BON DÉBARRAS

Fermé le compte Facebook.

Pas seulement fermé: effacé. D’ici 30 jours on ne pourra plus le réactiver et d’ici 90 jours les données seront définitivement effacées. 

Je respire. C’est un tout petit peu abyssal cette légèreté.

Cela met fin à tout un arc réflexe, à tout un schéma compulsionnel.

C’est vertigineux. Attendons de voir si cela s’appelle l’Aurore ou si cela s’appelle le Crépuscule des idoles. Attendons les 30 jours, attendons les 90 jours.

Bye bye les 5000 amis. Bonjour à l’existence. La vie nous appelle même quand nous l’appelons, ai-je lu. 

Le jardin se profile. Il faut cultiver, me dis-je.

C’était la rentrée, après les vacances de Noël et, passé les évaluations, il n’y avait personne. L’école était déserte. Glacée. Tout le monde avait attrapé la grippe.

J’avais passé la journée de mercredi quasiment seul dans le studio, avec tout de même le passage de M.L., trempé par une averse, venu travailler sur son mémoire. On fait un petit tour en bibliothèque. On ajuste deux ou trois phrases. On trace des axes méthodologiques. La vie mode d’emploi.  

Et puis alors jeudi, là, tout seul tout le temps. Personne. Le silence glacé de l’école déserte et quelques aller-retours entre le studio et la machine à café. 

J’étais allé manger un bœuf Loc-Lac et puis encore un bol de Tsunamen sur le chemin du retour. Il faisait froid. Il fallait se réchauffer.

Le train était presque vide. La gare était presque vide. Le métro était presque vide. Les rues étaient presque vides.

Et ce matin, R. était patraque. Grippe. J’ai fait du bortsch aux légumes. Ça réchauffe.

Ce soir, un curry de butternut et du riz. Ça réchauffe aussi.

« Je n’arrive pas à y croire », aime répéter S. à tout propos. Ou bien il dit: « si je m’attendais à ça! ». Je crois que ça vient de L’Âge de Glace.

CYCLONE

Projet sonore 2022-2023

Sur une proposition du GIP ARRONAX, accélérateur de particules situé à Saint-Herblain, dans la métropole Nantaise, le groupe Cellule de Crise de l’École des Beaux-Arts de Nantes Saint-Nazaire a réalisé des prises de sons sur le site du cyclotron et conçu une œuvre sonore, intitulée « Cyclone », sous la forme d’un album vinyle 33 tours d’une quarantaine de minutes.

Le disque vinyle a été tiré à 200 exemplaires dont 30 exemplaires pour les auteurs (Christophe Atabekian, Nicolas Brugnon, Adèle Candau).

écouter Cyclone sur Spotify

écouter Cyclone sur Deezer

DANS LA BOUE

C’est là que nous l’avions laissé.

Dans la boue, pour autant que portant bottes et tenue de pluie. Pas dans le complet dénuement donc. Paré pour la boue, en réalité. Tout debout. 

Ainsi, dans son élément, pourrait-on dire, il allait au jardin. Allait aux poules. Allait au fumier. Allait à la promenade du matin. Allait au ramassage des haricots. pour lequel il fallait un pliant. Et un meuble bas. Pour s’éviter des douleurs. Car il n’avait plus vingt ans. Une caisse donc. Et un panier. Oui, pour les haricots. Bien sûr, pour les haricots.

Dans sa tête ça ne bougeait pas. Ça bougeait peu. Ça se tassait dans la terreur. Il faisait peur dans cette tête. Il faisait sombre, humide. Il y avait de mauvaises images cachées derrière des fanfreluches dans cette tête. Il ne fallait pas trop bouger la tête, dans cette tête. Pas trop changer de perspective, dans cette tête. Eviter de voir se profiler un relief.

Du plat de la main en éventail, comme d’un moustique, il balayait la mauvaise pensée. Le souvenir d’une émotion, d’un doute, d’une dette, d’un questionnement. Il remplaçait cela par de la brume. Cette bonne, épaisse, rassurante, grise et morne brume.

Parfois l’illusion du plein soleil. L’illusion du plain chant. L’offrande toute pure. Le sourire toute face. Parfois. Rares fois. Souvent plutôt la grise inquiétude. L’œil opaque. La bouche tombée. L’oreille en berne.

Du beurre dans l’huile et une tranche de lard. Un œuf. Cela grésille et parfume la maison. On jette là-dessus une poignée de piment.

Dans la boue.

C’est là que ça commence. C’est là que ça reprend. C’est là qu’il reprend contact avec l’écoulement de son existence reculée. Aussi retirée que faire se peut.

POUR AINSI DIRE

Et continuer d’un bon pas, je m’étais dit que ce n’était plus possible. 

Puisque tout le monde racontait sa vie, avait raconté sa vie, montré sa vie, photographié sa vie, filmé sa vie, ses aliments, ses ébats, ses vacances, ses animaux domestiques, ses enfants, ses parents, ses amis, bref, que tout cela était public, exposé, surexposé, l’on ne pouvait plus, ce n’était plus la peine.

Donc, m’étais-je dit, ce matin en faisant bouillir de l’eau pour le café de sept heures, il fallait faire autre chose. Le contraire ? Pas forcément le contraire. Autre chose, ce n’est pas toujours le contraire. Parfois, paradoxalement, le contraire c’est d’ailleurs tout à fait la même chose. Ne me demandez pas d’exemple, c’est une intuition. À vérifier. Je renvoie la vérification à plus tard. À tantôt.

Hop, une image.

C’était cela, l’image, un vide, un volume où projeter quelque chose. Ici, dans le cas présent, le client (je dirai le client sans dire qui: confidentiel) a trouvé l’estimation à la louche (comme on dit) hors de proportion avec le budget alloué et donc, probablement, ça ne se fera pas. Ça ? Ça quoi ? Hé, hé. Cinéma, c’était écrit sur la porte, mais pas ce que vous croyez.

Pour revenir à ma problématique, mais l’image y sert, il me faut donc prendre une autre direction. Raconter sa vie, non. Raconter ? Peut-être. Sa vie ? Peut-être. Mais raconter sa vie non ? Séparer « raconter » de « sa vie ». Qu’est-ce que que « raconter » sans « sa vie »? Qu’est-ce que « sa vie » sans raconter ?

C’est l’enjeu et cela commence maintenant. Imaginer par exemple que quelqu’un se réveille tôt et qu’un coq chante.

C’est un coq rauque, un coq peu motivé. Un coq qui laisse quiconque toucher ses poules sans même broncher. Un coq qui ne touche pas ses poules. Qui ne consent même pas à se nourrir. Que ses poules nourrissent. Par pitié. Par désœuvrement. Qui se blesse à la patte. Dont la blessure fait l’objet d’une dévoration collective par ses célibataires-mêmes, au point qu’il faut poser une attelle. Ce coq donc. C’est lui qui, rauque, faiblard, peu affirmatif de soi, chante — si l’on peut parler de chant s’agissant de cette émission rauque et comme inachevée — dès cinq heures et réveille le monsieur que l’on imagine.

Maintenant, ce monsieur, dessinons l’espace qui l’environne. Sa maison, pour ainsi dire. Et c’est bien le mot juste, en réalité. C’est d’une maison dont il s’agit. Celle-ci est située au sein d’une petite agglomération. Dire un bourg serait plus juste. Cinquante à cent foyers au plus. Déployés sur une certaine étendue de faux plat. Avec des champs, des étangs, des ornières, des routes, des chemins, des places, des rues, des impasses. Région centre. Restons vagues. C’est l’été. Un été pluvieux. Anormalement pluvieux. Un été de boue et de mildiou. Ça ne rigole pas beaucoup dans  le poulailler, ni dans le champ, ni dans les sentiers, ni sur les chemins, ni sur les routes. Ça ne rigole pas dans le jardin public, pas plus dans le parc départemental, ou dans la forêt domaniale. 

Ce monsieur se réveille. Il est cinq heures. Il ne sait plus pourquoi mais il se lève. Il va. Au jardin, parce que même de la boue c’est déjà ça. Même une terre meuble, même de l’argile gorgée d’eau qui fait scouitch scouitch autour des bottes, c’est déjà ça. C’est un sol sur lequel s’appuyer, fut-il mou et glissant. 

On va le laisser là dans la boue et on le reprendra plus tard me dis-je.

ON IMAGINE BIEN

Que l’on ne va pas se donner la peine d’expliquer, de justifier ou d’excuser, me dis-je, pensai-je.

On imagine bien ce que l’on veut bien. Ce que l’on veut bien imaginer. Ce que c’est qu’une rupture, une faille, un gouffre. Ce que c’est qu’une ellipse, qu’un raccord, qu’une solution de continuité. Ce que c’est que d’être et d’avoir été. Tout cela, qu’on imagine bien. On l’imagine bien, j’imagine, me dis-je, pensai-je.

Or, j’imagine ainsi que ça y est et qu’il est temps.

Mais attention, me dis-je, attention. Cela, qu’il est temps, j’entends, je me le suis déjà dit et l’ai déjà proféré, ou écrit. Bref, ne pas se monter la tête. Ne montons pas sur nos grands chevaux. Montons sur nos petits poneys, ce sera déjà un grand pas. Un bon trot.

Et que le temps n’est plus ce qu’il était, me disais-je l’autre jour, constatant l’invraisemblable, l’insoutenable longueur, l’insupportable lenteur du film de Sergio Leone, Le Bon la Brute et le Truand. Comme cela est long, m’étais-je dit, comme cela est lent, avais-je pensé. On ne peut tout simplement pas le soutenir, m’étais-je dit, on ne peut pas tenir la route, avais-je pensé. Plus personne ne peut plus donner ce temps à ce film, m’étais-je dit. Que le temps était devenu subitement cher, avais-je pensé.

Et que, tout pareil, écrire, il fallait faire court, m’étais-je dit. Plus court, avais-je pensé.

Très court.

Il faudra.

Peser.

Les mots.

Les phrases.

Les mots des phrases.

Espacer, respirer, blanchir, diffuser, dilater, affranchir, délivrer.

Qu’il n’est plus temps de. Que l’heure n’est plus à.

Qu’il est temps de. Que l’heure est à.

ALL WORK AND NO PLAY

L’été sort par la porte et revient par la fenêtre, me dis-je.

Il pleut et soudain il ne pleut plus. Je ne m’attends plus à rien. Ni même, surtout, à être requis par qui que ce soit ce matin. Il est onze heures dix huit et je viens de faire le tour des boxes vides, une fois de plus, par acquis de conscience (de classe).

Je me tiens prêt, pourtant. Spotify, en arrière plan, diffuse une compilation des pièces chantées et de chambre d’Anton Webern. Ambiance propice à une méditation sérieuse, à un examen formel, à une analyse rigoureuse. L’esprit se tend, se détend, prend une forme oblongue et s’allonge sous le tempo.

Des mouettes, au loin, rappellent la proximité de la mer.  L’air est comme ionisé. La pointe large d’un gaz lourd. Il fait tiède. Humide et tiède. J’ai acheté des chaussettes et des boxers en coton au Monoprix hier soir, avec une salade, un sandwich, une pomme et une bouteille de Coca Zéro.

Il n’y avait pour ainsi dire personne à l’Escale. Trois anglais ce matin. On m’a donné la 110, cette fois. Sous prétexte qu’il n’y avait pas de réseau dans la 102. Mais il n’y a pas plus de réseau dans la 110 et je préfère la 102, à tout prendre. Même si j’aurais encore préféré une chambre au troisième ou au quatrième. Pour la vue sur la mer. Je vais leur en parler. Cette fois, j’ai osé aborder le sujet du petit déjeuner salé avec le bacon pas cuit et le jambon de mauvaise qualité. J’ai dit: c’est dommage et le monsieur a dit: oui c’est dommage. On va voir ce qu’on peut faire. Petit à petit, je vais peut-être contribuer à améliorer le service ? A propos, des travaux sont prévus à partir du 9 décembre. Il va falloir trouver une alternative.

Des portes s’ouvrent, claquent. Toujours rien.

Ce matin, la banque m’a appelé pour me prévenir d’un dépassement de mon découvert autorisé et j’ai creusé le découvert d’un compte pour alimenter le découvert de l’autre. J’étais en ligne avec G. lorsque la banque a tenté de me joindre. Enfin, je dis la banque mais c’était Madame S., ma nouvelle chargée de compte. Et donc, G. m’appelait, alors que Madame S. cherchait à me joindre. Il m’appelait, lui, pour me demander si l’argent allait arriver enfin, si une réponse avait bien été donnée à l’avocat. Pour parler du travail incessant, des charges incessantes, de l’argent que l’on ne voit jamais. De la dette, seulement la dette. Du fait que l’on ne manipule que de la dette. De la santé qui ne va pas et on n’a pas le temps de s’en occuper. De cette vie de con où l’on ne s’arrête jamais. Où l’on se demande: à quoi bon? On se demande: pourquoi ? Je dis: eh oui. Je dis: ben oui. Je dis: bon. Il me dit qu’il faut qu’on se parle, qu’on se voie, face à face, qu’on s’organise. Ça ne peut pas continuer ainsi. On doit pouvoir faire mieux. Je dis oui. Bien sûr. On va se voir. On s’appelle. On reste en contact. On se tient au courant. Je fais un message à P. pour savoir si le virement est parti. Reçoit réponse de P. que oui, il est parti. Message à K. Et il n’y a toujours personne. Pas l’ombre d’un rendez-vous. Il faut que j’invente quelque-chose. Il faudrait que je fasse comme P., qui avait écrit un livre, profitant des ces stases hebdomadaires. Alors oui, un livre, ce serait bien.

Il fait tiède. Il fait bon. C’est déjà ça. C’est toujours ça de pris. Il est bientôt l’heure de se demander ce que l’on a envie de manger à midi. Il est bientôt l’heure de se rapprocher de J., de P., de D., de qui sais-je encore ? De se contacter pour décider — ou pas — de déjeuner ensemble -ou pas. Il fait beau. C’est magnifique. S’installer dehors ? En terrasse ? Peut-être pas jusque là, tout de même ?

Au réveil, c’était désagréable d’entendre cette vieille courgette de L.F. Le seul avantage c’est qu’il ne cessait d’engueuler cet imbécile de G.E., qui ne comprend rien à rien. Ça devenait drôle. J’ai soupçonné G.E. de faire un peu exprès. De se faire encore plus bête qu’il ne l’est. Je lui prête cette forme d’intelligence. Ce goût de faire enrager l’invité. Pour en tirer le jus. Dans l’espoir d’un scoop. Pour divertir. Il m’était alors difficile de départager mon déplaisir entre l’idiotie de l’un et l’enflure de l’autre. L’idiot et l’enflure, en voilà un réveil, me disais-je. Et cela ne favorisait pas mon essor rapide. Cela me maintint au lit de sept heures à huit heures mais au fond pourquoi se lever tôt ? Pour qui se lever tôt ? 

Dans un rêve, il y avait K. qui passait dans un couloir et je me trompais sur son prénom, ce qui l’agaçait. Elle disparaissait dans un escalier et j’avais l’impression d’avoir été grossier. C’est tout ce dont je me souvient. Le diable, probablement.

VINGT ANS APRÈS

C’était en 1998, au Crestet, chez les S.
M. avait préparé des spare ribs et la télé avait été installée dans le jardin.
On avait regardé le match au milieu des grillons, dans la chaleur d’un soir d’été vauclusien.
France-Brésil, c’était.
Trois zéro.
Et puis tout de suite, la campagne avait été comme soulevée par les cris, les klaxons, les clameurs.
La terre avait tremblé.

Aujourd’hui, ça recommençait.
A Paris cette fois.
France-Croatie.
Quatre deux.

Et puis le vacarme, les cris, la joie.
Et l’on était bien content.
Il fallait être bien méchant pour ne pas être content à la vue de tous ces gens contents.
Et puis, ils étaient si sympathiques ces joueurs, cette équipe, ce président, ces roulages de pelle dans la boue, dans la pluie d’or et Poutine sous bottox à mort et la présidente Croate choupinette.

Ils étaient énormément sympathiques tous et il y avait de l’amour.
De la candeur.
De l’amour, de l’humilité, de la gentillesse, de la générosité.
Ca emportait le morceau.

En même temps, comme disait l’autre, ça commençait à faire du bruit tout ça et l’on n’était pas fâché, une fois un hamburger vite avalé, de rentrer dans un Pré si Saint Gervais qu’il y régnait un silence pascal.

Et l’on se disait que c’était bien la victoire, une fois tous les vingt ans, très bien, mais pas trop souvent non plus, parce que ça cassait un peu les oreilles aussi.

Mais ils étaient vraiment beaux et sympathiques, oui.

On se disait, on est en vie, c’est bien.
On se disait, demain les gens feront moins la gueule que d’habitude et c’est toujours ça de pris.
On se disait, je me disais, demain, je reprends.

Demain, je reprends.
Il y avait eu cette interruption, ces cinq jours ailleurs, avec R., en Normandie.
Puis deux jours de mixage au retour, entre feux d’artifices et victoire de la coupe du Monde.

C’était un bel été qui commençait.

C. me manque.
Elle rentre bientôt de colonie de vacances.

Demain, je reprends.
Chantier etc.
Demain.

TERRE BRÛLÉE AU VENT DES LANDES DE PIERRES

C’est un peu comme dans un cauchemar dystopique à la Black Mirror.
Les deux filles ne cessent de chanter cette chanson de Michel Sardou depuis le début des vacances.
Au début c’est sympathique mais cela finit bientôt par porter sur les nerfs.
Et l’intégrale Disney.
Le Roi Lion en boucle.
Inquiétante étrangeté.

J’avais essayé de lire quelques pages de La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq, mais j’étais revenu à Philipp Roth.
Le nihilisme mondain est un travers français que j’ai du mal à supporter, avec le temps, avais-je pensé.
Ce n’était pas idiot, pas trop mal écrit. C’était documenté, il y avait du travail mais un travail de désaffection, de déliaison, de mise à distance.
Etait-ce désaffecté ou affecté, vraiment,  je ne saurais dire, m’étais-je dit. Comment savoir ? Sans projeter, pas possible et projeter hors de question, m’étais-je dit.
Désaffecté pour éviter d’être affecté ? Peut-être, avais-je hasardé.
Mais à quoi bon ?
Tout cela se bornait finalement à constater que l’argent était la seule chose qui compte, avais-je pensé.
Peu ou prou, m’étais-je dit.
Et c’est tout.
C’était un peu radin, m’étais-je dit.
Mais j’étais sans doute injuste et je pense qu’il ne peut rien se dire ou s’écrire de bon dès lors qu’il s’agit de goût ou de parti pris.
Donc, j’avais posé le livre, sans vouloir en penser plus de mal.

Je préfère tout de même la bonne vieille générosité psychologique à l’américaine, avais-je continué, revenant à La Tache.
Il me faudrait  sans doute une voie tierce, m’étais-je dit. 
Une tierce voix.
J’hésite à revenir tout bonnement à la troisième saison de Stranger Things, mais autant ne manger que du chocolat, m’étais-je dit.
Nous avons besoin, d’autres nourritures.
Et puis tout cela inquiète inutilement.
Cela trouble le sommeil.

Besoin de paix.
La paix des Gallois ou celle des rois d’Angleterre…

À L’OMBRE DES EAUX DU LAC TRANQUILLE

Quelqu’un a vidé l’eau du lac du Praz, mainternant c’est un cratère. Étrange vision. Poussière, poussière.
Poussière dans les gonflables.
On préfèrera s’élever vers le petit plan, entre Moriond et dix huit cent cinquante.
Assis à l’ombre, dans la brise du dimanche matin d’après la pluie, j’écris pendant que les filles tirent à l’arc, roulent en quad, marchent sur l’eau dans des bulles de plastique, etc.
Il fait frais, enfin.
Le nez pique toujours un peu, mais j’ai décidé de me passer d’anti-histaminique hier soir, ce qui m’a permis de me réveiller tôt sans fatigue excessive.

Les frelons asiatiques bourdonnent, les mouches agacent, toutes sortes de coléoptères jouent des ailes dans les abats-jours.
Tout est calme, trop calme.
Quelque chose m’angoisse au réveil et je ne sais pas ce que c’est, c’est le propre de l’angoisse.
Sans doute rien, l’idée d’avoir négligé quelque chose.
De l’avoir tant négligé qu’on a oublié ce que c’était.
Et que l’on a oublié que l’on a oublié.

Avant de partir, on était allés, avec R., écouter Y.-N.G. lire un texte de Michel Houellenecq, Rester Vivant, dans un café, le Pas si loin à Pantin. Je me dis qu’Y.-N. est comme Louis Jouvet, par exemple. Pas de naturalisme: il se compose une voix et une posture qui mettent à distance son corps documentaire. Au point que, lorsqu’il dit à une dame qui se trouvait là avec sa fille un peu trop jeune pour se voir infliger un tel texte, « je crois que vous devriez sortir », ces paroles sont prononcées avec une autorité inouie qui provoquent leur exécution immédiate, dans l’ordre et sans discussion. C’est ainsi que parle la loi. Toute pure. C’est beau. Et de temps en temps, ce que j’ai appelé le corps documentaire, mettons le corps familier, fait une timide apparition, dans un sourire, une paupière qui bat, comme pour adoucir les bords du cadre, rire de soi, rire du sérieux que l’on a de soi, sans moquerie et ouvrir à l’après, raccorder l’instant rituel au mouvement du Monde et des vivants. Se souvenir que l’on est vivant, que l’on doit rester vivant et c’est le titre même. Il ne s’agit plus de savoir si l’on est d’accord ou pas d’accord avec le texte, en tant que texte, mais de s’ouvrir à une contemplation qui pourrait être celle d’un lac ou d’un lustre de cristal. L’on contemple, l’on est ensemble au temple. L’on est un pour un instant et on revient à soi, au vent, au soir, à la nuit.

On a aimé les grimaces de Brian Cranston (M. White) dans Breaking Bad, avant de se coucher pour se lever à cinq heures du matin, l’heure à laquelle Michel Serres se sent plus intelligent, pour prendre la voiture (un pot de yoghourt signé Fiat) et sortir de la capitale avant six heures du matin avec deux fillettes endormies à l’arrière.

Et maintenant nous sommes aux alpages.
Le vent fait battre les parasols, les filles évoluent sur le lac dans des bulles de plastique.
J’entends des sploushes et des splashes dans mon dos.

VIOLENCE EN RÉUNION

Un soir à Lille, dans le soleil de juin.
Ca faisait longtemps. C’était une ville oubliée. C’était une ville reléguée.
Y déboucher est une surprise. La retrouver là, tout bonnement.
S’y raccorder.
Reprendre le métro. Porte de Valenciennes, Porte de Douai, Porte d’Arras.
Raccorder les places, les rues, la lumière, les numéros, les portes.

Avec O., on va boire des bières au Triporteur, pendant que M. rejoint ses amies.
On y croise R., un sac sur l’épaule, au bout d’un bâton, on dirait un berger.
Retour d’Athènes.
On y croise M., qui rentre chez elle et qu’on invite pour un verre avant d’aller dîner.
Je reconnais cette ville. Cette ville me reconnaît.
On a donné un coup de frais, un coup de peinture, un coup de briques noires.
Il y a aussi ce drôle d’immeuble avec sa double verrière qui pointe comme d’un nez la contreplongée totale panoramique sur la cuisine suréquipée.
Ca s’embourgeoise dans le sud de Lille.
On retape, on ravale.
On croirait d’un trompe l’œil, les fausses fenêtres.
Sont-ce des bureaux à venir ? Des habitations ?
Une certaine densité, pas trop verticale.
Cinq étages.
Les pallissades.
Le désamiantage.

On va manger des lasagnes végétariennes et boire encore un peu de vin blanc.
O. s’occupe de la substance-temps. D’une perception quantique du temps et des rythmes.
Du rythme comme principe d’accentuation, de tempo qui ne cesse de glisser, d’intervalles microtonaux.
Il fait beau et frais.
À Dunkerque, il faisait même vraiment froid.
D. était parti s’acheter un pull à la pause.

O. me prête des livres mais je les oublie ce matin, la tête en vrac.
Il était allé chercher des pains au chocolat.
On rit dans la lumière, dans l’avenir sombre. 
On rit des requins.
Pour ne pas pleurer.

Ce sont deux jours de réunion.
Hier à Dunkerque, aujourd’hui à Tourcoing.
La ville se présente debout d’une pièce, dans une bouffée de marée. C’est le marché. 
Des arbres ont poussé autour des fontaines.
Les réunions m’en rappellent d’anciennes.
Un peu trop de monde assis sur juste le bon nombre de chaises autour de tables trop longues.
À 10h33, nous en sommes au premier point.