
Et voilà, c’était, si tout se passe comme prévu, ma dernière réunion pédagogique, mes derniers bilans.
Je me souviens des premiers.
Radicaux. Violents. Drôles aussi. Chauds.
Il y a vingt ans, bientôt.
Dix neuf, en vrai.
Dix neuf exactement et je crois que je vais quitter l’école à peu près au jour près à la date où j’y suis entré, dix-neuf ans plus tôt.
J’avais prévu de rester cinq ans et j’y étais resté dix-neuf ans.
Nineteen… Ni…ni…nineteen… Nineteen.
Écoute flottante. On prend le 16h34 avec J.P.
On rigole.
Dans le train, au téléphone, c’était vent de panique sur le chantier.
Coups de fils dans tous les sens.
Le jus qui ne passe plus, le variateur qui flambe, le client qui s’inquiète, l’électricien qui ne répond plus, la rate qui se dilate, etc.
Froncement de sourcils, inquiétude et puis je vais prendre une soupe avec Y. et C., qui avait 40 de fièvre les deux derniers jours mais, maintenant, ça va mieux.
En écrivant sur le dernier film de H.S.S., je relis d’anciens textes et retombe sur Jacques à dit et Le Bonheur, qui sont, je pense, de bons sketches pour Y-N.G.
Il faudrait arriver à les dire comme L.T. récite du Rilke.
Arriver à faire entendre la tendresse dans cette combinatoire.
Les chats font encore n’importe quoi, je vais leur donner leur Sheba, qu’ils me fichent la paix cinq minutes.
Et puis il faudra encore pelleter de la crotte.
Non, les chats, je vous jure, c’est un emploi à plein temps.
C’est une punition. Un test.
Et, quand je les gronde, ils battent de la queue et me regardent comme si j’étais le dernier des salauds.
Moi, je tousse et je n’arrive pas à savoir si c’est à cause des chats, si c’est une grippe qui traîne ou si c’est nerveux. Un peu de tout, j’imagine.
Ca miaule, encore.
Et puis il y a C. qui s’ennuie dans son bain.
J’ai des plans à faire, une étude acoustique à mener, des montages son, un article à écrire.
Au lieu de faire ça, on a regardé L’étrange Noël de Monsieur Jack en buvant du thé et en grignotant des cookies à la noix de coco.
J’étais allé à la gym ce matin. Il faut que je me donne un programme draconien. Je récupère lentement la forme et il faut que je reperde au moins quatre kilos.
Il faut, il faut, il faut.
Qui est ce « il » qui faut ?
Qu’est-ce que falloir lorsque ce n’est pas « il » le sujet?
Je faux
Tu faux
Il faut
Nous fallons
Vous fallez
Ils fallent
Je ne sais pas si c’est encore possible d’aimer encore quelqu’un d’autre. Encore un autre humain. C’est tellement long de connaître un humain. C’est tellement long d’en faire un petit tour. Je n’ai pas dit d’en faire le tour. Déjà, se connaître! Alors, un autre… Qui se protège. Se ment. Se cache. Se déguise. Tortille du cul. Ballotte. C’est décourageant. A la première embrouille on a envie de jeter l’éponge. On se dit, pff. On se dit, bof. On se dit à quoi bon? Et quand je dis embrouille, je parle du moindre signe. D’un regard de travers. D’une intonation. D’un geste. On se dit qu’on est vraiment mauvais public. Qu’on est vraiment implacable. Impitoyable. Inamovible. Je ne sais pas si j’ai le temps. Je ne sais pas si c’est encore possible. Si j’ai la place, l’énergie, l’ouverture. La patience. La bienveillance. La capacité d’accueil. La suite dans les idées. L’âge. Mais ce serait bien, d’aimer encore, si c’est possible. Ce serait bien. Ce serait bien. Ce serait bien ? Ce serait bien, non ? Allez, oui, dis-moi que oui. Dis-moi que ce serait bien, dis.
Mais non, je ne faux pas y penser. Tu ne faux pas y penser. Nous ne fallons pas y penser.
Se concentrer sur les actions à enchaîner. Se concentrer sur le travail, la survie, le maintien de la structure, la nourriture de l’esprit, l’entretien du désir, le délié des articulations, le port de tête, l’allure, la bonne tenue de l’ensemble, la rigueur, la continuité, la résistance à l’effort, le défi aux chocs.
Gling, fait le mail, mais ce n’est encore et toujours que du spam.
Je tousse, tiens, je tousse.
Ca doit être les nerfs.
– Je t’aime papa !
– Moi aussi, chérie je t’aime, je t’aime plus fort que tout!
– Qu’est-ce que tu es en train de faire ?
– Je suis en train de faire mon blog!
– Ah ?
Bon, je vais nourrir les chats et fabriquer du sashimi de saumon.