Il faut que jeunesse se passe et que social se meuve, me disais-je, renonçant à poster un commentaire moqueur ça et là car il est inutile, cruel et présomptueux de se moquer, pensais-je.
Et cette nuit, encore j’avais fait ce rêve qu’un appartement oublié me revenait soudain en mémoire dont j’étais propriétaire sans pouvoir me rappeler depuis quand, ni comment, ni à la suite de quoi, ni par quel moyen. Toujours était-il que j’en possédais les clefs. Bien qu’il fût douteux que j’en fusse demeuré le propriétaire, le temps passant, le monde allant.
Et puis il y avait cette liste qu’il m’était demandé, au sein d’une commission, de produire. Une short-list de dix noms dont il était convenu – quoique secrètement – que le dixième nom devait être celui de notre homme (mais c’était peut-être une femme, c’était certainement une femme). Il était impératif que son nom figurât à ladite liste, comme autant impératif il était qu’il en fût le dixième, en position d’outsider et – pour ainsi dire – assuré d’une défaite préméditée. Et cette femme chantait son programme, me souvient-il soudain, encore.
Par ailleurs, j’avais hérité de l’étrange pouvoir de diriger mentalement les gens à distance. Mais la jouissance de ce pouvoir s’accompagnait d’une grande culpabilité car comment en user sans porter atteinte à ceux sur lesquels ce pouvoir se déployait ? Et depuis quelle distance, depuis quel surplomb, quelle position de sagesse ? Bref, je me contentais de mettre des enfants turbulents hors d’état de nuire.
Et aussi, c’était l’été qui repartait de plus loin pour mieux revenir. Le vent, le soleil et les embruns sur la plage de Saint-Malo. On revient. On reflue. On prend courage. On reprend forme.
Toute voile dehors.
Mine de rien, c’est déjà un sacré pas en avant à ce stade.
Il s’est passé quelque chose d’essentiel dans la décennie qui vient de s’écouler dont la portée m’avait échappé. L’on est distrait d’un rien. Le tram. C’est de ça que je cause.
La ligne 3b du tram (et sa coextensive 3a ou l’on pourrait dire l’inverse aussi bien). Cette jonction périphérique créatrice d’un peuple, d’un projet, d’une architecture, d’un nouveau contexte urbain, d’une renaissance parisienne, d’une épiphanie, bref, voilà j’en suis de ce peuple périphérique, de ce grand grand Paris, depuis que, oui, j’ai emménagé ces jours-ci au Pré Saint-Gervais et même au Pré Gervais si l’on tient à la laïcité.
Et c’est un sentiment océanique. Une vague apaisante et suave. Un parfum de printemps. Un chant d’oiseau dans le matin.
Seule ombre au tableau: j’ai importé, bien involontairement, suite à l’achat impulsif d’une mezzanine d’occasion sur le Bon Coin, une colonie de cafards dont il faut à toute force que je me débarrasse.
Alors j’extermine. Je pulvérise. J’atomise. Je désintègre. J’annihile. Je bute. Jusqu’au dernier des derniers. Me suis procuré du Goliath. Les marins sauront de quoi je parle.
Mais ces cafards occupent mon esprit. Moins que mon amour, qui brille au Nord un peu plus loin mais plus que ma muse qui pleure près la guitare. Et le sommeil se raréfie vers trois heures du matin.
Il faut que cela cesse et cela va cesser. Je bouche les trous. J’expérimente les matériaux. Le silicone, la colle à bois, la mousse P.U. Je colmate. Je supprime les planques. Je coupe les voies. Pas de printemps pour Marnie. Pas de fleurs pour Algernon.
Enfin voilà, je suis locataire. J’ai un bail pour trois ans. Ce n’est pas rien. Vous viendrez ? C’est au Pré Gervais, rue Simonnot, au treize. Vous pouvez déjà m’y écrire. J’attends de vous y lire. Des baisers.
Et là, maintenant, à cette heure, je ne sais plus du tout, absolument plus du tout pourquoi j’avais pris cette photo vendredi soir vers 1h04 dans ce bar de l’avenue Parmentier.
Sans doute quelque chose m’avait-il ému, touché, excité, intrigué, séduit, amusé, dans la pose, le regard et l’attitude de cette barmaid ? Sans doute, sans doute, puisqu’il y avait une autre photo d’elle.
Il faut avouer que j’avais trop bu, pensais-je. Neuf verres, c’est trop, me dis-je. C’est un de trop, me dis-je encore. Huit, c’est ma limite, me dis-je, avec quelque expertise. Passé neuf, je dois partir, m’excuser, respirer, rentrer lentement, faire face à un vertige, une nausée, regretter le dernier verre. Mais neuf, c’est mieux que dix ou douze. Là, je n’en parle même pas et je fais en sorte que cela n’arrive plus. Déjà, neuf, c’est rare.
À neuf, on se demande quel était le verre de trop.
Le verre de Chardonnay pris en attendant G. au Grand 8 ? Le verre de bière pris aux Cannibales ? Le petit shot de vodka qui l’accompagnait ? Ou bien l’un quelconque des verres de Cairanne, de Beaujolais ou de je ne sais plus trop quoi ? Et à quel moment les verres se dissociaient-ils de la série ? Par exemple, les verres bus à midi avec G. ne comptent pas, n’est-ce pas ? Mais le verre de vin pris en travaillant dans l’après-midi, juste avant de partir, dois-je l’inclure ? Alors cela ferait dix, me dis-je. Mais de 19h à 1h, le temps file comme un élan, me dis-je.
Bref, me dis-je, je m’étais endormi sans même enlever mon pantalon. Et réveillé à sept heures puis rendormi après avoir éteint la lumière, mais toujours avec mon pantalon. Ce besoin d’une protection. Contre le froid, la fatigue, les chats, la lumière du jour. Puis neuf heures trente et les chats qui attendent leur biscuit. Ce sont des chats qui ont droit à un biscuit au réveil. C’est comme ça. Et ils le savent. Ils revendiquent. Dès cinq heures du matin, souvent, me dis-je.
Puis j’étais aller chercher C. et nous avions zoné toute la journée, parce qu’il faisait froid. A peine une petite balade au bout de la rue chez Marian Goodman où une photo attire mon attention. J’irai la photographier, si j’y pense, me dis-je. Elle représente des gens en train de visiter un musée mais ils sont habillés comme pour une randonnée autour des lacs italiens. Les regards partent dans tous les sens. Vers l’intérieur des âmes, surtout. C’est un très grand format. On dirait un miroir, m’étais-je dit, tout à fait un miroir, avais-je pensé.
Bref, on avait zoné. La honte, me dis-je. On s’était fait un shampoing anti-poux, parce que recrudescence à l’école. J’avais fait des plans dans Autocad et C. avait regardé des dessins animés américains débiles dans lesquels des filles rêvent de super-marchés et tombent amoureuses toute les trente secondes du moindre crétin qui sort d’une salle de gym ou d’une cabine d’U.V. Horreur, effroi.
J’avais préparé des travers de porc caramélisé et du riz japonais. On s’était couchés avec des livres mais je m’étais endormi aussitôt. Vers deux heures du matin, gamberge infinie.
Ne parvenant pas à dormir, j’avais attrapé mon télémètre laser et mesuré toutes les pièces de l’appartement.
Je m’étais recouché en me disant qu’il me faut au moins 48m2. Je m’étais réveillé en me disant que j’allais probablement être assez profondément à découvert pendant les six prochains mois et je calculais mentalement le rythme mathématique de progression de ce découvert alors que C. me parlait de je ne sais quel dessin animé américain.
Ce matin, il fait beau et tiède. Je dépose C. à la danse et je vais au club de gym. Ensuite, je dépose mes affaires, lance une lessive et file chez E., qui a fait du poulet. On discute de nos névroses respectives et on organise des stratégies palliatives. M. vient nous aider. On refait le cosmos jusque vers 17h, puis les affaires reprennent.
Cette nuit, rêve de mort. Rêve de haine. Rêve de violence. Rêve si violent et si horrible que je ne peux pas le raconter. Atroce de précision, de violence et d’horreur. J’en frémis. J’en parle au chat, longtemps. J’ai besoin d’en parler au chat. Je m’en parle. Longuement.
J’écoute Henry Laurens et j’adore la manière dont il termine les phrases. Retombée abrupte systématique. Il faut que je regarde ce que cela produit sur son visage. Que je connaisse quel type de visage, quel type de corps habite cette voix. Sitôt cela écrit, j’irai voir sur le site du Collège de France.
Je crois que je suis inquiet. Je crois que j’ai peur. J’ai peur. J’ai peur d’être inquiet. Tout va bien, me dis-je, tout va bien se passer. Et si tout ne se passe pas bien, c’est très bien aussi, me dis-je. C’est la vie, me dis-je. C’est le métier qui rentre, me dis-je. Ou qui ne veut pas rentrer, me dis-je. Et c’est très bien, me redis-je.
Et je suis épuisé. Je veux dormir encore mais il est déjà cinq heures. Il faut se lever. Epuisé et plein de ce rêve, difficile d’organiser la journée. Mais je n’ai pas le choix. Il faut en finir avec ce dossier et ce sera chose faite, juste avant que le train ne s’arrête à Dunkerque vers 8h20. Froid glacé. Un café, un pain aux raisins.
Et hop, l’école. Life shows no mercy.
On regarde un morceau de Genèse d’un repas de Luc Moullet et l’ouvrière de l’usine de thon de Dakar me fait penser à la reprise du travail aux usines Wonder. Alors on regarde aussi. Puis deux extraits de Une sale histoire d’Eustache, puis quelques vidéos de Chris Burden, puis Conte de Cinéma de Hong Sangsoo. Et cet après-midi Les Musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi. Tout cela me réconcilie avec la vie et on va boire une bière.
Je me ris du froid et me commande un burger infâme. Et je suis bien calfeutré dans ma cellule. Et ça va très bien.
Il faut faire tremper le riz la veille. Le faire cuire 45mn avec une noix de gingembre haché. 600 ml d’eau pour 60g de riz. Feu très doux après deux minutes d’ébullition. Ajouter des algues, de la sauce soja, des légumes salés et pimentés, de la coriandre, de la cive, des oignons frits, un jaune d’œuf. Et voilà !
Encore un épisode de Virus dans la boîte. Montage son et mixage dans la journée, hop! Et cette fois, c’est totalement fou, effrayant, beau et émouvant. C’est un portrait de M.Z. en homme qui rit. Et puis avant, j’avais pratiquement bouclé le dossier CFM, qu’il faut que j’envoie demain direction l’Australie, pour que K.S. le renvoie à qui de droit. Comme il se doit j’avais souffert dans Autocad. Souvent, il suffit de dormir dessus. Seulement, il faut pouvoir. Il faut avoir le temps.
Mon écharpe me donne des boutons. Il me faut une écharpe en coton. Et il fait froid, froid, froid. J’ai froid, disais-je, pendant que C. répétait « j’ai faim ». – J’ai froid ! – J’ai faim ! Ensemble.
Hier soir, on avait dîné chez Y. avec les A. Pot-au-feu. Fromages. Trop mangé. Ce matin, sport. J’ai cru avoir perdu ma carte Grand Voyageur et mon Pass Navigo mais ils étaient cachés sous un bonnet de bain. Heureuse issue. Je réserve des trains pour les deux semaines à venir.
Demain, c’est le train à 6h40, encore. Dunkerque, glagla. Et je projette « Les musiciens de Gion » de Mizoguchi. Ca va être beau. Et froid. Mais beau.
C’était une journée rondement menée mais tranquillement. J’avais d’abord déposé C. et L. à l’école et elles avaient été bien mignonnes, avaient rangé les jouets de S., s’étaient habillées dans les temps, avaient pris gentiment leurs Pitch-Paf, avaient fait bonne figure dans le froid crachin matinal. Puis c’était la femme de ménage, les instructions, les aménagements d’horaires. Le dépôt des médicaments. La visite à R.V. Une salle de projection et deux salles de montage. Puis dessins pour le dossier acoustique CFM, puis arrivée de P.G. au studio. Thé et biscuits. On papote entre potes. Arrivée de G.M-S. Enrhumée. Ou pire. La pauvre. Un thé. Enregistrement. Rapide, comme toujours. À seize heures c’est plié. On rentre. Je croise Y. et C. de retour de l’école. On prend un thé. C. fait son piano. Elle progresse. Je rentre, je ressors. Courses. J’invite plein de gens et finalement j’annule tout. Je me fais des pâtes. Une bouteille de Minervois. Et demain, c’est Dunkerque. Et samedi aussi. Dimanche, montage, mixage, fin du dossier. Et lundi, mardi, Dunkerque again. Je me dis pff.
Je ne sais pas comment ça vient, comment ça arrive. C’est un empilement de micro-sensations de déficiences, de menus écarts. L’impression d’avoir perdu les pédales, mais à peine. D’avoir fait défaut, mais juste, juste. D’avoir dérapé, mais imperceptiblement. D’être à côté de peu, mais juste assez pour verser déjà dans la catastrophe.
L’angoisse, l’inquiétude. Mêlée d’une culpabilité poisseuse, faite de la sensation d’avoir manqué à mes devoirs, de n’avoir pas assez donné, pas assez essayé, de ne m’être pas assez battu, d’avoir lâché, d’avoir cédé, de m’être défilé, débobiné.
Ou, au contraire, d’avoir insisté lourdement, de n’avoir pas su lire entre les lignes, deviner les signes, d’avoir manqué de finesse, de jugement, de rectitude morale, de réserve, de pudeur, de m’être débraillé.
Angoisse, culpabilité. Brouillard médiocre. D’avoir déçu, d’avoir manqué de classe, de style, d’à-propos, de réflexe, d’énergie, de courage, de sagesse, d’esprit, de lucidité.
Je ne sais pas comment c’est arrivé, à quelle heure, ni même quel jour, quand, à quel sujet, à qui, comment, où, à quelle occasion, à la suite de quel événement ou absence d’événement. C’est un empilement. Vient la goutte qui fait déborder le vase, mais on ne le sait que lorsque c’est déjà trop tard et la dernière goutte n’est jamais ni la pire ni la dernière ni la première. C’est une goutte parmi tant d’autres et c’est abusivement que l’on dit d’elle que c’est la dernière. C’est la dernière jusqu’à la prochaine.
Et l’on voudrait disparaître. L’on voudrait jeter la journée dans un trou. Être ailleurs, demain. Avoir la tête à autre chose.
Mais on tourne en rond. L’on ressasse. Le ventre se creuse. L’estomac se noue. L’on devient blanc, vert. L’on sent perler une goutte de sueur au front. Les sourcils se froncent. L’on secoue la tête, repense à tous les moments embarrassants de notre vie. L’on se moque de soi-même, ricane de honte, balaye sous la tapis, n’est pas dupe. Ca s’empile et bientôt ça remplit la pièce et il faut sortir. Mais ça vous poursuit dans la rue.
L’on se blottit dans son col, fait le dos rond. L’on va oublier, ne sait pas ce que c’était. Demain l’on aura oublié. L’on ne saura plus. Il faut boire un verre.
Et c’est fini, c’est parti, c’est oublié. Si je ne l’avais pas noté je ne saurai même plus que ça a été là. C’est de la chimie, un arc neuro-hormonal, un pet de travers, rien, en somme.
J’avais préparé des travers de porc caramélisés pour C., qui les réclamait, et ce soir, à sa demande encore, des galettes de riz au lard séché et aux choux de Shanghai avec du soja caillé. Nous sommes restés au chaud. J’ai écrit à propos du film de HSS et je me suis dit que je ne viendrais pas au bout du texte aujourd’hui alors je l’ai envoyé à R. dans cet état intermédiaire pour qu’il me dise ce qu’il en pense et il vient de m’appeler pour me dire qu’effectivement il lui semblait qu’il fallait prendre le temps. Il me fait remarquer, avec une sorte d’inquiétude quant à ma santé mentale, que j’ai employé le « nous » de majesté et que ce n’est pas une chose à faire. Ca me fait rire, je n’en ai pas le moindre souvenir. C’était dans mon esprit un nous inclusif. Un nous autres, pas un nous-moi. C’était sans doute lié à mon inquiétude. C’était un nous d’empilement.
Nous ne sommes pas sortis, à part pour faire trois courses, et je n’ai pas pu remettre la main sur un des plans nécessaire pour une étude acoustique. J’espère que je l’ai laissé au studio. Ce plan qui manque fait partie de l’empilement. Et d’autres choses. C. va mieux. Elle tousse mais la grippe est passée. Nous nous administrons un traitement contre les poux parce qu’il y avait des poux et l’on en trouve, morts, dans l’eau du bain. Les chats sont des pots de colle.
Et voilà, c’était, si tout se passe comme prévu, ma dernière réunion pédagogique, mes derniers bilans. Je me souviens des premiers. Radicaux. Violents. Drôles aussi. Chauds. Il y a vingt ans, bientôt. Dix neuf, en vrai. Dix neuf exactement et je crois que je vais quitter l’école à peu près au jour près à la date où j’y suis entré, dix-neuf ans plus tôt. J’avais prévu de rester cinq ans et j’y étais resté dix-neuf ans. Nineteen… Ni…ni…nineteen… Nineteen. Écoute flottante. On prend le 16h34 avec J.P. On rigole.
Dans le train, au téléphone, c’était vent de panique sur le chantier. Coups de fils dans tous les sens. Le jus qui ne passe plus, le variateur qui flambe, le client qui s’inquiète, l’électricien qui ne répond plus, la rate qui se dilate, etc. Froncement de sourcils, inquiétude et puis je vais prendre une soupe avec Y. et C., qui avait 40 de fièvre les deux derniers jours mais, maintenant, ça va mieux.
En écrivant sur le dernier film de H.S.S., je relis d’anciens textes et retombe sur Jacques à dit et Le Bonheur, qui sont, je pense, de bons sketches pour Y-N.G. Il faudrait arriver à les dire comme L.T. récite du Rilke. Arriver à faire entendre la tendresse dans cette combinatoire.
Les chats font encore n’importe quoi, je vais leur donner leur Sheba, qu’ils me fichent la paix cinq minutes. Et puis il faudra encore pelleter de la crotte. Non, les chats, je vous jure, c’est un emploi à plein temps. C’est une punition. Un test. Et, quand je les gronde, ils battent de la queue et me regardent comme si j’étais le dernier des salauds.
Moi, je tousse et je n’arrive pas à savoir si c’est à cause des chats, si c’est une grippe qui traîne ou si c’est nerveux. Un peu de tout, j’imagine.
Ca miaule, encore. Et puis il y a C. qui s’ennuie dans son bain.
J’ai des plans à faire, une étude acoustique à mener, des montages son, un article à écrire.
Au lieu de faire ça, on a regardé L’étrange Noël de Monsieur Jack en buvant du thé et en grignotant des cookies à la noix de coco.
J’étais allé à la gym ce matin. Il faut que je me donne un programme draconien. Je récupère lentement la forme et il faut que je reperde au moins quatre kilos.
Il faut, il faut, il faut. Qui est ce « il » qui faut ? Qu’est-ce que falloir lorsque ce n’est pas « il » le sujet?
Je faux Tu faux Il faut Nous fallons Vous fallez Ils fallent
Je ne sais pas si c’est encore possible d’aimer encore quelqu’un d’autre. Encore un autre humain. C’est tellement long de connaître un humain. C’est tellement long d’en faire un petit tour. Je n’ai pas dit d’en faire le tour. Déjà, se connaître! Alors, un autre… Qui se protège. Se ment. Se cache. Se déguise. Tortille du cul. Ballotte. C’est décourageant. A la première embrouille on a envie de jeter l’éponge. On se dit, pff. On se dit, bof. On se dit à quoi bon? Et quand je dis embrouille, je parle du moindre signe. D’un regard de travers. D’une intonation. D’un geste. On se dit qu’on est vraiment mauvais public. Qu’on est vraiment implacable. Impitoyable. Inamovible. Je ne sais pas si j’ai le temps. Je ne sais pas si c’est encore possible. Si j’ai la place, l’énergie, l’ouverture. La patience. La bienveillance. La capacité d’accueil. La suite dans les idées. L’âge. Mais ce serait bien, d’aimer encore, si c’est possible. Ce serait bien. Ce serait bien. Ce serait bien ? Ce serait bien, non ? Allez, oui, dis-moi que oui. Dis-moi que ce serait bien, dis.
Mais non, je ne faux pas y penser. Tu ne faux pas y penser. Nous ne fallons pas y penser.
Se concentrer sur les actions à enchaîner. Se concentrer sur le travail, la survie, le maintien de la structure, la nourriture de l’esprit, l’entretien du désir, le délié des articulations, le port de tête, l’allure, la bonne tenue de l’ensemble, la rigueur, la continuité, la résistance à l’effort, le défi aux chocs.
Gling, fait le mail, mais ce n’est encore et toujours que du spam.
Je tousse, tiens, je tousse. Ca doit être les nerfs.
– Je t’aime papa ! – Moi aussi, chérie je t’aime, je t’aime plus fort que tout! – Qu’est-ce que tu es en train de faire ? – Je suis en train de faire mon blog! – Ah ?
Bon, je vais nourrir les chats et fabriquer du sashimi de saumon.
Ils sont bien gentils mais ils ne font que des bêtises. Déroulent et émiettent le rouleau de papier, mangent les feuilles des plantes, les vomissent sur le bureau, se font les griffes sur les meubles, etc. Et avec tous ces poils, je tousse.
Pas une seconde de répit. Pire que des humains.
En réalité, me dis-je, l’espèce humaine est une espèce assez tranquille. Heureusement que ce ne sont pas des chats qui gouvernent le monde, me dis-je. Avec ces gros mâles dominants qui empêchent tout le monde de bouffer, me dis-je.
Mais c’est que c’est quand même aussi un peu comme ça, me dis-je, avec les hommes, me dis-je. Hum, je dis-je. Mouais, me dis-je.
Non, les chats sont pires. De peu, mais pire. On peut toujours se le dire, me dis-je.
Avant cela, il y avait eu un week-end chargé, un déménagement, un mixage, des devis. Une projection au Studio 43.
Qu’elle était verte ma vallée (1941, 118′ de John Ford). J’avais pu remarquer que les étudiants s’empressaient davantage autour d’une table de ping-pong qu’à la projection d’un film de John Ford. C’était ainsi, m’étais-je dit. Je les regretterai d’autant moins, m’étais-je dit. Quitter l’enseignement sera plus doux, m’étais-je dit.
Je m’éloigne, me suis-je dit, je suis déjà moins là, je m’absente, me décorporise.
Ce qui n’empêche que le 5 février prochain, au Studio 43 de Dunkerque, à 14h30, nous nous projetterons Les Musiciens de Gion (1953, 90′) de Kenji Mizoguchi. Les happy fews se reconnaîtront. Aux autres, je n’ai rien à dire. Les autres peuvent bien jouer au ping-pong. Ou faire ce qu’ils veulent.
Bien installé pour deux mois dans le marais, chez PS, avec chats et consorts. Et retrouver Paris, finalement, on a beau dire, c’est retrouver la vie. Pas que je l’eusse perdue à Montreuil mais à Montreuil c’était une curieuse solitude.
Hier, il y avait eu les bilans, les accrochages et c’était toujours bien, même lorsque c’était indigent. Il y avait à dire. L’on soufflait, l’on s’asseyait par-terre, l’on veillait au chronomètre, l’on s’interrogeait sur le sens de notre coprésence, l’on s’émerveillait sur une couleur, sur une transparence. C’était beau, futile et essentiel. Cela me manquerait peut-être.
Cela seul me manquerait. Non pas seulement cela mais cela surtout. L’idée de cela. Le sérieux de cet émerveillement. Le sérieux de cette bouffonnerie. Le tragique grotesque de cette sérieuse bouffonnerie. Le tragique et grotesque émerveillement de cette bouffonnerie sérieuse et furieuse. Oui, me dis-je. Hum, me dis-je.
Mais maintenant, il faut construire, échafauder des plans, coordonner des équipes, apprendre, méditer, agir, anticiper, manœuvrer, développer. Ce matin, rendez-vous rue de Penthièvre et quatre-vingt coups de téléphone. Les affaires reprennent. Les affaires ne s’arrêtent jamais.
Et ce soir, c’est déjà la projection du film mixé dimanche, Virus n°2, au Forum des Images. Puis débat et l’on verra.
Décidément, il ne change pas. C’est le même. Je retrouve D.W. tel que je l’avais vu la première fois, il y a bientôt trente ans. Nous en avons bientôt cinquante et tout à coup nous en avons vingt. Dix huit. Dix sept. À peine.
Tout nous revient. Le canoë, les champignons hallucinogènes, l’ouragan, le camion abandonné, l’errance, le goûter au ketchup, le canoë dans l’arbre, la grenouille, la navette de la police. L’on se dit c’était au temps. C’était au temps où l’on n’avait pas de téléphones portables. C’était au temps où l’on disparaissait corps et biens pour dix sept heures. C’était au temps où les parents s’inquiétaient. C’était au temps où l’on écrivait des lettres par avion.
Après un café à Jussieu, l’on rallie Montreuil pour un passage au studio et pas mal de coups de fils professionnels pendant que D. colle un maximum de post-it colorés dans un dossier, qui est l’agenda de sa mission.
Ensuite, un crochet par l’appartement où l’on boit un whisky japonais en admirant la vue, puis l’on réserve une table chez Vit’Halles, mais ce n’était pas fameux. Ni bon ni mauvais. Sans audace. Sans générosité. Le minimum syndical. Le vin trop sucré. Pas assez de piment, pas assez d’épices. Trop poli, gentil, français, fade.
Donc on sort et hop, on va se commander une assiette de fromage et du Sancerre. Et ce vin, c’est comme un vieil ami. Un goût de raisin, oui monsieur. De raisin.