Ce sera bientôt le moment de former des vœux, me dis-je. Il sera bientôt temps de dessiner un œil au daruma et de lui assigner un souhait. C. aussi a reçu un daruma, offert par R. avec une paire de chaussettes japonaises à dix orteils. Et c’est aussi bientôt le moment de mettre en place de nouveaux rituels, me dis-je, de re-discipliner le quotidien.
J’aimerais arriver à me passer de smartphone, me dis-je. Mais alors il me faudrait une montre, un appareil photo, des carnets, des crayons, des cartes, une boussole, une clé 4G. Il me faudrait un petit sac pour mettre tout ça. Ce serait bien, tous ces objets dédiés à un usage simple et jeter ce truc totalitaire. J’aimerais ça.
Et puis, il y a, une fois réglée la question de l’endroit où nous allons vivre, régler celle de la gymnastique quotidienne, hebdomadaire.
Acidité cette nuit. Le vin. Brûlures de l’œsophage. Céphalée. Revoir le régime alimentaire. En même temps. Parallèlement.
Il y a deux éléments, deux contextes. La nuit et le jour. Le sommeil et la veille. Ce sont deux mondes qui ne raccordent pas exactement. A la lisière, l’angoisse. D’où une difficulté enfantine à passer d’un mode à l’autre. Une fois dans le bain de la nuit, ça va. Ça peut aller. Une fois installé dans le jour, c’est pareil. Il suffit d’y mettre l’énergie. Ce sont les passages de l’une à l’autre qui deviennent insupportables. Au bord du jour, au bord de la nuit, vertige et angoisse.
Effets de bord, dit-on. Et comment passer outre ? S’extraire sans peine. Glisser. La radio m’aide mais peut-être aussi que la radio ne fait qu’empirer les choses. C’est que cela devient de plus en plus difficile à supporter, le monde des hommes. C’est qu’il y en a trop, sans doute. C’est que les perspectives sont sombres. Au réveil, ça plombe. Il faut du temps pour s’organiser. Mettre la journée dans le bon angle. Placer le point de fuite.
Aujourd’hui, pas à y couper, c’était devis. Devis à tous les étages. Et même, visite du magasin La Maison en tissu à la recherche d’un coton gratté et finalement c’était autre chose et j’ai même envisagé de la toile à beurre. Déjeuné dans une cantine japonaise non loin, route de Bergues.
Novembre s’est écoulé d’un trait, le temps d’ouvrir une porte et de la refermer.
Pas vu passer. Pas vu finir. Déjà passé, déjà fini. Zou novembre, ouste novembre et c’est déjà Noël, bientôt. Noël tout seul et c’est pas plus mal. Noël vide et c’est très bien. Noël au balcon et c’est pas plus con. Il y aura des tracks à enregistrer au studio, un peu d’écriture, espère-t-on, du repos aussi et de la lecture. Et il fait toujours aussi chaud. Aussi tiède. Quinze degrés aujourd’hui à Paris et je lis qu’à Dunkerque presque autant.
Aujourd’hui, réveil vers neuf heures. C. m’appelle en Face Time depuis sa chambre pour que je puisse assister à distance à l’ouverture de la deuxième fenêtre de son calendrier de l’avent. Ensuite tout s’enchaîne. Tartines, jeux, courses rapides, cuisine, arrivée de R., tarot, déjeuner puis hop, la Villette pour le vernissage de l’exposition Microbiote, mais trop de monde, on ne reste pas et on va, à la place, à la Cité des Enfants jouer avec l’eau, les tuyaux, les paraboles.
Hier ç’avait été les expositions conjointes de H. et U. et il faut qu’on se voie très vite autour de quelques barriques nom d’un gilet jaune!
Et ce soir c’est déjà dimanche soir et demain Dunkerque.
Et voilà. C’est demain. Il est huit heures cinquante six et je me trouve dans la salle dite Théorie 1, en attente des étudiants de deuxième année.
J’ai dormi dans le train. Mon voisin travaillait, pianotait, regardait des photos. Je n’ai pas espionné, juste aperçu, entendu. Me suis laissé bercer par le cliquetis des touches. D’avoir supprimé l’application Facebook de mon téléphone c’est un peu comme de se relever d’une longue maladie nerveuse.
Penser à acheter du beurre.
Il y avait une belle porte verte au numéro 24 de la rue de la Gare, me suis-je dit en marchant vers l’école. Le train avait un peu de retard et je ne me suis pas arrêté au Monoprix pour prendre un café. Et voici la première étudiante qui arrive. Toujours ponctuelle.
Parfois mes journées ressemblent à celles de Jeanne Dielman, me dis-je.
Surtout le lundi, avec huit heures de cours. Deux fois quatre heures et une coupure d’une heure pour déjeuner.
Après l’angoisse du vide, la solitude du premier quart d’heure, l’arrivée au compte-goutte des rares étudiants ponctuels — enfin, « ponctuels », c’est une façon de parler: nous appellerons « ponctuels » celles et ceux dont le retard n’excède pas la demi-heure réglementaire — après celle des retardataires arrogants (qu’on ne rate pas et qui nous le rendent bien), on sent vite monter la fatigue, l’ennui, le doute.
D’abord, le matin avec les étudiants de deuxième année et puis l’après-midi avec les étudiants de troisième. Deux formes différentes de fatigue, d’ennui et de doute. Différentes en qualité et en quantité. En densité.
Et c’est sans doute très bien aussi. La fatigue, l’ennui, le doute sont certainement indispensables. Le doute, la fatigue, l’ennui amènent à un point de sincérité où il devient impossible de dissimuler le vide, la béance et le vertige. Où il devient inévitable d’affronter ces dragons mous. De se confronter. D’échanger nos fatigues, nos ennuis, nos doutes. Il devient inévitable de l’ouvrir, d’exprimer, de dire des bêtises et peut-être aussi de commencer à construire, à articuler une esquisse de forme dans la boue. Et quand de tout cela émerge soudain un moment de grâce, c’est miracle. Cela advint hier, vers 17h30, à la faveur du très beau journal filmé de J.K. Qu’elle soit bénie.
Mais s’être levé à cinq heures. N’avoir que peu dormi — parce que l’on dort mal lorsque l’on sait qu’il faudra à cinq heure sauter du lit. Avoir pris le métro bondé à Hoche (mon dieu, que les gens partent travailler tôt et quelle bousculade sur le quai à la Gare du Nord). Et le train de six heures quarante six. Les jambes pliées, le sac sur les genoux. La cohue à six heures quarante six, déjà. Ça reste agréable. Dormir enfin. Il y avait eu aussi cette dame, entrée à Lille Europe, avec son thermos de thé, ses croissants, son bureau roulant. Formidable. Admirable. Inspirante.
Oui. Tout de même, quatre heures. Deux fois quatre heures. C’est long. Epuisant. Désespérant. On s’effondre. On s’endort avant vingt heures. En écoutant la radio. C’est l’émission de René Frydman. Matières à penser. Ce soir: « la danse du couple ».
Coup de fil de R. qui me tire de mon sommeil paradoxal. Il fait froid dans la rue parisienne où elle se trouve. Il fait chaud dans la chambre de l’auberge de jeunesse où je somnole. J’ai pris une salade, un sandwich et de la soupe au potiron. Une bouteille de Coca zéro.
Et ce matin, ce n’est rien. Une conférence. Quelques échanges. Et cet après-midi, un débat. Rien de grave. Et ce soir, les vacances. Alleluia !
C’est un long mois. C’est un mois bien chargé. Et puis j’ai été malade.
Je ne vais pas encore très bien. Je ne dors pas bien. Mais ça va. C’est juste de la fatigue, de l’épuisement, ça va. C’est bientôt fini. Encore quelques jours.
Et puis c’est bien, au fond, ça rassure. D’être occupé. D’avoir du travail. D’avoir des choses à faire. Ça rassure. Ça structure. Ça vous pose. Ça vous nourrit. Mais ça vous consume aussi. Ça ne doit pas durer éternellement à ce rythme. Ça ne doit pas. Il faut trouver un rythme de croisière. Trouver de l’air, du temps.
Je me fais un congee au poulet. Et puis je me mettrai au lit avec un traité d’acoustique, ou bien Netflix, ou bien Candy Crush. Ou tout à la fois. Quelques gammes de guitare, avant. Peut-être. Sans doute. Il faudrait penser à prendre des notes, de nouveau.
Ces deux derniers jours, j’accueille des stagiaires du CIFAP au studio. C’est agréable. Familial. Chaleureux. Demain, dernière séance, hors studio.
Il s’était dit qu’à part le plaisir d’écrire, il n’y avait pas grand-chose à attendre de ce qu’il était convenu d’appeler « la vie ». La « vraie vie », comme on l’entendait dire (et cela faisait rire). La vraie vie, s’était-il dit, pouffant à s’en étouffer en mangeant sa tartine. Mais appeler ça un plaisir était tout de même un peu fort, s’était-il dit. Écrire était essentiellement une chose horrible. Moins horrible bien sûr que tout le reste, s’était-il dit. Et tout ce reste n’était rien. Et écrire n’était rien. Mais c’était ce peu de chose qui restait, s’était-il dit, ce peu de chose qui demeurait quand il ne restait plus rien. Et il ne restait plus rien. Mais aussi, avait-il ajouté, in petto, on pouvait aussi bien dire qu’il n’y avait jamais rien eu. Jamais rien eu d’autre que la folle espérance. Le fol espoir de la jeunesse. Il y avait eu la jeunesse, s’était-il dit et la jeunesse était une chose horrible, avait-il ajouté. Mais la vieillesse n’était-elle pas plus horrible encore ? — s’était-il demandé. Cela restait à prouver, s’était-il dit.
Et ce ruminant, il avait attaché son vélo et posé son sac. Il avait un moment caressé l’idée de s’asseoir là, sous la canopée et de commander un café mais ses poches étant vides il était allé s’asseoir dans le hall du conservatoire.
Le sac était lourd d’un kilo et demi de travers de porc, d’un paquet de choux de shanghai, d’un kilo de riz japonais, d’un sac de pâtes de riz coréennes, d’un sachet de porc séché mariné, d’une boîte d’oignons frits, d’une botte de coriandre et de divers menus accessoires. Le sac était lourd de lui-même. De sa propre toile. De sa propre structure. De sa pesanteur de sac. Le sac promettait un retour éprouvant, à deux sur le vélo sur les faux plats de Sébastopol, les faux plats qui mènent à Jaurès, les faux plats de la rue Armand Carrel, de la rue de Meaux, de la rue Petit et de l’entrée du Pré Saint-Gervais. À quoi il fallait ajouter le poids de l’antivol.
Heureusement, soufflait une petite brise. Mais il avait perdu l’idée qui avait provoqué cette première phrase. Une idée née de l’analyse, s’était-il souvenu. De la capacité d’analyse que permettait le langage, s’était-il dit. Du pouvoir de grossissement du langage et de l’écriture. De cette possibilité de s’étendre, de dilater le temps, d’étirer une idée, une impression. Il s’était dit qu’il y avait le temps de l’Histoire et le temps de la Vérité.
Aux yeux de l’Histoire, celui qui avait raison dans l’Absolu mais ne parvenait pas à rassembler un consensus valait moins, beaucoup moins, que celui qui avait tort dans l’Absolu mais parvenait à rassembler. Avoir raison dans l’Absolu n’avait aucun poids aux yeux de l’Histoire, s’était-il dit. Il y avait un autre lieu pour cela, s’était-il dit, avait-il espéré.
Cela commençait à sentir vraiment bon, les travers de porc caramélisés qui mijotaient depuis une petite heure et le riz bien chaud qui sifflait dans le rice-cooker. En allant faire les courses, il était tombé sur H.V., qui se rendait chez A.N., qui justement venait d’aménager juste à côté, en face, à cent mètres à peine. H.V. lui parla de son film mais il n’était pas libre pour la prochaine projection. Il faudrait remettre.
Et il se dit que c’était un peu con de parler de lui à la troisième personne et qu’il ne persévèrerait sans doute pas dans cette voie, bien qu’il soit peut-être intéressant d’essayer encore, de poursuivre encore. Cela mettait à distance, c’est évident.
Il avait envie de boire encore un verre de vin rouge mais il n’y avait que de la bière.
On attendait R. pour le tarot, les masques et le festin. Ce serait une belle soirée.
Je me trouve entouré de différents équipements collectifs. En face de mes fenêtres, se succèdent, en quinconces, une clinique, une maison de retraite et une résidence étudiante. La nuit, une femme tousse. Du moins il me semble, à la tessiture de la toux, que c’est une femme, mais il s’agit peut-être d’un homme au timbre aigu ?
On tousse, donc, toutes les nuits. C’est un fait. Quelqu’un se meurt longuement d’une quinte de toux infinie, juste en face, à quelques mètres, chaque nuit.
C’est la nuit que l’on entend tousser. Effet de la position allongée qui favorise le reflux de sucs gastriques dans l’œsophage ? Possible, mais je ne pense pas aux remontées acides: je pense à la mort. Je pense que quelqu’un meurt là bas, en face. Je pense que beaucoup de gens meurent là bas en face et moi aussi, je meurs, quoique plus lentement. Je pense que le temps file entre mes doigts, tandis que je ne fais rien contre. Et que devrais-je faire ? Mais travailler, aurait dit Andy Warhol. Bon sang, oui, c’est évident. Travailler. Rien d’autre à faire. Si. Quoi ? Rien. Ah oui, mais non. Mais si. Ah.
Cette présence de la mort est elle pour quelque-chose dans le fait qu’il m’est de plus en plus long, chaque matin, d’organiser le sourire du jour ?
Je crois que c’est aussi dû à la pauvreté des propos, à la rareté des échanges, à l’idiotie ambiante. J’allume la radio et c’est tellement idiot ce que j’entends que j’éteins aussitôt. Je refuse de haïr. Je refuse d’être contre. Il y a déjà tant de poids mort. Tant de gens qui se plaignent. Tant de soupirs inutiles, de vains râles. Ce qui est trop idiot ne mérite pas d’être écouté. On n’a pas tant de temps à perdre puisque l’on meurt. On meurt en face, pour me le rappeler.
Parfois, une voix s’élève, souveraine. Mais rarement l’été.
L’été, l’idiotie règne dans les rédactions et sur les plateaux. Une idiotie lourde, que la chaleur n’arrange pas. Je vois que je progresse au fait que ce ne sont plus les adjectifs que je retire mais les adverbes. Les adjectifs, il n’y en a plus qu’un ou deux de loin en loin.
Alors, oui, c’est plus long de sourire, plus long de sortir du lit, plus long de faire des abdos, quelques mouvements, de prendre une douche. Plus long d’être en vie, en train, en souplesse, en agilité, en réponse du vent, en prise avec la lumière, en vibration.
Heureusement, R. m’a inoculé l’ habitude matinale du jus de pommes-carottes-gingembre-curcuma extrait à vif et bu sur le champ. Il faut ensuite laver l’extracteur et cela procure un moment zen. Ce matin, on avait même ajouté un peu de fenouil.
Il faut dire qu’avant on avait regardé un autre épisode des Soprano entre sept et huit heures parce que celui d’hier soir était décidément trop triste. On ne peut pas commencer une journée en tristesse. Et puis c’était encore une belle journée roborative. Nous avions bien mangé et bu la veille, avec bro aux Bancs Publics.
Les Bancs Publics, c’est devenu ma cantine, avec le chantier qui est juste à côté. J’y avais déjeuné avec D. et nous avions été rejoints par G. Avec force rosé. Maintenant, deux semaines sans une goutte d’alcool, me suis-je dit. Et c’était ma première journée. Et c’était frais.
Éditions des voix de B., enregistrées lundi, des plans du studio, revus hier, sur place, en réunion de coordination. Passage aux impôts pour régler une vieille taxe d’habitation. Deux courses et hop. La fibre est HS mais j’ai de la 4G. Tout va bien.
Aujourd’hui avait été jour de grand nettoyage à la maison. Vaisselle, aspirateur, lessivage des sols, rangements, repassage. Je vois qu’il me faut des espaces de rangement supplémentaires pour la cuisine, des plaques à induction, consolider le support de l’évier, changer la robinetterie de la salle-de-bains, changer le flexible des toilettes, qui fuit, équiper le salon d’un meuble à tiroirs et à étagères pour livres, documents et objets, faire l’acquisition d’un écran pour regarder des films sans se tordre le cou, louer un perforateur béton pour installer les étagères des toilettes, etc. J’attendais pour ce faire que les chantiers de l’été s’avèrent et ils s’avèrent et je vais donc pouvoir investir.
Joie, allégresse, actions de grâce.
En ce moment, avec R., on regarde (pour moi c’est une re-vision) Les Soprano depuis la saison 1. Vu notre rythme, on en a pour un bon moment, parce que l’on tend à s’endormir devant si d’aventure on les regarde le soir. C’est aussi parce qu’on les regarde sur le petit écran du Macbook et qu’il faut donc être couché sur le côté pour éviter de se rompre les cervicales. C’est toujours aussi bien, les Soprano, même si je n’ai pas la surprise de la découverte.
Hier nous étions allés, en compagnie de C., pique-niquer aux Buttes-Chaumont et il y avait ce jeu, Buddha, apporté par R., qui consiste à tracer des formes avec de l’eau sur un panneau, qui redevient blanc en séchant au soleil. On avait joué aux cartes mais les cartes s’envolaient avec le vent. Le rhume des foins ne me quitte pas. Ensuite, nous étions allés à la piscine, mais R. en avait été privée en raison d’une panne de la machine à distribuer les maillots. On s’était retrouvés ensuite à la maison pour un tournoi de Yams en mangeant de la pastèque. On avait bu de la bière belge, rapportée de Bruxelles par R., pendant que C. s’était empiffrée de cerises. On l’avait déposée à Rambuteau avant de partir à pied à la recherche d’une terrasse hospitalière au soleil. Nos pas aléatoires nous avaient menés à celle du Plomb du Cantal, à Strasbourg Saint-Denis, où nous avions commandé un 25 cl de Gerwurzstraminer – ce qui n’est pas normalement autorisé « en limonade » mais nous fut exceptionnellement accordé après que nous eussions fait état de notre intention de déguster une saucisse fraîche-aligot ensuite, ce que nous fîmes. Avant cela, nous avions croisé tout à fait par hasard N., avec qui nous avions discuté jusqu’au coucher du soleil. Après le dîner, solidement lestés, nous avions fait quelques pas jusqu’à la station Jacques Bonsergent où nous avions attrapé la 5, direction Hoche, puis maison. Puis Soprano, etc.
C’était une semaine roborative, dont une bonne part consacrée au mixage du film de M.D., à l’organisation des chantiers à venir, à la recherche de thèmes musicaux pour le projet Data et à mille autres petites et grandes choses. Je n’avais pas eu le temps de faire les courses, pas le temps d’aller faire du sport, à peine eu le temps de faire mon lit.
C’est agréable de prendre le temps de ranger.
C’était une bonne journée et un vrai dimanche. J’attends R. et je vais peut-être déboucher une bouteille de Rasteau en préparant la cuisine.
Je me disais qu’il n’était pas utile de commenter. Qu’il fallait simplement décrire. Décrire simplement. D’un trait. On comprenait. Il n’y avait rien à comprendre.
Au cours de la conversation – je le note comme ça au cas où je sois amené à l’oublier – j’avais fait part à N. de ma théorie selon laquelle la seule solution pour sortir de la guerre des très riches contre le reste du Monde, inévitable en raison de la concentration des capitaux et de l’impossibilité d’une fiscalité mondiale taxant les échanges financiers, était d’abolir les héritages au-dessus d’une somme que j’évalue à peu près à quelques dizaines de millions de dollars, peut-être deux ou trois-cents, allez. Mais il fallait que cette décision soit prise par les super-riches, évidemment. Il fallait une prise de conscience.
Ah oui, et aussi j’avais commencé à regarder la cinquième saison de « The Americans », la septième de « The Walking Dead », la deuxième de « Luke Cage » et j’avais de plus en plus de mal à m’intéresser à l’Amérique. L’Amérique avait beaucoup perdu de son talent de raconter des histoires. Beaucoup perdu de sa fraîcheur, de sa foi, de sa vigueur. Depuis les Soprano, il y avait eu une perte manifeste. Pour commencer, il n’y avait plus de personnages, plus d’humanité, simplement des fonctions et des types. Il fallait que l’Amérique se réveille, me disais-je. Ou que quelque chose d’autre que l’Amérique s’éveille, me disais-je encore. Mais quoi, me demandais-je ? Qui ? Où ?
Je ne veux pas croire que nous soyons déjà le 7 juin et c’est pourtant la triste réalité. Le temps file comme s’il était avalé par une broyeuse géante. Ca en fait de la poussière. Des nuages de poussière rouge. De poussière de temps. Et on en bouffe de la poussière. La nuit, le jour. On est rouges de poussière. Rouges les bouches, rouges les yeux, les mains, les corps. On tousse du rouge de la poussière de temps. Et on mouche et on tousse. C’est l’allergie. C’est le rhume des foins. Ce matin, le métro coinçait un peu. C’était juste-juste pour l’école et un peu la cohue. Maintenant, on sait faire: on se jette sur le wagon de queue à Porte des Lilas et on investit le couloir. Résurgence, rémanence. Ensuite, un café avec R. près des Halles, dans le soleil du matin. Puis on vaque. Montreuil. Rendez-vous mastering avec G., très sympa. On papote tout en faisant des réglages. A. se pointe. Il est bientôt 13h. L’heure de partir, pour repasser au Pré, déjeuner d’un reste de tomates, d’un avocat, de pousses d’Alfa-alfa et d’une boîte de sardines à l’huile. Téléphone, mails, réservation d’une carotteuse à béton, réglages divers, prises de rendez-vous, organisation, administration, puis il est temps de repartir, attraper la 5 à Hoche, direction Breguet-Sabin. Passage chez les B. pour Kant et manutention informatique. Puis, un peu de refonte d’article en terrasse aux Halles. Audition de piano de C. Côtes d’agneau et crozets chez Y. Quelques parties de rami et de Loto puis back home. Sur le chemin, des tentes dans les talus du périph. Des familles font des feux de camp. C’était une bonne journée. J’écoute E.M. en direct du Canada tout en vidant la machine et en accrochant le linge. Demain, poursuite du mastering. Samedi, c’est C. et dimanche fin du mix M. Ca roule.
Je me dis quoi qu’il en soit, je me dis peu importe, je me dis quoi qu’on dit, quoi qu’on dise, il faut écrire. Il faut écrire et puis voilà. Sans se soucier d’autre chose, me dis-je. C’est déjà suffisamment compliqué comme ça. C’est comme la gym, m’étais-je dit. C’est toujours difficile au début. Difficile, ingrat, lourd. Il faut passer ce premier souffle. Continuer, ne pas se laisser happer par l’attrait du vide, la pensée du résultat, le vertige du jugement. Persévérer. Que dis-je, mersévérer aussi bien. Mon devenir-Thanos, me dis-je, taquin, pour rire. Mais on obtient, à la longue, à l’endurance, des résultats.
Et vient le moment où l’on décale des blocs de textes, où l’on supprime ceux que l’on avait laissé là un peu pour essayer, un peu en attente d’autre chose. D’autre chose qui était venu ailleurs. Une pensée qui devait s’incarner ici s’était incarnée autrement, sans qu’on s’en soit aperçu d’abord et c’était très bien. Ce sera très bien. C’est très bien.
Que la main se contente de suivre, de précéder. Que l’œil s’y jette de temps en temps, pour lire, pour rire. Et l’on pourrait très bien raconter une histoire, des histoires.
Ce serait bien, des histoires, m’étais-je dit.
Cette nuit, j’avais torturé un homme dans mon sommeil et je n’étais pas fier. D’abord, on lui avait coupé la tête. Je dis « on » parce qu’on était deux. On s’était occupé de la tête. Il y avait un trou à l’oesophage par où j’envoyais de l’eau au moyen d’un tuyau d’arrosage. Et des abeilles entraient par ce trou. La tête, elle, parlait. Ne paraissait pas souffrir de nos mauvais traitements. Elle toussait un peu. La voix était altérée. J’avais honte. De savoir qu’il s’agissait d’un salaud n’était d’aucun secours car j’étais pire que lui avec mon tuyau d’arrosage. Qui était il ? Que disait il ?
Je crois qu’il se formait beaucoup à partir de Donald Trump dont je me sens coupable de désirer la mort à chaque instant. C’est terrible de désirer la mort de quelqu’un, fut-il une ordure. Et il est un fait notoire que Donald trump est une ordure objective. Mais de là à en souhaiter la mort, me dis-je. Ah…
Mais je n’avais pas fait que torturer, j’avais dormi aussi. D’un sommeil paisible et rempli de joie à la re-vision (pour la vingtième fois) de Ordet de Carl T. Dreyer. Et qui n’a pas vu Ordet n’a pas encore vu un film de cinéma me dis-je.
On avait mangé un petit dahl dans un restaurant pakistanais de la rue du Faubourg Saint Denis, puis on était rentrés à Aubervilliers avec R. et on s’était mis à regarder Ordet, plus exactement nous avions terminé de regarder Ordet, commencé il y a quelque temps. Et le chat était venu regarder le film avec nous. Vraiment regarder, avec attention.
Ordet, un film qui capte même l’attention des chats.
Et puis ce matin il avait fallu partir pas trop tard pour récupérer C., manger du saumon cru pas trop loin, acheter des cadeaux d’anniversaire pour la copine L., passer au Pré, faire un shampoing anti-pelliculaire, un soin de verrues plantaires, regarder des débilités.
J’ai dit: « je te laisse trois ans de débilités et on commence à regarder des trucs intelligents ». En ce moment c’est 80% débilités et 20% trucs intelligents, à douze ans on commence à inverser la statistique. Elle avait ri, mais elle sait que je suis sérieux. Parce que les licornes et les princesses ça va un temps…
Et puis on était repartis. Tram. Métro. Rambuteau. Parc Anne Franck. Anniversaire. Bistrot. Ecriture. Et bientôt…