
Parfois mes journées ressemblent à celles de Jeanne Dielman, me dis-je.
Surtout le lundi, avec huit heures de cours. Deux fois quatre heures et une coupure d’une heure pour déjeuner.
Après l’angoisse du vide, la solitude du premier quart d’heure, l’arrivée au compte-goutte des rares étudiants ponctuels — enfin, « ponctuels », c’est une façon de parler: nous appellerons « ponctuels » celles et ceux dont le retard n’excède pas la demi-heure réglementaire — après celle des retardataires arrogants (qu’on ne rate pas et qui nous le rendent bien), on sent vite monter la fatigue, l’ennui, le doute.
D’abord, le matin avec les étudiants de deuxième année et puis l’après-midi avec les étudiants de troisième. Deux formes différentes de fatigue, d’ennui et de doute. Différentes en qualité et en quantité. En densité.
Et c’est sans doute très bien aussi. La fatigue, l’ennui, le doute sont certainement indispensables. Le doute, la fatigue, l’ennui amènent à un point de sincérité où il devient impossible de dissimuler le vide, la béance et le vertige. Où il devient inévitable d’affronter ces dragons mous. De se confronter. D’échanger nos fatigues, nos ennuis, nos doutes. Il devient inévitable de l’ouvrir, d’exprimer, de dire des bêtises et peut-être aussi de commencer à construire, à articuler une esquisse de forme dans la boue. Et quand de tout cela émerge soudain un moment de grâce, c’est miracle. Cela advint hier, vers 17h30, à la faveur du très beau journal filmé de J.K. Qu’elle soit bénie.
Mais s’être levé à cinq heures. N’avoir que peu dormi — parce que l’on dort mal lorsque l’on sait qu’il faudra à cinq heure sauter du lit. Avoir pris le métro bondé à Hoche (mon dieu, que les gens partent travailler tôt et quelle bousculade sur le quai à la Gare du Nord). Et le train de six heures quarante six. Les jambes pliées, le sac sur les genoux. La cohue à six heures quarante six, déjà. Ça reste agréable. Dormir enfin. Il y avait eu aussi cette dame, entrée à Lille Europe, avec son thermos de thé, ses croissants, son bureau roulant. Formidable. Admirable. Inspirante.
Oui. Tout de même, quatre heures. Deux fois quatre heures. C’est long. Epuisant. Désespérant. On s’effondre. On s’endort avant vingt heures. En écoutant la radio. C’est l’émission de René Frydman. Matières à penser. Ce soir: « la danse du couple ».
Coup de fil de R. qui me tire de mon sommeil paradoxal. Il fait froid dans la rue parisienne où elle se trouve. Il fait chaud dans la chambre de l’auberge de jeunesse où je somnole. J’ai pris une salade, un sandwich et de la soupe au potiron. Une bouteille de Coca zéro.
Et ce matin, ce n’est rien. Une conférence. Quelques échanges. Et cet après-midi, un débat. Rien de grave. Et ce soir, les vacances. Alleluia !