends pas qu’il puisse s’agir d’une loi générale. C’est, s’agissant de mon écriture, une leçon tirée de l’expérience que ce constat.

Il est préférable que je me relise le moins possible. Que je me corrige le moins possible (sauf s’agissant des fautes de frappe) et qu’en tout cas je n’ajoute rien (retrancher est toujours possible, voire recommandable). Je me disais qu’il fallait une certaine vitesse et une certaine inconscience pour s’écarter le plus possible de tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une intention.

BAGNOLES

Je manque de charité envers les mouches, me dis-je. Elles vrombissent autour de l’écran et moi, je les maudis. Au lieu de m’émerveiller de leur bal volant, me dis-je. Je manque de poésie. Je manque de patience. Je manque de charité.

Au moins, cette fois, je ne les pulvérise pas à grands coups de tapette à mouche, comme je le faisais dans la cuisine encore tout à l’heure. On ne peut pas taper à la fois sur un clavier et sur des mouches. Il ne faut pas exagérer non plus.

Je viens juste à l’instant de jeter un œil aux dossiers des candidats que nous devons auditionner demain en visiconférence et qui souhaitent intégrer l’école de Nantes en deuxième année. Je suis impressionné par la qualité, la maturité, je dirais même l’autorité de certains candidats. Ça va être difficile de départager. Un jugement de Salomon, me dis-je. Je dis un peu n’importe quoi.

Sinon, du point de vue de la bagnole, ce fut une bonne journée: le dépanneur arriva de bonne heure. Olivier fut rappatrié à mon garage habituel chéri et adoré et, en fin d’après midi, j’eus le plaisir de recevoir un coup de fil de M. Avril (je crois que c’est son nom) m’annonçant que la voiture était prête. C’est formidable. J’irai rendre demain, à la première heure, la voiture de location et récupérer Olivier chez ce bon Monsieur Avril.

Comme partout, je le note pour mémoire, il a fait entre trente cinq et trente huit degré toute la journée. Je suis resté à l’ombre, à monter des sons. Le facteur est passé pour me déposer deux ampoules gigantesques, que j’avais commandées pour la salle de bains. Cela produit une lumière éclatante. Un peu trop éclatante, je trouve. Mais R. aime bien.

J’allais oublier de dire que R. a retrouvé mes clefs hier. Je les avais tout bonnement posées sur le dos du fauteuil crapaud du salon, occupé que j’étais à hurler sur S., qui ne faisait que des bêtises avec la porte vitrée du salon et toute cette sorte de choses. Bref, les clefs sont là, ouf.