ADIEU, ME DIS-JE

Vient un moment, me dis-je, où ça va bien comme ça, me dis-je.
Assez des chichis, me dis-je.
Assez des tortillages de cul, me dis-je.
Ouste, du vent, du balai, me dis-je.
Enfin seul, me dis-je.
Rien de tel, me dis-je.
Un bon copain, un verre de vin blanc, un rayon de soleil, une planche de charcuterie et voilà, me dis-je.

Ils ou elles peuvent aller se faire voir, me dis-je.
Et encore, je suis poli, me dis-je.
Obséquieux, me dis-je.

Jeudi était passé à toute berzingue, me dis-je.
D’un trait, me dis-je.
D’un claquement de doigts, me dis-je.
Jeudi était passé à la trappe.
À peine le temps de quelques mails, d’un mixage, d’un rendez-vous avec A., d’un déjeuner tardif, d’une promenade post-prandiale dans les rues de Dunkerque que déjà le train, Lille, H. et N. puis N. et ses parents, les fromages d’Italie, la charcuterie des avocats, les bières comme s’il en pleuvait, l’amitié, l’amour, hugs and kisses.

Et puis j’avais réalisé combien fatigué j’étais.
J’étais rentré, pour ainsi dire sur les rotules.
Un marocain m’avait serré dans ses bras sur le quai du métro à la station Lille Flandres.
Serré est peu dire, me dis-je.
Ecrasé serait plus juste, me dis-je.
A plusieurs reprises. 
Assortissant le geste de déclarations d’amour.
Tout ça pour une malheureuse pièce de un euro.

Bref, je m’étais effondré sur le canapé de O.
J’avais entendu O. et M. rentrer.
Tel un zombie, j’étais.
Puis le noir, la nuit, l’acouphène.
Et le jour, pas loin.
Café, douche, une petite discussion matinale avec O.
Ecoute d’un mix, entre deux portes.
Je dois courir au train.
Et c’est déjà vendredi. 
Les étudiants de quatrième année sont en demande, soudain.
Ils ont leur bilan mercredi.
Ca se bouscule au portillon.
C’est sans fin, c’est non-stop, c’est dense, c’est intense.
Jusqu’à seize heures, seize heures trente.
Puis le train.

Dans le train, il y avait à un moment une fille qui s’était assise et ses cheveux sentaient bon.
Vint un moment où je lui en fit la remarque.
Elle répondit ah bon merci.
Immédiatement je regrettais.
On ne devrait rien dire à personne jamais.
Et puis elle avait mauvaise haleine.
Je me suis concentré sur ce que j’écrivais. 1

Et puis voilà, c’est Paris, le canal, P., le vin blanc, l’assiette saucisse-maquereau. 
C’est bon. C’est aux Bancs Publics. On reste un moment mais on rentre tôt.
Epuisé, vite, je dors.

Ce matin, avec F. et A. on dépose au studio le fauteuil, l’ordinateur, le monitoring, des câbles, des micros, des guitares, une basse, des meubles, des outils.
On passe chez Conforama, chez Leroy Merlin.

Vers treize heures c’est plié et je rentre préparer des côtes d’agneau et des flageolets.
Des pêches et des abricots.
Puis je vends du matos sur Audiofanzine.
Et j’achète du matos sur Audiofanzine avec le fruit de la vente du premier matos.
Car telle est la vie.

Je sors distribuer des jus de fruits aux enfants dans le parc.
Il y a un anniversaire et il fait chaud.
Je passe à la FNAC acheter un clavier et des câbles.

Vais faire des courses au supermarché chinois.
Je trouve que les gens font des gueules de pimbêches.
Hommes et femmes.
L’humanité est fatigante.
C’est moi qui doit être fatigué.
Alors je rentre.

  1. Le cortex associatif ignore la négation quant à la formation des images. Et les mots sont des images. Le cortex lui-même est une image. Nous sommes des images. Nous sommes image. L’homme est image pour l’homme. Et l’image-problème s’étant formée, il fallait faire avec, dans le paysage des images. Il était désormais impensable de s’en débarrasser tout bonnement: il fallait la réduire à rien, à une enveloppe vide dont la minceur finirait par la rendre transparente au terme d’un lent et patient laminage. Laminage d’image, se disait-il dans l’ivresse des effluves de shampoing. Il avait envie de se tourner vers sa voisine, pour l’heure occupée à caresser la surface de son téléphone, et de lui dire combien il trouvait qu’elle sentait bon. Mais il n’osait pas. Cela devenait obsédant. Au point qu’il se demandait s’il devait trouver cela agréable ou désagréable. 

    Comme il peut sembler curieux de se demander si l’on doit trouver telle ou telle chose plutôt agréable ou désagréable, se disait-il. Un tel questionnement ne semblait pas fait pour l’écarter de ses ruminations, se disait-il. Quoique… Il était en train de se rendre compte qu’à cet instant plus rien n’avait à ses yeux autant d’importance que la question de savoir s’il convenait plutôt – ou pas – de révéler à sa voisine qu’il trouvait qu’elle sentait particulièrement bon, qu’il était littéralement enivré par son parfum, qu’il avait envie d’aller respirer au creux de son cou. 

    D’une part cela pouvait ne pas être mal pris, puisque ce n’était après tout pas insultant, mais il se demandait si une telle déclaration ne serait pas finalement perçue comme un acte d’agression. Et, de fait, c’était un acte d’agression. Il se disait également que s’il réfléchissait trop, il perdrait toute spontanéité et que sa confession tomberait à plat comme une pensée trop longtemps ruminée. Ou bien il passerait pour un fou. Et puis maintenant, elle avait mis un casque et écoutait quelque chose. De la musique ? Un podcast ? 

    Qu’était-il en train de faire ? À quoi perdait-il son temps ? Mais perdait-on jamais son temps ? Et quel sorte de texte était-ce là ? Que pouvait-il lui arriver d’intéressant ? Qu’avait-il à perdre ?

    En cet instant tout à la fois fatidique et absolument indifférent, lui revient à l’esprit une scène antérieure. 
    Dans un train également. 
    Sur le même trajet. Le même train peut-être? 

    Dans cette scène, une conversation s’était engagée avec une amie rencontrée. Il en était venu, on ne sait pourquoi, à formuler ce qui, dans son esprit, se présentait comme une distinction essentielle des domaines de l’art et de la culture; à savoir leur rapport privilégié au biologique par opposition à la raison. 
    Tout à coup, dans la diagonale nord-est du carré voisin près de la fenêtre, une femme blonde d’un certain âge avait levé vers lui un regard furibond:
    – Est-ce que vous pouvez parler moins fort, s’il vous plaît ?

    Et voilà que s’était manifestée à lui, la civilisation.
    Drôle de projet que la civilisation, qui consiste à supprimer la vie pour mieux la protéger, s’était il dit. 

    Jusqu’à quel point le progrès de la civilisation était-il en mesure d’augmenter le plaisir pris à vivre et dans quelle mesure ce plus de plaisir était-il compensé par une perte brute de spontanéité ? 

    Jusqu’à quel point accepterez vous d’être dépossédé pour avoir l’assurance de ne jamais prendre aucun risque ? 

    Inhibé de l’action, comme dirait Laborit, il sourit et se tût, avant de proposer à la dame de faire alors lecture à haute voix du texte qu’elle tenait serré entre ses mains crispées.

    – Pourquoi ? Moi je n’aime pas déranger les gens.
    – Vous venez pourtant de le faire. Je me sens maintenant totalement inhibé et je ne puis plus dire un mot. S’il vous-plaît madame, lisez moi quelque chose, je vous en supplie.

    Il y a des sourires. Gênés, empathiques, il ne le sait et peu importe.

    L’amie s’est levée, est allée au toilettes ou faire on ne sait quoi.
    Il s’est mis à parler à la dame assise en face, à côté de la place vide de l’amie.

    Il ne sait plus quoi penser. Se demande si la dame n’a pas raison, finalement. S’il n’est pas un horrible pédant, un raseur, un gazier. Il se tait. Il regarde ses chaussures. Les trouve ridicules. Des chaussures de clown. Il est un clown. Il pleure. Intérieurement. Il ne peut même pas se plaindre. Avoir un bon copain, se dit-il. Ah ! Il pense à son bon copain. Au verre de côtes de Gascogne. 

    Les effluves du parfum le réveillent de cette remémoration. Et son téléphone qui sonne. C’est A. Le chantier. Il se souvient. C’est ailleurs. Un autre jour. C’est l’été. Ou presque. Il se sent encouragé par cet appel de l’extérieur et s’autorise à faire à sa voisine cette confession un peu stupide qu’il trouve qu’elle sent très bon. Naturellement, elle s’en fiche. Cela la gêne un peu. Elle reste polie mais distante. Ah bon ? Merci. 

    Evidemment. C’était couru. Et ce n’est pas grave. Rien n’est grave. Sauf la mort. Et même la mort. Enfin, la sienne à soi, ce n’est pas grave, puisqu’on n’en est pas conscient. Celle des autres, c’est autre chose.

    Il se dit bon. Il se dit ok. Il se dit. 
    Au travail, il se dit. 
    Qu’avons-nous là, se demande-t-il ? Il faut écrire un courrier à la ministre de la Culture, se souvient-il. Et au ministre de l’Éducation. Et au premier ministre. Il y a du pain sur la planche, se dit-il. Bon, le président, c’est fait, se dit-il. 
    Partons de là, se dit-il.

    Mais est-ce là un texte ? Est-ce là quelque chose à dire ? À écrire ? Est-ce là une expérience humaine des limites ? Que peut-il lui arriver ? On n’est pas chez Conrad, c’est sûr. On n’est pas chez Beckett, non plus. Où sommes nous ? Chez Thomas Bernhardt ? Chez Gombrowicz ? D’où sommes nous ? De quel lieu dans le langage ? 

    Est-ce bien une question ? Oui, dans la mesure où la phrase se termine effectivement par un point d’interrogation. Mais se demander si une question est bien une question qu’est-ce à se demander exactement ? 

    On va commencer par cesser de se demander si l’on a bien effectivement affaire à un texte. Se souvenir aussi que les textes s’écrivent depuis n’importe quel point et se propagent dans tous les sens. Que la dimension de ce qui lui arrive ou ne lui arrive pas est sans rapport avec l’intérêt ou l’absence d’intérêt du texte en tant que tel, avec le plaisir ou l’absence de plaisir pris à sa lecture et qu’il ne convient ici que d’être sincère et hospitalier à ce qui surgit.

    Ouvrir l’être à un regard adéquat porté sur lui même en tant qu’incarnation particulière. 

    Et le train était encore – mesdames, messieurs – arrêté en pleine voie en raison de la présence de personnes divaguant sur les voies à la hauteur de Saint-Denis, comme d’habitude. Et puis, A. avait encore appelé pour dire qu’apparemment il fallait tout refaire, qu’ils avaient oublié une pièce en montant l’écran. Une pièce essentielle qui permettait de l’accrocher. Il n’y croyait pas. Ne voulait y croire. C’était un autre endroit, une autre vie, une autre histoire. Et pourtant non, c’était réel. Mais ce n’était pas sûr. C’était peut-être. G. allait vérifier. On saurait plus tard. Qu’il ne s’alarme pas. Ne monte pas sur ses grands chevaux. Qu’il aille tranquillement boire un verre en terrasse sur le bord du canal avec son ami. On verrait cela demain. On verrait cela lundi. On verrait cela.

    Les échéances étaient reportées. Il ne fallait pas paniquer. Garder le sourire. Tant qu’il faisait beau et frais. Avait-on besoin de raccorder les lieux et les temps ? Fallait-il maintenir l’illusion d’un récit, d’une intrigue ? Revoir Saint-Denis. La foule près de la gare de RER. Vite depuis le train. Ciudad del Mar. 

    Au revoir, avait dit la voisine, prenant ses distances, s’exfiltrant vers la porte bien avant l’arrivée du train, pressée d’en finir, de s’enfuir et il s’était décidément dit que ça avait été une très mauvaise idée de lui adresser la parole mais maintenant cela le faisait rigoler et puis il avait essayé de ne pas être désagréable, d’être souriant, simple, direct. Cela n’avait pas donné grand chose. Et puis, quand elle avait parlé, il avait trouvé qu’elle avait une mauvaise haleine. Il ne regrettait rien.

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