
Le problème avec les arts plastiques, me disais-je, en traînant mes Birkenstock® de plus en plus usées, pour ne pas dire en loques, dans le palais de Tokyo, le problème avec les arts plastiques c’est qu’ils sont à la traîne. Ils ont cinquante ans de retard sur tout le reste et tout le reste est produit par des nazis. Des robots nazis qui se croient des hommes, me disais-je.
C’était un constat accablant, me disais-je, me dis-je.
L’autre problème, me disais-je, décidément, mais c’est moins un autre problème qu’une simple conséquence du premier, me dis-je, c’est qu’en tant qu’activité de niche ultra-minoritaire, en tant qu’institution du vide, ces fameux arts plastiques – j’entends dans leur acception spécialisée, dans leur appellation consacrée d’ « art contemporain » – se trouvent condamnés à trouver leur justification conceptuelle, leur caution éthique, pour ne pas dire leur autorité morale, dans leur rôle de support de communication, en relayant toutes sortes de messages et mots d’ordre manifestant, ou paraissant manifester une quelconque forme de résistance à l’aliénation ou à l’oppression de minorités séparées par cet ordre nazi robotique mondial.
Ils ne sauraient en effet trouver de justification dans leur capacité à formuler du nouveau, à faire surgir de l’invention formelle, puisqu’il est si manifestement patent que ces productions sont à la traîne et en retard, au bas mot, de cinquante ans, tant d’un point de vue esthétique que d’un point de vue technique, sur l’ensemble des productions de marchandises culturelles.
Malheureusement, la résistance minoritaire de type militante-manifeste au principe de séparation aboutit, par un retour pervers bien logique, au renforcement même de la séparation. Le militant manifeste esthétique sert d’idiot utile au robot nazi, me disais-je. Là-dessus, Debord avait bien raison, me dis-je. L’ordre mondial repose sur une esthétique (et une politique, voire une logistique) de la séparation.
Par ailleurs, me disais-je, tout en décidant mentalement qu’en sortant j’irais tout simplement commander une nouvelle paire de Birkenstock®, celle-ci ayant décidément fait plus que son temps, cet art contemporain, finalement intempestif, voire anachronique, ne pouvant tout de même pas produire un support de communication trop directement assimilable à de la publicité ou de la propagande, se trouvait donc bien obligé de conserver une apparence de distance formelle, de désaffection, productrice, finalement, d’affects de tristesse, d’impuissance, de vanité et d’ennui, s’aliénant ainsi également une bonne partie de son public-cible, déjà ultra-minoritaire et déjà suffisamment déprimé comme cela.
Mais tout cela était sans importance, me disais-je. Tout cela était risible, me disais-je. Et surtout moi méditant ces sombres et inutiles pensées à propos de sombres et inutiles robots nazis et de la triste situation de la Maison-Culture, qui n’était qu’un épiphénomène de la triste situation de la Maison-Civilisation. Il valait mieux faire comme Jello Biafra et en faire une chanson, m’étais-je dit encore tout à l’heure en accrochant le linge. Et puis, me souvenant des brillantes candidatures examinées en début de semaine dans le cadre du concours d’entrée de l’école d’art de Nantes, je me dis que la relève n’était pas loin, que le Monde était encore là et que les carottes n’étaient pas cuites, comme l’écrivait Hannah Arendt.
Et puis j’étais allé manger une soupe de tomates aux œufs, avant de passer à la Chambre de Commerce pour récupérer une clef USB sécurisée, de la déposer rue des Rigoles et de rejoindre C., pour marcher de long en large dans la fournaise parisienne, à la recherche d’un milk-shake, pour elle, d’un sorbet passion-coco, pour moi, que nous trouvâmes à proximité du Forum des Halles, dans une sorte d’enfer caniculaire. Vers 19h, je pris le métro direction Montparnasse, puis le train pour Poitiers. À bord, je commandais finalement une nouvelle paire de Birkenstock® pour la somme inquiétante de soixante douze euros. Ensuite, je poursuivis la lecture d’Arno Schmidt jusqu’à presque la fin.
