
Ils caressent des miroirs, ils promènent des écrans. Ils caressent des écrans, promènent des miroirs. ils sont caressés, promenés, par des miroirs, des écrans. Se regardent dans le miroir de l’écran, se regardent à travers l’écran du miroir. Ne se voient pas. Se côtoient. Se coudoient. Se frottent sans se voir. Sans se sentir. Concentrés sur le miroir qu’ils caressent, sur l’écran qui les caressent.
C’est pénible à voir, me disais-je dans le métro, en venant ce matin et encore cet après-midi, en rentrant. C’est effectivement dans le métro que c’est le pire. J’ai tout de même remarqué une dame qui lisait un livre, ce matin. C’est à dire que j’ai remarqué une dame qui s’était endormie en lisant un livre. Sur l’épaule d’une autre dame qui, caressant un écran, ne s’en était sans doute pas aperçu. Tout n’est pas absolument perdu, mais il s’en faut de peu.
Par réaction, je ne m’autorise pas à sortir mon téléphone dans le métro et je m’applique à lire les plans de métro, au lieu de me laisser piloter par City Mapper et consorts. J’ai alors tout le loisir de méditer sur la tristesse de cet étape technologique. Mais je ne vais tout de même pas jusqu’à commander dans des restaurant où il n’y a pas au moins une traduction en anglais des plats.
C’est agréable d’être étranger, quand on a les moyens d’être indépendant s’entend. On se sent agréablement invisible. Agréablement transparent. Les gens ne vous emmerdent pas. Ne vous voient pas. Ne vous voient pas vraiment comme une personne. Peu importe ce que vous faîtes. On part du principe que vous ne comprenez rien à rien. Que c’est désespérant même d’essayer de parler avec vous. Qu’il vaut mieux vous accorder d’emblée tous vos caprices. Qu’on perdrait trop de temps à vous expliquer. Et que, de toute façon, sans doute vous ne comprendriez pas, puisque vous ne comprenez rien et même pas la langue du pays, c’est un comble. C’est comme si vous étiez un fou, un idiot. Qui irait reprocher à un idiot de faire n’importe quoi ? C’est un luxe d’être l’idiot. C’est une très bonne situation pour filmer, par exemple.
À la K’arts on restitue.
