PENSER AUX IMAGES

Nous sommes tellement passés de l’autre côté de l’image, me disais-je. Nous sommes tellement dans un monde sans images, me disais-je. Sans devenir-image, aurait-on pu dire, me disais-je.
Il faut tout de même penser aux images, me disais-je. Penser les images. Penser image. Aimer faire des images. Fabriquer des images. Bricoler des images. Partir à la chasse aux images. À la pêche aux images. À la cueillette des images. Au rangement des images. Au classement des images. Au tri des images. Au montage des images. Au collage des images.
Je repensais à cette invitation passée de L.T., envoyée à un tas d’artistes: composer une image à partir des éléments d’une autre. Je ne me souviens plus de l’image de départ, d’ailleurs, me dis-je. Ni de l’image d’arrivée, d’ailleurs, me dis-je.

Pendant ce temps là, S. fait évoluer Godzilla dans Minecraft. Godzilla devient thermonucléaire et puis il explose et hop, d’une ligne de triche, S. efface tout le monde et recrée tout le monde. C’est terrible, une ligne de triche. /kill @e.

J’ai un peu mal aux ventre. Les antibiotiques, me dis-je. Suite à l’avulsion de cette dent, finalement, mercredi matin.
La dentiste, le docteur B. – que les dieux la bénissent et qu’elle exerce encore longtemps dans la prospérité – pensait au départ que j’étais venu pour causer et qu’on allait opérer plus tard. Mais lorsqu’elle comprend que je viens de province, elle s’épouvante et m’envoie acheter des antibiotique, prendre un petit-déjeuner décent et décide finalement que ma dent partira bien ce jour, nom d’un chirurgien dentiste.
Et hop, je m’allonge, et hop l’anesthésie, et hop c’est fini. On sépare les racines en fendant la dent en deux et hop, elle sort en un tournemain. Suture des lambeaux. Hop, c’est fini. Vingt minutes tout compris. Et j’ai un trou d’un kilomètre dans la mandibule gauche.

J’avais oublié comment c’était, une ville.
J’avais oublié que c’était dense.
Et voici comment, alors que nous papotions gentiment avec C. et T. devant la boutique HEMA des Halles, alors que j’ouvrais les bras comme on accueille le monde, mon avant bras gauche percuta de plein fouet un piéton qui marchait, les yeux rivés sur son téléphone portable, manquant l’assommer d’un coup.
Le type fut tellement ébahi qu’il tituba et repartit sans demander son reste.
Un peu plus tard, j’échappai moi-même de justesse à la gifle involontaire d’une dame qui leva le bras alors que je passais à proximité.
Il faut respecter une distance de sécurité, m’étais-je dit.
On ne peut pas tout simplement marcher dans ces villes, m’étais-je dit.
Il fallait envisager cela comme un sport de combat, m’étais-je dit.

Cela se passait donc mardi soir, à la veille de l’avulsion dentaire sus-mentionnée et j’avais soudain pensé que je pouvais, pourquoi pas, aller au cinéma.
J’avais, sans trop réfléchir, pris une place pour la séance de 21h de Spiderman.
Une fois assis, au cinquième rang, un peu sur la droite, je remarquais d’abord qu’il faisait un peu chaud.
Il faut dire que je portais une veste.
J’ai cette impression qu’il faut mettre une veste et des chaussures fermées quand on va se faire arracher une dent.
J’ai bizarrement cette impression que, si l’on porte une veste et une jolie paire de chaussures pas trop mal entretenues, on bénéficie d’une meilleure anesthésie. Alors que si l’on se présente en short et en sandale, le dentiste en prendra ombrage et ne vous administrera que la moitié de la dose nécessaire, histoire de vous apprendre les bonnes manières.
J’avais donc mis une veste et des chaussures fermées et c’est sans doute pour cette raison que l’atmosphère de cette salle de cinéma me paru bientôt étouffante.
Mais cela s’empira, parce que deux jeunes femmes vinrent s’installer à côté de moi et papotèrent inlassablement pendant toute la durée des bandes annonces, ce qui gâta considérablement l’ambiance.
Et puis, surtout, celle qui était assise à côté de moi avait apparemment oublié de mettre du déodorant et une forte odeur de transpiration se mit à flotter juste sous mes narines.
A cela s’ajouta bientôt un besoin irrépressible de me précipiter aux toilettes.
Bref, au bout d’à peine quarante cinq minutes de projection, je quittai la salle pour n’y plus jamais revenir.
Et puis je n’avais rien pensé de bon de ce Spiderman.
A part les évolutions aériennes dans le ciel de New York, célébrant la pure jouissance d’un corps mobile, agile et virtuellement indestructible.
Orgasmiques à en devenir gênantes visuellement, les traits de toiles d’araignées s’apparentant décidément un peu trop à des traînées de foutre dans le ciel, avais-je pensé.
Et puis, qu’il était masochiste, ce pauvre Peter Parker, décidément, m’étais-je dit.
Et puis, le casting ressemblait trop à un recyclage des dernières séries de la plateforme Apple, avais-je pensé. Je n’attendais rien de bon de ce Spiderman et quittai la salle sans regret.

À l’instant, je me dis que je n’ai aucune notion de l’ordre chronologique.
Il faudrait réorganiser tout cela.
Et puis peut-être pas, finalement?
On s’en balance de l’ordre chronologique. Ce qui compte c’est de virer les adjectifs, les adverbes et, d’une manière générale, tout ce qui ferme le sens et gèle le mouvement de la pensée.

Ce matin, j’ai été réveillé par un combat de chats dans le salon.
Je pense qu’un chat étranger à la maison s’était introduit par le fenestron de la cuisine et avait cassé une bouteille de vinaigre noir chinois en s’enfuyant.
Ma journée avait ainsi commencé par l’écopage de cette flaque de vinaigre au milieu des débris de verre.
Cela donne une tonalité particulière à la journée, avais-je pensé.