
En roulant en voiture dans la campagne vers Poitiers, ce matin, dans le soleil levant, je me disais qu’il fallait être tout le contraire d’un ‘ingrat.
Mais quel est le mot pour dire le contraire d’ingrat ? Reconnaissant ? C’est la traduction de grateful. Le mot existe en anglais et pas en français.
Hum… Ça ne me va pas. Je cherche. Obligé ? Ça ne va pas non plus.
Il n’y a pas de mot pour dire, en français, le contraire d’ingrat. C’est curieux, parce que c’est justement ce mot que je cherche. Les français ont un problème avec la gratitude, ai-je pensé. Les français ne peuvent penser qu’en terme d’ingratitude, me suis-je dit.
Mais si je veux, pour un tout petit instant, cesser de penser en terme d’ingratitude, alors comment le dire ? Il faut être quoi, alors ?
Que puis-je dire pour dire ce que je pense justement qu’il faut être, ce matin, en roulant vers Poitiers, dans le soleil levant, ému par toute cette beauté, dans le chant beau et triste d’Aldous Harding, oui encore elle, oui je radote, oui je vous emmerde et, à cause de cette interruption je ne vois pas très bien où placer le point d’interrogation et c’est tant pis pour vous, tant pis pour moi, tant pis pour nous.
Et donc, quand je pourrai en placer une, je noterai que je me suis dit qu’il fallait dire merci. Oui, merci.
Merci à tout être et à toute chose. Merci aux oreilles attentives et aux écoutes flottantes. Merci à la lumière, à la matière, à l’énergie, aux forces, au sommeil, aux mystères, aux murmures, aux bruits, aux harmoniques, aux ondes de chocs douces et lentes, aux tremblements de terre, aux volcans, aux météorites, aux catastrophes, aux chutes d’eau, à l’herbe verte et aux champs de blés. La liste serait longue et je ne ferai pas la liste ici. Je note seulement qu’il convient de dire merci. Alors merci. Merci aux petites choses. Merci aux choses méchantes comme aux gentilles. Merci aux échecs comme aux succès. Aux viles actions comme aux bonnes. Merci au Monde d’être le monde. Avec ou sans majuscule. Merci au vide d’être le vide. Je voudrais pleurer un très grand coup des hectolitres d’eau pour, ensuite, ne plus jamais pleurer et éternellement sourire ou présenter une face neutre à la lumière.
Le train est désormais autorisé à entrer en vitesse de trois cent kilomètre heures.
