SIRÈNES

Comme sont étranges ces longs corps arachnéens. Cous tordus, minces lèvres pincées, sourcils froncés, regards rendus strabiques à force d’une attention exclusivement portée à un petit objet tenu juste sous les yeux, interposé entre soi et le monde. Couleurs pastels. Carnations blanches. Et ces images latérales, ces glaces, ces immenses visages déformés par l’optique et la géométrie des couloirs. Ces images ne s’adressent pas à moi. Ne s’intéressent pas à moi. Ne m’intéressent pas. Où ne m’intéressent que dans la mesure où elles ne m’intéressent pas, justement. Cela m’intéresse de mesurer cela.

Dans le métro, chaleur frontale, gérable. On se déplace par à-coups fluides. On tourne autour des points chauds, des points froids. J’essaye de lire Paysage lacustre avec Pocahontas d’Arno Schmidt. Un vieux type chante – faux – La Bohème, d’une voix nasillarde. Un couple hilare reprend en chœur tandis qu’une fille tatouée all-over leur présente son rat, blotti au fond de son sac à main. Il adore les humains, elle dit, il a le comportement émotionnel d’un chat, elle ajoute. Je ne vois qu’un bout de queue grasse et rose. Il se cache, elle dit, il sait que dans le métro les réactions sont potentiellement violentes. Il est au milieu de sa vie, là. Je sais que c’est une question de perception, elle dit. Je descends à Goncourt, par erreur, alors qu’il fallait que je descende à Jourdain. Les temporalités ne sont pas présentées dans l’ordre.

J’étais allé au Mac Val voir l’exposition Smith et il m’en reste essentiellement le souvenir du ballet des sirènes de police traversant la ville d’Ivry. Son quasi continu – une nouvelle sirène remplace presque immédiatement la précédente – signe d’une activité réelle, bien qu’angoissante , perçant à travers les issues de secours de cette crypte insuffisamment hermétique bien que comiquement démonstrative dans son intention hiératique. Je glisse sur les images thermiques. Ne me retient que la petite danse de silhouettes infrarouges. et la gueule d’un chien en grand angle. Tout le reste me semble dispensable, plein de soi et replié sur soi. Tout le reste fait masse, d’une masse atone, vaine et triste. Cela dit c’était un moment d’agréable solitude, d’obscurité et de fraîcheur, avant de rejoindre les trente deux degrés atmosphériques et le bitume brulant. Et disposant de toilettes, ce qui est avantageux lorsqu’on a bu beaucoup de thé. Le contrepoint propice à l’anachronisme des lieux c’est la solitude et le retrait qu’ils rendent possible. Comme les lieux de culte d’une religion moribonde et obsolète. Et qu’il était agréable, triste et agréable, de méditer sur ces chaises de formica, installation de l’inventaire des collections, en mesurant le bleu du ciel comme y invitait le cartel.

Après, j’avais repris le tram et le métro et m’étais arrêté à Sully Morland où, juste à la sortie, je tombe sur C. On va manger des glaces chez Berthillon et direction Rambuteau, pour qu’elle pose son sac, rempli d’une tonne de plomb. On va boire un spritz avant nos sashimis. Antoine, c’est le nom du type qui a repris le café juste avant le parc Anne Franck. On discute un moment avec lui, en attendant la clientèle, qui se fait rare par ces grandes chaleurs. Mais la clientèle finit par venir. La clientèle finit toujours par venir. Même si les marges restent faible et la trésorerie tendue. De retour aux Rigoles, saké avec P. et C. R. regarde Rolland Garros. Il y a une succession de balles de match. C’est intenable.

H. arrive tard. Je la fais sursauter en l’interpellant. C. me rassure: elle sursaute sans arrêt à tout propos.

Un drone russe fait des dégâts en Roumanie ce matin et j’apprends dans le poste que l’on pratique encore des traitements par électro-chocs à notre époque, ici, en France. Allez, ouste.