IBIDEM

Le plus difficile, c’est de bien s’organiser.

Il faut tenir le rythme, tenir la ligne. Ne rien lâcher. S’accrocher. D’abord, se lever plus tôt. Encore plus tôt. Bon, demain, c’est à cinq heures, c’est déjà pas mal. Mais les autres jours, il ne faut pas mollir. Six heures trente c’est trop tard. Plus le temps.

Il faut. Il faut arrêter avec il faut.

C’est soit je vais soit rien. Il faut, c’est nul. C’est constater que ça n’a pas lieu. 

Après une préparation assez poussée du cours de demain soir (acoustique des océans, première partie), je fais une pause pour aller déjeuner avec C. à la Porte de Pantin (elle va voir un concert à la Philharmonie, avec sa classe). Japonais, près de chez Woodbrass (mais pas sur l’avenue: dans une petite rue transversale). Puis un dessert au Café de la Musique, cher et pas bon. Service grimaçant et évasif.

Je reprends mon petit vélo. Dommage qu’il n’y ait pas de pont tournant, hors saison. Il faut grimper les escaliers en soulevant le vélo, qui pèse une tonne.

Mal au dos. Tout me fait mal au dos: mon sac, le vélo, la gym. C’est au milieu du dos et plutôt du côté droit.  C’est d’être assis pour préparer ce cours aussi. 

J’apprends pas mal de choses sur la formation de l’Univers, du système solaire, la notion de résonance, la structure interne de la Terre, les discontinuités, Shiva, les rythmes planétaires, etc. 

Je crois que ça va être bien. J’espère que ça va être bien.

UN POIGNARD POUR LA SOIF

On ne pense pas toujours à prendre une photo.

Ou bien ce ne sont pas des photos faites pour être publiées.

Heureusement, il y a les photos prises d’avance. Les plans B. Les faces B.

J’ai faim. J’ai très faim. Je n’avais pas assez mangé à midi, parce qu’il pleuvait et que je n’étais pas content, à cause de mes chaussures percées. Et puis je m’étais dit que j’en avais un peu marre de m’habiller avec des sacs de pommes de terre.

Quand ce n’étaient pas des sacs poubelles.

Je m’étais dit que, quand j’aurais perdu encore douze kilos de plus, je me mettrai à la recherche de vêtements plus dignes d’être portés. J’avais eu envie d’être élégant. Envie de prestance.

Cela dit, les sacs de pommes de terre, c’est pratique. Surtout si l’on possède sept ou huit exemplaires du même sac. Plus besoin de se demander ce qu’on va mettre.

Evidemment, il faudrait au moins un sac bien coupé en huit exemplaires, avec sous-vêtements et accessoires. Donc huit fois le même jean noir bien coupé et à ma taille. Cela fait longtemps que je ne fais plus faire d’ourlet. Par paresse, bien sûr, parce qu’on ne trouve pas une retoucherie correcte dans le quartier. Je porte donc des pantalons trop longs, qui font des accordéons au-dessus des chaussures. Et puis mal coupés, parce que c’est du prêt à porter bas de gamme.

Il me faudrait une dizaine de jeans noirs taillés sur mesure. Une dizaine de t-shirts noirs (j’admet le gris, pour changer et le bleu lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement), quatre paires de chaussures étanches et confortables.

Et puis il me faudrait des vestes et des manteaux.

Je n’en peux plus de ces sweats à capuche et de ces doudounes Quechua.

Il me faudrait quatre costumes bien taillés (huit serait bien sûr plus confortable mais ne soyons pas excessif), une quinzaines de chemises fraiches et de bonne facture, une dizaine de jolies cravates, deux manteaux et deux imperméables, quatre bonnes paires de chaussures (au moins des Finsbury, mais des Churchs ou des Weston, ce serait mieux — je ne demande pas des Berlutti non plus, hein). 

Recevoir ça chaque année au moment des fêtes d’un admirateur inconnu, ce serait une amélioration notable de mon quotidien vestimentaire.

Pour l’instant, je m’en tiens aux sacs de pommes de terre mal coupés.

A propos, il faut que j’aille chez le coiffeur, au plus vite. 

À LA RECHERCHE DES CROCODILES

Après les crêpes, réalisées en suivant la recette de Jean-François Piège, une matinée tranquille à monter un court-métrage d’animation consacrée à l’amitié de Crétacé et Maelstrom, deux personnages issus de « L’âge de glace 2 », que S. possède depuis peu sous forme de figurines en plastique.

Nous avions réalisé hier, en un tournemain, un film sur la table du salon, en utilisant l’astucieuse application « Stop Motion Studio ». Y apparaissaient, outre nos deux héros, un mosasaure furieux et un requin-marteau qui leur servait de repas.

Aujourd’hui, nous rajoutons un générique, de la musique et remettons de l’ordre dans les dialogues. Il est déjà question des prochains épisodes de la série, puisqu’il est dit que ce doit être une série.

Au déjeuner, une côte de bœuf au four et des pommes de terre sautées. Une petite sieste, en écoutant des choses inquiétantes à la radio (l’émission « Signe des temps » avec Quin Slobodian, auteur du livre « le Capitalisme de l’Apocalypse ») et nous filons au Louvre voir les antiquités égyptiennes à la recherche de crocodiles (mais nous n’en trouvons que fort peu et de petite taille).

NOUVELLES FRONTIÈRES

Nous devions, ma sœur et moi, aller étudier dans le Nord de la Belgique et A.L. me faisait remarquer, en regardant la carte, que nous serions à quelques centaines de mètres de la frontière terrestre de l’Angleterre.

Il était remarquable, par ailleurs, que, sur la carte, la partie Belge consistât essentiellement en échangeurs d’autoroutes, voies ferrées, terrains vagues, zones industrielles, tandis que la partie anglaise n’était faite que de forêts sauvages et de collines verdoyantes. Nous nous réjouissions par avance de cette proximité de la nature tout en nous interrogeant sur la possibilité de la rejoindre ou non, étant donné l’impraticabilité des terrains nous en séparant.

EN CELLULE

Dans la studette n°7 de l’école des beaux-arts de Nantes, il fait bon.

Les fenêtres ne s’ouvrent plus et la porte menace de lâcher, comme déjà celle de la studette n°4 dernièrement (et celle de la n°3 plus anciennement).

Mais il fait bon et les draps sont propres.

J’aime ma cellule, j’aime ces soirées en cellule. 

Un temps hors du temps. A boire des litres d’eau, en regardant un début de série sur Netflix, puis un autre début de série sur Disney plus et encore un autre sur Apple TV + et puis, non, finalement, lire un peu.

Et puis non, écouter la radio.

Et puis s’endormir en écoutant la radio. 

On est au cirque, me suis-je dit, repensant aux dernières frasques du Père Ubu. Le cirque de Donald Ubu, le Père. Le pitre, le bouffon, le clown.

On est dans une bouffonnerie tragique, me suis-je dit.

Ce n’est même plus la peine de s’inquiéter, on y est.

Autant faire autre chose, me suis-je dit. Autant ne pas se faire de mouron. 

Le sosie de Brad Pitt, dit Arsène Lupin, fait des annonces comiques à l’instant. 

HERE OUIGO

Il y avait une population bruyante dans le Ouigo de 7h44.

J’avais mis mon casque pour travailler à un montage son, mais, même avec le casque sur les oreilles, j’entendais encore piailler et pépier. J’entendais des vidéos Youtube et des youyous et des hourrah et des youpi…

Cela ne dura, heureusement, que jusqu’à la gare du Mans, où toute la joyeuse bande descendit et s’éparpilla pour ma plus grande tranquillité. Ensuite, je regardai un bout du Journal d’une Femme de Chambre de Buñuel. 

— Les vieux films, y a que ça de vrai, me lança le contrôleur en voyant que je regardais un film en noir et blanc.

J’avais ensuite retrouvé T. et S. à l’arrêt du tram et l’on était joyeusement allés, en bande, jusqu’à l’école ou A. m’attendait pour le mixage de son mémoire sonore.

Nous avons travaillé jusque vers 13h20, puis, le temps d’avaler une soupe et un bol de légumes chez « Délicates et saines » j’avais retrouvé T. pour un workshop tournage, entrecoupé d’une incartade dans l’accrochage des M2 Formes du réel.

Avec la situation image, nous tournons quelques plans dans la cuisine.

A 18h, je retourne au studio où me rejoins A. pour avancer encore sur ce mixage jusqu’à 20h30. 

Et me voila de retour en cellule avec mes deux bouteilles d’eau, puisque, le soir, je jeûne.

ALABAMA

Très bien, je vois. Le choix de carte est… La Reine des Ombres. Et tu avais choisi de savoir ce qui se cache dans ton cœur… 

Il y a quelque chose qui reste caché ici, que tu ne montres à personne, même pas à toi-même. Mais, peu importe tes raisons, cela doit être révélé et accepté.

Le Huit de Coupe représente la fin d’un cycle émotionnel et le début d’une nouvelle étape.  La Dame de Bâton représente la flamme créative, passionnée et confiante. 

C’était un dialogue un peu stérile avec une IA, dont je sentais que son objectif était mon confort mental. Mais, s’agissant de John Coltrane et de ce morceau, Alabama, mémorial à des fillettes assassinées dans un attentat perpétré par le Ku Klux Klan, je remarquais que toute référence à cette organisation, y compris sous la forme des seules initiales, déclenchait immanquablement la réponse stéréotypée: « Racism is despicable. I would never stand with organizations that promote hate towards people based on their race. »

Mais ce n’était pas si grave, c’était le fonctionnement. Il fallait trouver des biais pour que ce fonctionnement puisse activer des fils d’écriture. Et pour l’instant, déjà, il me fallait mettre en place un cadre, une structure, une discipline.

Pour l’instant, il est l’heure d’aller chercher S. à l’école.

CACHE MORT

Cette nuit, vers 4h du matin.

Nous sommes à Lille. Je ne sais plus pourquoi nous sommes à Lille mais nous y sommes. Il y a de petits passages, avec des restaurants. Beaucoup de victuailles, des charcuteries, sur les tables.

Je dis: « Lille, c’est une ville de restaurants. Ce sont surtout les restaurants qui me manquent depuis que je ne viens plus régulièrement à Lille ».

Des gens déjeunent aux terrasses. 

La ville est en chantier. La ville n’est que chantier. Charnier, chantier.

Des immeubles industriels s’effondrent, tombent en poussière. On reconstruit des bungalows, en planches rouges. Tous sur le même modèle. Des dizaines, des centaines de bungalows rouges aux toits sombres, à double pente. Avec des terrasses, des balcons, des gardes-fous.

On dirait un gigantesque marché de Noël.

On se croirait en Bavière.

Ce sont de grands travaux, qui vont redessiner la ville et l’activité culturelle. Bientôt, il n’y aura plus rien d’autre que ces bungalows, des ruines et des taudis.

A un moment me vient l’idée de rendre visite à l’école de Tourcoing et puis, finalement, je me dis non. Non, décidément, non. Mauvaise idée. Je n’ai pas d’amis là-bas. Plus d’amis là bas. Personne ne sera content de me voir et je n’ai personne à y voir.

Et je me demande pourquoi nous sommes venus.

Il fait froid.

Des corps nus allongés dans la rue.

Un corps à deux têtes, un corps qui est comme une boule sans membres et pleine de boutons, de pustules. Des corps souffrants, mutilés, difformes.

Je dis à R. que c’est une ville qui a une politique d’accueil et d’aide sociale et que c’est pour cela qu’il y a tant de corps nus, souffrants, difformes, informes, mutilés, malades, gisants, dolents, mais, en même temps, tous ces corps demeurent nus, frigorifiés, affamés, sans aide et sans secours.

Nous arrivons sur une grande place recouverte d’eau.

R. saute dans l’eau, croyant qu’il ne s’agit que d’une gigantesque flaque, pensant que l’eau ne lui arrivera pas même aux genoux; mais l’eau est profonde, extrêmement profonde et froide. D’un coup, comme une pierre, elle tombe tout au fond, à deux cent mètres de profondeur.

L’eau était trop froide. Victime d’un choc thermique, elle a coulé à pic. Je ne peux rien faire pour la sauver. Je ne peux que la regarder couler. Ou bien je pourrai sauter et couler à mon tour. J’hésite.

Je la vois au fond de l’eau, inanimée, dans la clarté d’un rayon de soleil.

La ville est totalement déserte.

Si je hurle, personne ne viendra.

Personne ne viendra.

Rien n’est plus possible.

EN REVENANT DE NANTES

Après une journée bien remplie, finalement.

Préparer un cours, repérer des extraits, composer un ensemble de diapositives, cela m’avait pris la soirée la veille, et les intervalles entre les rendez-vous ce matin.

C’est comme en cuisine, on en prépare toujours trop. On ne peut pas tout voir. On ne peut pas tout montrer.

Tout de même assez épuisé par ce jeûne alternatif déclenché lundi. Il faut tenir les dernières heures du jour.

Cela porte à se laisser aller aux douceurs d’un dessert en compagnie de M.G., au Wine Not. Il ne faudrait pas.

Il faudrait ne pas.

De même, il eût été préférable de renoncer au kanelboller du petit-déjeuner et d’attendre plutôt 8h30 pour un croissant jambon-comté. 

— À l’heure qu’il est, on les dresse, me renseigne la vendeuse.

J’étais venu trop tôt. Je me le tiens pour dit.Dans la voiture n°1 du Ouigo de 18h40 — bondé —  à la place 159, côté fenêtre, je regarde The Last Hurrah de John Ford. 

J’en suis à la moitié lorsque le train entre en gare Montparnasse.

Magnifiques hors-champs fordiens.

— Bonjour madame Sardanaga !

J’avais oublié de noter que C.M. m’avait dit hier, qu’elle ne trouvait même plus un moment pour rêver.

Ou bien qu’elle n’y arrivait plus. Je ne sais plus si c’était faute de temps, ou incapacité.

Quelque chose de sombre a gagné, me dis-je.

Quelque chose a sombré.

RÉSUMONS

Je reprends.

Ainsi, il n’y avait bientôt plus eu de pellets. 

J’en avais donc commandé une palette de 72 sacs de 15kg à Airvault. 

J’avais pris rendez-vous pour aller les retirer moi-même dans les hangars de mes fournisseurs le lundi 20 janvier. 

En arrivant, le vendredi soir, m’apercevant de S. chauffait à tout rompre, j’avais craint une pénurie probable et imminente de fioul. 

Sur les conseils de P.P. j’avais fait l’acquisition d’une jauge à bouchon flottant, dont franchement j’aurais pu avoir l’idée tout seul, eussè-je été moins couillon, et sitôt ladite jauge posée en lieu et place il s’était avéré, comme je le craignais, que la cuve de fioul avait dores et déjà été vidée pratiquement jusqu’au dernier litre, qu’il s’en était fallu d’un cheveu que nous ne tombâmes en panne alors qu’il faisait -3°C, y compris pendant la journée, avec du brouillard givrant.

J’avais illico commandé mille litres de fioul pour le lendemain même, renonçant à mon départ pour Nantes, repoussé à mercredi.

Au moment d’aller chercher lesdits pellets, j’avais trouvé  mon pneu avant droit complètement à plat, en raison d’une crevaison — une vis gigantesque – et j’avais dû faire changer les deux pneus avant, qui étaient lisses par-dessus le marché, ce que je savais depuis le dernier contrôle de septembre, comme je savais que ce changement de pneus était, à court terme, inéluctable, bien que je n’ai eu de cesse de repousser ce changement pneus, mes finances étant durablement au plus bas.

Evidemment, en ce mois de janvier, les finances étaient encore plus basses que ce plus bas et certainement moins abyssales qu’elle ne le seraient un mois après, puisque les finances ne semblaient destinées qu’à creuser éternellement, un gouffre sans fin et sans répit jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si bien, que bas pour bas, autant valait faire cet investissement en changeant de pneus et d’ailleurs je n’avais pas le choix.

En découvrant une alerte à l’évacuation d’eau sur le lave-vaisselle, j’avais hypostasié un bouchon au sein du tuyau d’évacuation et convoqué le plombier. 

Or, à l’ouverture du regard d’eau, le spectacle d’un important reflux d’excréments,  nous porta d’avantage à supposer un débordement de la fosse septique. 

Trois jours furent nécessaires, à raison de nombreux mails, coups de téléphones et textos en direction de l’entreprise responsable de l’entretien de ladite fosse, pour enfin recevoir une réponse m’incitant à contacter une entreprise spécialisée dans le débouchage, laquelle m’invita à prendre contact avec une entreprise spécialisée dans l’assainissement, laquelle me conseilla d’appeler de sa part un vidangeur, lequel me donna rendez-vous pour le jeudi matin 8h30.  

Par ailleurs, lorsqu’enfin je rentrai de Nantes mercredi soir, le portail électrique était en panne et ne s’ouvrait plus. 

À 9h le secrétariat de l’entreprise de vidange des fosses septiques m’appelait pour m’annoncer que le camion aurait du retard et finalement, à 11h, j’apprenais que le camion ne viendrait pas du tout et qu’il faudrait reprendre rendez-vous.

Ne pouvant être présent au rendez-vous, c’est S. qui devrait les recevoir aujourd’hui à 17h, si tout se passe bien. Par ailleurs, P. m’a proposé de venir jeter un œil au portail pour voir si, des fois, il ne pourrait pas remettre ça en état lui-même, ce dont je le pense hautement capable.