Et puis soudain la météo vous annonce des températures de quarante degrés et vous vous préparez au pire. Il va falloir faire de l’ombre, du frais, réduire les mouvements. Vivre tôt, vivre tard, se terrer. Préparer des glaçons.
Ca ne durera que quelques jours, dit-on. Bon, ce n’est rien. Beaucoup de rendez-vous, en ce moment. Beaucoup, beaucoup. Donc, il faut tout de même bouger un peu, se déplacer un peu.
Les transports en commun sont des lieux hostiles en période caniculaire. Le vélo n’est plus praticable à Paris, en raison de la pollution. Anti-histaminiques en continu depuis un mois. Marcher, si possible et peut-être bientôt avec un masque.
On boycotte les produits chinois. Ca a un prix. Tout devient plus cher.
J’attends des nouvelles, ça me rend nerveux. J’attends de l’argent, aussi. Il me faut de l’argent. Très vite. Beaucoup. La banque m’a appelé. Ils s’inquiètent. Ca m’inquiète qu’ils s’inquiètent. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On est en vie. On est en bonne santé. C’est pas la guerre. Les enfants vont à l’école. Il y a du soleil dans le ciel. Les oiseaux chantent. Bref. Tout va bien. On attend l’argent. On attend des nouvelles. Mais tout va bien. Tout va bien se passer. – Et moi ? Et moi ? – dit une petite fille pendue à mon bras. – Allons regarder cette série. – Sérieux ? – Ben oui…
Immédiatement, il cessa de s’intéresser à la question du bonheur. D’abord, parce qu’il faisait froid et ensuite parce qu’il était sorti insuffisamment couvert.
Il avait commandé une lentille de rechange pour l’appareil photo de son téléphone portable, avec un kit de réparation, le tout en ligne, en quelques minutes, tranquillement assis dans l’espace de Co-working de la rue Grenetta, en attendant que les filles aient terminé leur cours de modelage.
Il avait choisi de parler de lui à la troisième personne. Ou plutôt, il n’avait pas choisi: il ne s’agissait plus de lui. Il y avait plusieurs référents à ce « il » à ce « lui ». Cela passait d’un « il », qui était lui, à un autre, qui ne l’était pas, ou plus ou pas encore. Par exemple, lorsqu’il pleut ou bien lorsqu’il faut. Si je dis qu’il est telle heure, ce n’est pas de lui que je parle et « je », c’est peut-être lui, justement.
Le mois de juin est froid, se rappela-t-il. Le mois de juin est généralement froid et pluvieux. Le mois de mai est froid aussi. Avril est souvent suffoquant. D’où, sans doute le proverbe: Il ne faut pas se découvrir d’un fil parce que justement, le mois d’avril étant suffoquant, se découvrir est tentant.
Le problème, c’est que les mois de mai et de juin, qui suivent, sont généralement glaciaux. Pour ne pas dire arctiques, se dit-il. À quelques éclaircies près. « Fais ce qu’il te plaît » doit-être entendu comme un conseil ironique, se dit-il. Fais bien comme tu veux, se dit-il.
Lorsqu’il fait douze degrés, rien ne t’empêche de te balader en maillot de bain, évidemment. Rien, sinon ton propre bon sens, s’était il dit.
Bien sûr, il y avait le père de L., par exemple, qui, tous les jours de l’année, qu’il vente, grêle, neige ou fasse beau, portait la même chemise de bûcheron, assez largement ouverte au col, manches relevées jusqu’aux coudes, se dit-il. Et je ne me souviens pas l’avoir vu, ne fut-ce qu’une seconde, esquisser la moindre grimace, en aucune circonstance, pas même lors des plus terribles froids, se dit-il.
Mais c’était une exception.
Il y avait ce moment décisif où l’on quittait les chaussures fermées pour les sandales, où l’on cessait de mettre des chaussettes. Et ce moment reculait de plus en plus tard. Nous étions en juin – en juin bien frappé – et chaussettes dans chaussures fermées demeuraient de rigueur.
Il était allé voir, avec R., le dernier film d’A.C. hier soir et en sortant, vers vingt deux heures trentes, il faisait froid et humide. Le film n’était ni gai ni triste mais il y était question de mort, essentiellement. Et la journée n’avait pas été facile non plus. Il y avait eu des épisodes, des déconvenues, des inquiétudes, des motifs d’angoisse mais il n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu.
En rentrant, ils se préparèrent des fusili complètes biologiques à l’arrabiata, R. ayant attrapé un poivron rouge à l’étal de l’épicerie en bas.
À l’instant encore, il pleut.
Puis juillet sera chaud et souvent couvert. Août tiède et pluvieux. Septembre médiocre. Octobre certainement assez beau et chaud et la chaleur durera peut-être jusqu’à mi-novembre. Ensuite, décembre sera vraisemblablement tiède et pluvieux. Janvier maussade et modérément froid. Février assez froid avec du beau temps. Mars glacial avec quelques beaux moments et hop, l’on se retrouvera en avril et sa canicule.
Une longue et morne saison. Tiède et humide, avec quelques coups de vent.
On ne les voit pas toujours entrer dans le métro ou dans le bus. Ils se matérialisent soudain devant vous. S’intercalent entre vous et le plan que vous êtes en train de consulter. Semblent volontairement vous empêcher de lire. Suivent vos mouvement comme en vertu d’un automatisme. Ils ne paraissent jamais vous accorder un regard et vous maintiennent strictement dans la limite périphérique de leur champ de vision, aux abords de la patate oculaire. Ils ont l’œil morne, la lèvre épaisse et tombante et ne peuvent entièrement se départir d’un sourire triste qui brise la symétrie de leur figure.
Ils s’affaissent suivant cette ligne de faille. Ils glissent lentement le long d’une barre ou d’un siège qu’ils étreignent fermement, bien que sans force. Ils glissent et se rattrapent d’un même mouvement, épousant la vague. Ils ne cessent de glisser, de se rattraper, de sourire, de vous maintenir en limite de champ. D’épouser comme par automatisme le moindre de vos mouvements pour vous empêcher de lire le plan, la carte, d’échanger des regards ou même de vous regarder dans la vitre noire, le miroir sombre.
Vous ressentez de l’hostilité. Un flux massif d’hostilité. Mais comment savoir si celui-ci se constitue contre vous en particulier et non pas plutôt de manière globale, indifférenciée, et tout aussi bien à l’égard de n’importe qui, à cet instant, se trouverait précisément assis à votre place -si vous êtes assis, debout à votre place – si vous êtes debout ?
Vous vous dîtes que c’est ridicule. Que cet être inerte n’a aucune raison de vous manifester de l’hostilité. Ne peut à raison vous en vouloir d’être. Et pourtant c’est ce que vous ressentez clairement, sans erreur. Il ou elle vous en veut d’être. Pas seulement d’être là. D’être, tout court. D’exister. Cette hostilité demeure passive et ne se manifeste concrètement que par les mouvements automatiques de ce corps dont vous vous demandez bientôt s’il s’agit d’une réalité objective ou d’une hallucination. Et le plus grave c’est que cette hostilité commence à vous gagner. Qu’il ne s’en faudrait pas de beaucoup pour que vous mettiez, à votre tour, à concevoir, à l’égard de ce corps penché, une forme d’hostilité muette et aigüe.
Ce corps et le flux supposé d’hostilité qu’il vous manifeste n’ont pourtant pas de réelle importance à vos yeux. Vous les aurez oublié en quittant ce moyen de transport transitoire. Leur souvenir se dissoudra dans le bruit, la puanteur, la chaleur, les mouvements, la torpeur ou le stress de cette translation quotidienne.
Pourtant, alors que vous marcherez dans les couloirs, traînant impatiemment derrière d’autres corps trop lents, dolents ou indolents, vous reviendront en mémoire certains détails. Le rouge d’une capuche. Un froncement de sourcils. L’arc oblique d’un regard. Ces images vous poursuivront avec cette question: à quoi les inertes opposent-ils leur inertie ? Ou encore: à quoi les résistants opposent-ils leur résistance ?
Vous vous demanderez si ce corps, qui a poursuivi le trajet alors que vous le quittiez, aura reporté sur un autre l’hostilité qu’il vous destinait. Et serez vous bien sûr que cette hostilité, non seulement vous était destinée, mais était bien vraiment de l’hostilité au juste ? N’était-ce pas seulement, peut-être, de l’indifférence ? N’étiez vous pas tout simplement transparent à ces yeux vagues, à ces lèvres pendantes, à cette silhouette molle ? N’étiez vous pas seulement inexistant à ces yeux-là ? Et, partant, en vertu de cette tendance excessive à l’empathie qui vous caractérise, n’étiez vous pas, en cet instant, indifférent à vous-même, hostile à votre propre inexistence ?
Vous n’y pensez pas longtemps, mais peut-être pourtant assez, pour le noter quelque part, dans un coin de votre mémoire. Et peut-être reviendra-t-il en rêve, cet inerte ? Cet inerte et ses semblables.
J’en voulais beaucoup à la Chine pour le trafic d’organe des prisonniers politiques et autres soi-disant dissidents, ouigours, etc. Dire que je lui en voulais beaucoup est une litote. Je vomissais la Chine, je hurlais la Chine, je pleurais la Chine, je fulminais la Chine. Et ça lui faisait une belle jambe. Et le Monde continuait de tourner et les ordures cyniques à découper les hommes vivants en pièces détachées. Et d’autres ordures cyniques de les acheter pour se les faire greffer. Et d’autres ordures cyniques de fermer les yeux pour ne pas compromettre le bon déroulement des flux d’import / export. Tremblements d’effroi. Entre autres. Là c’était la Chine, mais il y avait d’autres exemples. On trouvait facilement d’autres exemples. Je ne vais pas me mettre à chercher d’autres exemples, parce qu’on ne dormirait plus.
Alors je n’arrivais plus à penser à autre chose. C’était paralysant. C’était à ne plus vouloir en être, de cette espèce dite humaine. C’était à ne plus vouloir avoir commerce avec. Mais comment faire ?
Alors j’y pense et puis j’oublie. Et la caméra de mon téléphone est cassée.
Il pleut, puis il fait beau. Il fait chaud, puis il fait froid. C’est comme ça. On ne sait plus comment s’habiller, madame. On ne sait plus. On traverse le parc des Guilands avec N. en sortant du mixage hier vers 18h30.
J’étais content parce que les 30 dB qui me manquaient dans le caisson de basse étaient en réalité dus à un défaut de sensibilité de mon sonomètre en dessous de 125 Hz. Ce qui revient à dire que le caisson va bien, que la puissance est bonne, que la pression acoustique est là et que ce sonomètre doit être remplacé séance tenante.
Dès que j’aurai un centime à mettre devant l’autre. Pour l’instant, ça va. Et puis, un jour, il me faudra un bon préampli micro. Et puis ensuite ce sera du luxe. Ou de la mise à jour.
Je parle matos soudain, c’est curieux, me dis-je.
Et donc, comme j’arrivais à Gallieni, voilà que bro m’écrit: « je suis là dans cinq minutes ». Sauf que je n’y suis plus. Alors j’y retourne, avec le 122. Et c’est reparti jusqu’à 21h30 à enregistrer et éditer la voix de C. pour la version anglaise du teaser de DATA 2. Après, direction le bouillon Julien où le niveau d’ambiance avoisine les 80 dB. On ne s’entend pas à moins de hurler d’un côté à l’autre de la table. P. parle. J’attrape des mots, sans pouvoir reconstituer toute la trame. Il est question de tatouages, je crois.
Nous mangeons des saucisses et de la purée. C. a pris du bouillon. Au dessert, c’est mousse au chocolat pour P. et moi. Blanc manger pour C. Avec une bouteille de Croze Hermitage 2016. Bro nous invite. C’est chic. Dans le métro, il est question de la barbarie du système « parcours sup ». De technique et d’anxiété. Et puis à Riquet on splite.
Avec R., on regarde le dernier épisode de la dernière saison de Treme et puis il est deux heures du matin et c’est malin.
A midi, on avait pris le plat du jour au restaurant Coréen de la Mairie de Montreuil. Bulgogui au porc. Très bon. On a bien avancé avec N. On mixe nos vingt minutes par jour. Sans concessions. On reprend jeudi matin 9h30.
Ou plutôt, le sujet n’est pas un sujet, me disais-je. Le sujet est objet de son objet et l’objet est sans intention. Le monde n’est ni l’effet d’une volonté ni celui d’une représentation. Le monde est aveugle contingence, rage impuissante, écueil silencieux.
Ils aiment leur colère, ils aiment à s’indigner. Ils trouvent de la grandeur et de la dignité à s’indigner. Trouvent de la grandeur à rêver de grandeur. Ils aiment donner leur avis. Ils aiment avoir raison. Alors il n’y a plus de raison, me dis-je. Faut qu’ça saigne, il disait, faut qu’ça saigne et qu’y faire ? Ils aiment donner des leçons, ils aiment détester. Ils adorent détester. La haine est leur nourriture. Ils ont peur, ils sont tristes, me dis-je. Ils sont tout petits et cela les terrifie, me dis-je.
Ça sent la poubelle, ça sent l’ordure, me dis-je, à l’instant, écrivant dans la salle du restaurant des Bancs Publics. Et toute cette rue sent l’ordure. Et toute la ville sent l’ordure. Il y a de l’ordure dans l’air. L’ordure persiste, s’étend. Cela pue, me dis-je. Cela pue, cela va puer tant et plus. Il faut s’y faire. Et il n’y a nulle part où aller, me dis-je. Les portes se ferment. L’univers se replie. Il fait noir.
Bon, avec tout ça, il est seize heure vingt cinq et j’ai rendez-vous à la demie. Il faut se bouger, comme on dit. Prendre des mesures. Prendre la mesure des événements. Et cultiver son jardin.
Avec C., après un hot dog et un yoghourt glacé en guise de goûter, nous nous étions mis en tête d’essayer la piscine, qui cumule les avantages d’être bon marché, située à moins de cent mètres de la maison, peu fréquentée, spacieuse, bien équipée et animée par une équipe conviviale.
Après une heure, je parviens à extraire C. de l’eau.
Dure lutte.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons au Monoprix.
Comme on se le représente, il nous fut impossible de résister à ces magnifiques couverts irisés. Couverts de rois et de reine, constate C., et assortis à son hand-spinner. C’était Aasgard au Pré Saint-Gervais.C’était Mjolnir dans nos assiettes.Les petits plats dans les grands.
Pour fêter ça, côtes d’agneau et riz complet. On regarde l’O.M. en déroute en première mi-temps, d’un œil distrait.
C., vaincue par le sommeil, rejoint sa mezzanine de repos à vingt et une heure trente, me laissant à la contemplation des petits Mickeys filmés de Marvel (d’où les références celtiques sus-mentionnées puisqu’en l’espèce il s’agissait de Ragnarok).
Ce matin, C. se lève tôt et parvient à récupérer son iPod sans me réveiller, ce qui constitue une première.Il paraît que je ronfle.
J’en suis bien marri. Tonte de barbe, coupe d’ongles, pressage de carottes, de pommes, de gingembre et de curcuma.L’extracteur fait trop de bruit, me dis-je. Il me faut un meilleur extracteur, me dis-je. Café, pain complet grillé, pecorino et beurre salé. Il est temps de partir pour l’école.
Pour une fois, on n’est presque pas en retard. Il fait froid. On met nos cagoules.
J’arrive au studio vers 9h30. Café, téléchargements, coups de fils, lecture. Il est temps de s’y mettre.
La semaine passée s’est consumée en insomnies, avec les oasis de la présence de R., une sorte de farniente anxiogène et doux, de catastrophe suave, de déroute hédoniste.
Pas un nuage de poussière. Et la perspective d’un découvert infini…
Il n’y avait rien d’autre, au bout de l’horizon d’attente, qu’un magnifique coucher de soleil. Et l’on s’était laissé griller. Rouges vifs, tels des homards, et passés au beurre de karité d’origine non contrôlée. C’était une belle balade. Pantin, le canal, la voie. Les nouvelles constructions, les échoppes, les ateliers, les p’tits bistrots déjà. On découvre des lieux. L’Est Parisien, le Grand Paris, c’est là que ça s’invente sous nos yeux.
Plus tard, un autre jour, j’étais passé voir G. dans son studio qui n’est qu’à dix minutes à pied de chez moi. Et l’on était aller boire un verre dans un endroit incroyable. La brasserie Gallia à Pantin, vous connaissez ? Ambiance Mad Max bobo avec des enfants, des bo-buns et des I.P.A.
J’avais écrit à l’école pour rempiler ASAP. Il me fallait un fixe, comme aurait dit un junkie.
Et puis le travail revient et tout ça est oublié. Et bientôt l’on se plaindra d’être débordé. Ainsi va la vie.
Mais il faut écrire davantage. Il faut. Pour ce soir, on fera court. C. doit aller se coucher et ce n’est pas un sprint.
Ce monde rêve de choses futiles, me disais-je. Plus que futiles, moins que futiles. Des choses sans épaisseur et sans poids, me disais-je. Des choses sans substance, fastidieuses. Ce sont des rêves fastidieux. Et il est fastidieux même d’en parler. Fastidieux même d’y penser. Ce monde fait un long rêve fastidieux. Ce monde est une vieille baleine fastidieuse, me disais-je. Je ne veux même pas savoir ce qu’elle recèle en ses entrailles, me disais-je. On ne rêve même plus de naufrage, me disais-je.
Mais, on est en mai, me dis-je soudain.
Enfin, je me disais cela hier déjà. Et l’on était en mai depuis un jour encore. Hier déjà, je m’étais dit qu’il fallait écrire. Non, c’est mal dit: je m’étais dit qu’écrire était la seule chose possible. La seule chose pas trop horrible. Malheureusement c’était déjà presque impossible. C’était atroce, forcément. Mais, idéalement, c’était la chose à faire. Et je m’étais dit que j’aurais pu écrire autre chose. Des histoires, par exemple.
Laisser des histoires se développer, croître et multiplier, en parallèle. Voir ce qui allait advenir. Ce qui pourait. Ce que l’on eût aimé. Bien sûr, ce serait long. Sans doute interminable. Mais il n’y avait rien d’autre à faire. Et certainement, cela n’intéresserait personne. Mais celà c’était encore une autre question.
Et puis, personne, c’était déjà beaucoup de monde, tant il y avait de monde dans ce monde sans rêve. Ecrire était encore la moins futile des futilités, bien qu’écrire ne fût que futile. Et peu importe, me dis-je, m’étais-je dit. Il suffit, me dis-je, avais-je pensé. Et il faut. Il fallait. Il aurait fallu.
C’était ainsi, en vacances. On ne savait plus très bien départager le futile du nécessaire. Et l’on se levait matin, pourtant. Et l’on se couchait tôt. On s’effondrait, faudrait-il dire. Imposible de se concentrer.
Trop de choses futiles et obsédantes dont même parler décourage, auxquelles même penser semble épuisant. Je m’aperçois que cela semble abstrait, mais cela ne l’est pas. Seulement même donner un exemple est hors de question. Ne donne pas d’exemple, me dis-je fermement.
Sinon, nous avions fait sept ou huit heures de route facile le premier mai. C’avait été comme d’une fleur. Et puis, le soleil, la chaleur, le printemps. Mais après il n’avait plus fait aussi beau. Nous étions beaucoup restés à l’intérieur. Etions à peine sortis.
Ne pas rentrer dans les détails. J’avais un travail à faire et je calculais les découverts d’un compte sur l’autre. L’angoisse matérielle molle m’empêchait d’être hospitalier à la futilité qu’il m’eût été donné de produire, eussent les conditions matérielles été autres, eussent mes conditions psychiques été autres, mais les conditions sont les conditions et tout cela n’a pas de sens.