Ils sont arrivés aujourd’hui, finalement. Postés le 25 avril, il aura fallu attendre le 9 mai. Le livreur n’était pas une lumière, il faut dire. D’ailleurs, il a tout déchargé (les dix cartons) devant la porte et s’est barré, me laissant tout manutentionner. Mais j’étais tellement content de les recevoir enfin que je n’ai même pas cherché à lui demander de l’aide. On a beau dire, un objet reste un objet, même si le son de la version numérique est plus proche de ce que j’ai envie d’entendre. Avant, j’étais allé à la gym. Cardio, spécial dos et une demi heure de stretching. J’arrive en me sentant totalement à plat et je ressort avec une pèche intense et la ferme intention de ne plus boire de café et de ne plus manger de viande pendant un mois. Et aussi, il faut que je pense à chercher un cours de Kung Fu. Donc, de retour, le temps d’avaler une galette de céréale et une soupe miso, de transcoder quelques rushes pour Y. et je m’apprête à faire un saut à Montreuil pour récupérer les clefs du local visité l’autre jour.
C’est un local commercial, situé au RdC d’une copropriété en logement associatif-collaboratif, avec un local commun et une terrasse commune, des petits jardins collectifs, etc, bref plutôt un truc chouette mais comme c’est un cube de béton vide, il faut que je fasse calculer le prix des travaux, isolation, plâtres, sécurisation et puis fabriquer une douche, des chiottes, la totale quoi… Donc demain, après une réunion à Dunkerque, retour à Montreuil pour rendez vous avec une entreprise de maçonnerie. Agenda super chargé pour cette fin d’année et il y a aussi quelques films à sonoriser dont un qu’il faudrait avoir pratiquement fini pour vendredi. Ca, plus les rendez-vous pour distribuer le disque. B.L. et H.D. m’ont passé commande de Genève. J.B. aussi, du Nord. Il va falloir partir en tournée.
C’est comme s’il n’y avait plus d’enjeu. C’est à la fois doux et un peu triste. On n’a rien d’autre à faire que de laisser doucement couler le temps. Attraper ce qu’on peut. Ce qu’on a à dire, à montrer, à faire entendre n’intéresse personne. On peut continuer à faire des choses, des machins, par plaisir, par vanité, mais ça n’a presque pas d’importance. Les hommes sont bien gentils mais ils sont fatigants et beaucoup trop nombreux. Il faudrait pouvoir se mettre à l’ombre et vivre doucement. Mais on ne peut pas. Il n’y a pas les ressources. Il faut se procurer les ressources, aller à la chasse, à la pêche, lutter. Porter secours un peu aussi, de temps en temps, sans jouer au héros, juste parce que l’empathie nous le commande. Eviter de demander de l’aide. Eviter d’y croire vraiment, aux règles du jeu, mais les connaître. Pendant qu’Y. travaillait dans l’Est, nous étions donc en vacances avec C. Pas question de prendre un train ou un avion, tout était complet pour ce premier grand week-end pré-estival. On avait regardé des hôtels incroyables sur internet et on s’était dit qu’on irait bien un jour dans les bulles d’Allauch, dormir à la belle étoile, mais c’est à la piscine que nous sommes allés, finalement. Puis on a voulu voir chez Google, 8 rue de Londres à Paris, si on pouvait essayer des casques virtuels pour peindre dans l’espace, mais on n’ouvre pas comme ça à celui qui sonne. Il faut un contact et un rendez vous. Et puis, ensuite, je m’aperçois que les lunettes en question sont en vente sur internet. Ca coûte 900 euros le kit et on s’est dit qu’on n’en avait pas un besoin urgent.
Alors, on est allé prendre une glace pour se consoler et là-dessus les L. ont appelé et, puisqu’on n’était pas loin, on leur a rendu une petite visite. On est arrivé avec nos bonbons aux coquelicots, aux mûres et aux framboises et les L. nous ont offert des réglisses, de l’eau fraîche et de la bière.
On a discuté un bon moment, jusqu’à ce qu’il soit bien tard et que les L. se rendent compte qu’il est temps de préparer le lit de O., qui rentrait justement ce week end pour deux ou trois jours. Je met C. dans le panier d’un Vélib et on rentre comme ça. Ca lui fait des fourmis dans les pattes mais c’est drôle. Journée un peu maussade. Un peu blues. Marre de tout. Des tas de bêtises s’accumulent, qu’il faut régler. Heureusement, C. va jouer avec sa copine L. et je peux me mettre au montage son du premier film pour P.G. Quelques exercices de batterie. Je télécharge une méthode. Il me semble que je commence à faire quelques progrès. Il faut que je m’entraîne à compter et il faut que j’arrive à faire avec le kick des subdivisions du tempo battu à main droite. Pour l’instant, nerveusement, je n’y arrive pas. Il faut découpler. Commencer lentement et accélérer.
Tôt dans ma jeune vie, j’ai su qu’il n’y avait pas de mystère, qu’il n’y avait jamais de mystère car tout nous était donné pour ce qu’il est: simplicité, évidence, clarté. D’où j’entendais parler de mystère, je m’écartais placidement. Les architectes du néant, je m’en suis généralement tenu à distance, préservant mon indépendance et ma tranquillité d’esprit.
Je restais avec les femmes. Les femmes ne sont pas mystérieuses. Les femmes détestent le mystère. Elles feignent une adoration pour le mystère mais en réalité – souvent à leur corps défendant – elles ne peuvent le souffrir. Tout en elles s’oppose au mystère. Moi, j’appelle ça savoir vivre et, si je ne sais en général pas grand-chose de pas grand chose, je crois tout de même savoir au moins un peu vivre. Un tant soit peu. Et, ce peu, je le tiens exclusivement des femmes. Merci à elles et merci pour elles.
D’où ai-je su que c’était en demeurant auprès des femmes que pourraient m’être enseignés les principes adéquats ?
Pour autant qu’un état d’esprit puisse être imaginé comme préexistant aux situations dans lesquelles il est ensuite amené à se réaliser, au sens où l’on dit d’un accord qu’il réalise l’harmonie en rapport avec une basse continue.
Et d’où suis-je si inquiet, me-dis-je soudain, de savoir d’où vient ce qui est ? Ai-je seulement choisi et est-ce bien une question à [se] poser ? Ne pourrait-il me suffire de dire, par exemple, que je dois ce savoir au hasard qui m’a fait naître et baigner dans un gynécée, cet être invisible que l’on nommait alors mon père – mais que l’on ne nommait pas serait plus juste, me dis-je à présent – ne devant se matérialiser à mon intention que très ultérieurement (mettons pas avant mes seize ans bien pesés) et, je dois le dire, dans une assez totale indifférence me concernant (et sans doute une bien plus grande indifférence encore le concernant) ? Du reste, je parlerai peut-être incidemment de cette apparition et de ses rares répliques mais uniquement en tant que de besoin. Ma mère, elle-même, fut rarement présente et quant à ma sœur, cette ombre chétive aux grands yeux excavés, ce n’est certes pas auprès d’elle que j’aurais pu trouver quelque nourriture solide pour ma jeune âme. Mais alors qui furent ces femmes ? Tantes, cousines, amies de fortune et d’infortune ? La vérité est que j’en ignore presque tout. Il y eut un appel, me dis-je à présent. Je me souviens qu’il y eut un appel. Une forme d’appel intermédiaire entre un glas et un tocsin. J’entendis un appel et décidais d’y répondre. Je plongeai et ce fut tout. Et ce fut la fin de tout et le commencement de tout.
La vérité est que je tiens cette ignorance, ou plutôt cette indifférence à l’égard des liens du sang pour une des plus grandes chances qui aient été accordées à l’enfant que je fus. Rien que l’expression « liens du sang » m’amuse et m’étonne. Cette absence d’une référence à quelque filiation que ce soit, me concernant, a illuminé mes jeunes années. Et c’est une curieuse chose à déclarer que de se dire avoir été illuminé par une absence, quand j’y pense, me dis-je. Tout se passe comme si le bon nombre de fées, c’est-à-dire le nombre exact, si un tel nombre existe, le bon nombre de fées, donc, s’étaient penchées sur mon berceau, me dis-je à présent. Et je crois sincèrement que quantité de mes contemporains souffrent ou vivent mal tout simplement parce qu’un trop grand nombre de fées se sont penchées sur leur berceau, formant des souhaits contradictoires ou mal accordés. On peut aussi penser que certains souffrent ou souffrirent d’une pénurie de fées, mais c’est plus évident. Ce qui est évident ne mérite pas toujours d’être omis mais l’est souvent, justement parce que c’est évident. J’avais donc bénéficié d’une illumination négative, pourrait-on dire, suis-je obligé de me dire à présent, d’un sur-savoir né de l’ignorance. Forts de principes matérialistes, mes parents – ou ce qui en tenait lieu – n’invitèrent certainement pas grand-monde au baptême, s’il est permis de supposer qu’un baptême me fut accordé mais appelons baptême ma présentation au Monde et ce sera assez dit, me dis-je à présent, et il est apparent que nulle fée Carabosse ne se manifesta (ou bien fut-elle la seule à instruire les lignes de mon destin ?). Et c’est un fait patent que j’ai jusqu’à une époque avancée de mon âge à peu près tout ignoré des notions essentielles de père, mère, frère, sœur, cousin, cousine, oncle, tante, pour ne rien dire des inexistants grand-père, grand-mère, etc.
Toujours j’ai posé ma petite main, ma grande main, dans la main plus grande, plus petite, d’une femme et nous avons comparé nos lignes de vie, de chance, de destin. Et toujours, me-dis-je à présent, j’ai remarqué que les lignes que nous lisions au creux de mes paumes allaient s’effaçant tandis que celles que nous lisions dans les paumes de mes amies allaient se dessinant davantage, se démarquant par contraste et couleur, se précisant par la profondeur du sillon, dans un mouvement de contraction-affirmation, alors que mes lignes, sans jamais disparaître totalement, se voyaient prises dans un mouvement inverse de dilatation-effacement. Mes lignes semblaient sans fin et si maintenant j’examine la paume de ma main gauche je constate qu’il en va toujours de même. Elles semblent, ces lignes, se prolonger hors la main tandis que j’ai toujours constaté que les lignes de mes amies se trouvaient exactement circonscrites aux plateaux et vallons sur lesquelles elles naissaient et mouraient avec élégance. C’est peut-être en raison de cet apparent prolongement dans l’espace de mes lignes et de ce qu’un tel prolongement semblait me conférer de liaison au cosmos que me fut donné ce surnom de « capitaine ». A vrai dire, me dis-je à présent, ce surnom ne fut pas usurpé puisqu’il définit assez bien la fonction que je me trouvai finalement en position d’exercer au sein de ce que, par commodité, je vais appeler notre communauté. Je nuancerais simplement ce que ce « capitaine » semble désigner de statut hiérarchique car – et c’est un fait troublant, me dis-je à présent – à aucun moment il ne me fut nécessaire de faire la démonstration d’un quelconque mouvement d’autorité. Pas un ordre ne fut, à un quelconque moment, formé par mes lèvres et c’est heureux car qu’aurais-je pu ordonner ? Tout était en ordre et tout demeure en ordre.
À m’entendre, me dis-je, relisant ces dernières lignes, on pourrait croire que je parle d’un lieu hors du temps et de l’espace mais il n’en est rien. Simplement, je ne perçois du temps et de l’espace que ce qui me semble digne de constituer un ferment propre à ma nécessaire reconstitution. Nécessité vitale fait loi. Le reste se trouve immanquablement écarté, filtré.
Par exemple, je ne peux rien imaginer de pire qu’un repas à deux au restaurant. Rien de bon n’est jamais sorti d’un repas à deux au restaurant et ceux qui prétendent le contraire vous mentent. C’est un exemple entre mille de ce dont je ne parlerai pas mais je le donne ici à seule fin de démontrer que je ne parle pas depuis un espace abstrait et purement mental et qu’il m’est donné, à moi comme à vous, d’éprouver des expériences existentielles telles qu’un repas à deux au restaurant. Je n’en parlerai pas mais j’en parlerai tout de même un peu puisque me voila lancé, me dis-je à présent. Donc je le dis une bonne fois pour toute: jamais de dîner à deux au restaurant et moins que jamais un dîner à deux au restaurant en amoureux. Une femme que vous aimez, qui vous aime, ne veut pas vous voir en tête-à-tête mais veut vous voir en interaction avec d’autres, comme si elle regardait un film dont vous êtes le héros. Une femme que vous aimez, qui vous aime, vous ne voulez pas la voir en tête-à-tête mais vous voulez la voir en interaction avec d’autres, comme si vous regardiez un film dont elle est l’héroïne. Sinon, c’est comme si le rideau s’ouvrait sur un autre public. Sinon, c’est le miroir glacé de l’écran. La pression devient insoutenable et vous tient hors de la scène. Donc si l’on vous propose un dîner à deux au restaurant, ne refusez pas, ce serait grossier, mais venez avec une douzaine de personnes (dix-sept personnes est un bon nombre aussi).
Ah et autre chose encore, j’y pense soudain: j’entends souvent dire qu’on ne pourrait désirer que ce que l’on ne possède pas. Rien n’est plus faux. Je prétends au contraire, j’affirme, qu’on ne doit désirer que ce que l’on possède. Désirer ce que l’on ne possède pas c’est se condamner à de vaines souffrances. Désirer ce que l’on ne possède pas, c’est bon pour les couillons. Et je suis assez couillon pour savoir de quoi je parle. Je développerai peut-être cette question plus loin, quoique j’en doute. À cause de ma flemme, qui est grande je dois l’avouer (l’on gagne toujours à avouer sa paresse), mais aussi et surtout parce que rien d’important ne peut se communiquer en développant. Qu’il me suffise de rappeler que, lorsque l’on désire, ce n’est pas un objet que l’on désire mais un rapport à cet objet. Assez dit. Pour le reste, voyez par vous-même. Ce qui n’est pas pensé par soi-même, disait O.W., n’est pas pensé du tout.
Revenons à notre équipée. J’ai parlé de communauté mais équipée me semble plus approprié, me dis-je juste à l’instant. Ou plutôt équipage, me dis-je encore. Oui, équipage est épatant, me dis-je, cette fois réellement convaincu. Notre équipage donc, dont je fus modestement – mais dignement – désigné comme le « capitaine » mais cela ne fait pas une phrase. On peut choisir d’inclure ou d’exclure cela, je parle de mes errements, mais je préfère inclure du seul fait que, comme disait l’autre, les non-dupes errent.
Né sous le signe des Poissons, malgré un sinistre ascendant Vierge qui ne cesse encore aujourd’hui – et d’ailleurs bien plus aujourd’hui qu’alors, me dis-je à présent en y songeant, après y avoir songé – de me jouer des tours, j’entrai dans la vie en plongeant et j’ai ensuite évolué entre deux eaux. Doublement double, triplement double parfois. En compagnie de mes amies, de mes sirènes, de mes six reines, j’ai plongé. Je ne suis pas resté au bord de l’océan, comme d’autres sont restés. J’ai tout de suite jeté les dés. Cinq temps. Un, deux, un, deux, trois. Je rentre chez moi.
Cette phrase « je rentre chez moi », j’ai décidé, juste à l’instant, qu’elle serait ma dernière phrase. Je ne connais rien de beau comme une phrase construite selon le modèle sujet, verbe, complément. Ce sont les adjectifs et les adverbes qui nous mettent dedans. Il m’avait été confié le soin de faire les phrases. Les amis – il n’y avait pas que des femmes dans l’équipage, loin s’en faut – les amis donc, tous sexes confondus, se chargeaient de me fournir les images. Moïse et Aaron. Nul besoin de tables de la Loi. Nous étions la Loi et l’orthopraxie notre règle de vie.
Tous ensemble, alors, nous chantions. Ce chant de marins reste inscrit en moi et si je ferme les yeux je l’entend. De famille il n’était question, je me suis déjà un peu exprimé là-dessus. Exit. L’équipage était devenu ma famille, était tout ce que je connaissais, dans les faits, en fait de famille. J’avais bien revu ce père une fois ou deux, tenté des manœuvres de rapprochement. Sur ordre, bien entendu, car seul je m’en serais abstenu. J’avais même essayé de récupérer cette sœur désespérante. L’équipage s’était plié en quatre, l’on avait organisé des thés dinatoires. Échec et après tout tant pis ou tant mieux.
Mais c’est un récit que je voulais faire et je le veux encore.
D’où vient que me revient cette phrase entendue dans un film de JLG vers la fin du vingtième siècle ? Nouvelle vague, très exactement. Sans pouvoir le dire, je la cite parce qu’elle correspond à mon état d’esprit présent, me dis-je. Un récit, mais lequel, suis-je bien obligé de me demander à présent ? Notre équipage était en soi une aventure mais la décrire ne suffit pas à faire récit, me fais-je observer. Ou bien si, me dis-je ? Mais jusqu’où peut-on aller, me dis-je ? Jusqu’à chanter la chanson des marins ? Si je connaissais la musique j’en donnerais ici la partition, mais je peux toujours en livrer les paroles et donc les voici:
One hundred and one different sorts of fish is One hundred and one different kinds of dishes One hundred and three for my brothers you will see One hundred and one sides of life I bring to thee
Five fingers in my hand, five stars in the sand Five colors on my flag, flowers in my bag, kisses on my rag Five boats on the sea, five coins on the wood, holes in my hood Fifteen balls of gold and then I’m old and sold
One hundred and one, the number to call when the case is small One hundred and seven, the sexy leaven, all mighty heaven One hundred and one, the first step of everything One hundred and one, the shape of the stones in Men an Tol
One thousand and one men in black in Mexico One thousand and one cousins Jack, never coming back One thousand and one fishes in my sack, bottles of Jack One thousand and one buccas in the shaft to help you all
C’était il y a longtemps, au large des Cornouailles, on naviguait entre deux eaux. C’était un équipage. Ils formaient des images et j’en tirais des mots. Maintenant, je suis hors d’âge, j’ai gagné le rivage, me dis-je.
Il y avait encore un tsunami cette nuit. Au loin, des vagues gigantesques, hautes comme des immeubles. Elles ne venaient pas jusqu’à la plage. Elles menaçaient simplement, au loin. Un présage encore, pas déjà la catastrophe. Un avertissement. Il fallait préparer ses affaires et partir. Mais peu nombreux ceux qui se le tenaient pour dit. Je me réveille et je me dis: « je veux vivre ». Je me dis que ne veux pas attendre l’arrivée du tsunami sans rien faire, comme toute cette foule sur la plage, qui ne bouge pas. Je me dis qu’on est trop nombreux, beaucoup trop nombreux. L’ennemi c’est le nombre et le temps. En ce moment, je me réveille et je reste un moment avant de savoir si j’ai vraiment envie de me lever, besoin de me lever. Rien d’urgent ne m’appelle hors du lit et cela me déprime tellement que je n’ai pas envie de me lever. Mais alors je me dis que si je ne me lève pas maintenant, là, tout de suite, ça va être encore pire. Il faut que je me lève pour m’inventer de nouvelles raisons de me lever. Généralement, il y a de bonnes raisons de se lever, mais dernièrement les périodes de vacances se succèdent où il m’est possible de traîner. Heureusement, il faut amener C. à l’école et donc finalement se lever tout de même un peu. Et puis, il n’y a pas que des vacances. Non, le problème n’est pas de se lever ou pas, il est d’être engagé dans un projet. J’ai perdu dix ans. J’ai gagné dix ans. Et puis je n’ai plus de studio. Il me faut un studio. Demain, je vais visiter des appartements. Ca devient urgent. Impossible de travailler à la maison. Voilà l’urgence. Et aussi, j’ai envie de partir. D’aller travailler à l’étranger. J’ai fait acte de candidature auprès du ministère des affaires étrangères mais on ne m’a pas appelé. Il faudrait que je monte une affaire. Ca fait beaucoup de choses un peu lointaines. Et il y a le disque qui arrive et qui n’arrive pas. Qui devrait être arrivé mais n’a toujours pas été livré (alors qu’il est parti en début de semaine). C’est inquiétant. Beaucoup de choses lointaines, de gestes à entreprendre, de démarches à déployer. Tous les jours, je commence. Je recommence. Je vais recommencer.
Je ne peux plus continuer comme ça. Il va falloir que je me donne un cadre, que je me fasse un planning, un agenda, un emploi du temps. Par exemple, pour apprendre la batterie, j’ai besoin de m’exercer un certain nombre de minutes par jour mais pas plus, sinon c’est trop et ensuite j’oublie pendant plusieurs jours. Pareil pour la gym, l’écriture et tout le reste. C’est un agenda papier qu’il me faut. Et aussi, réguler le temps passé devant les écrans. Le limiter. Réguler le temps passé à marcher, le temps passé dehors. Mettre en coupes réglées. Question de vie. Donc, je dois. Vite, trouver le support. Demain ou lundi. Me passer des commandes. Me passer commande.
Le niveau baisse-t-il ? De quel niveau parle-t-on ? Comment se mesure le niveau ? Qui mesure le niveau ? S’il baisse, à partir de quand a-t-il commencé à baisser ? De quel niveau nominal partons nous dans un mouvement baissier ? Y a-t-il baisse constante ou alternance de baisse et hausse ? Les phases de baisse sont elles globalement plus longues ou plus courtes que les phases de hausse ? L’amplitude des périodes de baisse est-elle plus importante que celle des périodes de hausse ? A-t-on une perception juste des rapports respectifs de la baisse et de la hausse ? N’a-t-on pas tendance à surestimer les signes de baisse et inversement à sous-estimer les signes de hausse ? Tous les niveaux baissent-ils simultanément ou certains niveaux montent-ils pendant que d’autres baissent ?
On s’est tous couchés et réveillés tôt, parce que L. devait partir en classe de sport, que Sa. avait tout simplement école et que Se. est venu les chercher vers 7h15. On s’est dit au-revoir mais finalement on s’est croisés (sauf L. évidemment) de nouveau à 17h15, alors que nous partions à la gare. Cette nuit, je ne sais plus ce qui m’a occupé. Parce qu’alors que j’étais en train d’essayer de m’en souvenir, C. n’arrêtait pas de me dire: « J’ai faim. Quand est-ce qu’on se lève ? » et bref, je ne me souviens plus de rien. Ensuite, on a longuement traîné, N. n’avait pas de rendez-vous avant 11 heures. On est sorti, juste pour faire un tour du pâté de maisons, quelques courses, puis on est rentrés faire la cuisine. Un risotto aux cèpes. Ensuite, glandouille tranquille jusque 17 heures. Rien de très définissable. Lectures, visionnages, parties de 1000 bornes et de Stratego. Puis le métro, Bruxelles Midi. La station est fermée de toutes parts. Il n’y a plus qu’une entrée. Il faut faire le tour du bâtiment pour la localiser. On est rentrés en moins de temps qu’il n’en faut pour dire ouf. Aller à Bruxelles, finalement, c’est à peine plus long que d’aller à Cergy.
Se pose, en déjeunant la question suivante: si j’ai un projet, sachant les difficultés, les obstacles inévitables, les mille raisons de renoncer, le fait de me dire que tout n’est que jeu, que rien n’est réel, que tout n’est fondamentalement qu’illusion, va-t-il plutôt dans le sens de me faire renoncer par manque d’enjeu ou plutôt dans le sens de me pousser à persévérer – ce qui apparaît comme des obstacles et des difficultés n’étant pas moins illusoire que le reste ?
Y. a préparé des pommes de terre sautées. Ca sent bon, j’en mangerais bien mais il faut absolument que je perde cinq kilos donc rien. Une tisane.
C’est ce qui est paradoxal avec l’ascenseur de ma cousine. On descend et on est finalement au premier étage quand même, parce que l’immeuble est bâti à flanc de colline. C’est la partie de Bruxelles qui évoque à la fois les Champs Elysées et le Seizième arrondissement. On est venu passer le week end avec C., Y. restant à la maison pour travailler. On repart lundi en fin de journée. N. avait prévu un emploi du temps si serré qu’en en réalisant 10% on est déjà sur les genoux. Hier visite des Musées Royaux. Sublimes objets amazoniens. Têtes réduites, robes de plumes. On se balade et on va jouer à « Small World » chez S., chez qui l’on dîne et papote en descendant des bouteilles jusqu’à minuit. On dort dans le salon avec C. Chacun a son canapé. Toute la nuit j’entends craquer une lame de plancher et il faut absolument que je sache d’où ça vient. Je finis donc par me lever et arpenter la pièce, en tendant l’oreille. Ca vient du côté du radiateur. Je palpe le plancher en dessous. Légèrement humide. Il y a dû y avoir une fuite. Ca a été mouillé, ca sèche et en sèchant ça craque. Voilà. Une fois cette explication rationnelle en poche, je me rendors. Je rêve qu’il y a un film à tourner pour par cher dans un magasin, que l’on j’avais récupéré suite à un incendie qui en avait réduit le prix à une bouchée de pain. On était donc en train de préparer ce film et le seul travail, vraiment, c’était d’en écrire les dialogues et pour faire cela je me donnais un an. En me réveillant je me dis que c’est beaucoup trop long. Que cinq jours devraient suffire. J’alterne rhume – nez bouché – saignements. Avec des phases asymptomatiques quand j’ai beaucoup bu (l’alcool déshydrate). Aujourd’hui, après une matinée glande et jeux de sociétés, musée royal des sciences naturelles. Beaucoup d’installations dynamiques d’animaux empaillés qui rappellent celles de Guo Quiang Cai. Il m’intéresserait d’ailleurs de savoir si elles en sont la conséquence ou la cause. S’agissant d’une exposition temporaire et récente, j’aurais tendance à penser qu’elles s’en inspirent mais peut-être s’agit-il d’un type de scénographie répandu depuis des années, allez savoir. La galerie de l’homme. On y rencontre nos lointains australopithèques d’ancêtres. C’est émouvant, ces petits hommes-singes. On se sent pris dans l’évolution soudain. Je fais tous les tests physiques et cognitifs. J’en tire la conclusion que je vais très mal. Physiquement et intellectuellement, je suis au plancher en ce moment. Une grande phase de réanimation doit commencer. Je dois reprendre les exercices cognitifs, la musculation, un régime de fond et me mettre à un art martial. Reprendre aussi sérieusement la thèse sur Hong Sang soo. Trouver un titre. Aller consulter les fonds universitaires. Bref, il faut que je me bouge le cul, comme on dit. C’est un chouette endroit pour faire un check-up, la galerie de l’homme et puis après passer par la plus grande collection d’iguanodons, saluer le T-rex et le stegosaure avant de rentrer pour se préparer une bonne salade de lentilles. Je suis content de récupérer très bientôt du temps et de l’espace.
Se déprendre des outils statistiques, du retour, de la reconnaissance factice, de la vérification d’amour, de la chaleur éphémère. Aller vers le dehors, l’ailleurs, prendre le frais. Ne pas oublier de mettre un pull et une écharpe.
Et aussi je me disais que ce n’était pas sain de laisser comme ça dérouler les mêmes sempiternels re-postages d’informations recyclées, pas sain de s’exposer ainsi. On n’est pas immunisé. On n’est pas indemne. L’on se retient beaucoup de polémiquer, parce que c’est tellement fatigant de vouloir avoir raison, tellement vain. L’on se retient beaucoup de ne pas exprimer sa sidération, son indignation, sa stupéfaction, son hilarité, son mépris, sa colère. L’on se retient beaucoup mais toujours l’on ne se retient pas assez. Changer de dispositif. Inverser le dispositif. Organiser la disparition
J’ai mis le nom en titre, parce que je ne voudrais pas oublier cet artiste, dont vu une exposition hier au Palais de Tokyo. Très beaux tressages de papiers et collages. Et cette femme à la robe idéalement adaptée, c’était trop beau. On se prépare avec C. à partir pour Bruxelles passer le week-end avec la cousine N., ses enfants et son ami S. Soleil et fraicheur. Envoyé ma démission et c’est bon, c’est bon. Retrouvé ma liberté d’expression. Enfin bientôt. Dîner avec P.G. mardi soir, après un petit tour place de la République, pour jeter une oreille à la nuit assise avec les mains qui font font font les petites marionnettes. On est encore pas au Speaker’s Corner mais c’est bien sympathique. Ensuite, direction « La Fresque » et les serveuses nous font tourner bourrique de table en table mais c’est drôle et avoir un bon copain c’est chouette. Cette nuit, je m’installais dans un appartement gigantesque à Lille, sans avoir les moyens de l’acheter ou de le louer. C’était un peu inconséquent de ma part.
Il faudrait voir à ne pas mollir, s’astreindre donc à une discipline quotidienne. Reconquérir l’organisation de son temps. Cesser de se laisser totalement phagocyter par les interfaces, les dispositifs. S’octroyer des instants de sécheresse et de solitude, d’errance et de divagation. Je sors d’une période d’anxiété. Il faut dire que j’avais reçu une facture téléphonique de 22000 euros. Ca n’est jamais très agréable. Heureusement, grâce à l’intervention de l’ami A.F., cette facture a pu être ramenée à une somme – certes très excessive – plus humainement supportable. Mais j’ai vécu ces semaines d’angoisse comme une sorte d’épreuve, d’invitation à un retour sur moi-même et sur ces pratiques pathologiques de communication, de consommation contemporaines. De là à dire que j’ai changé si peu que ce soit serait exagéré. Mais les lignes ont bougé. La reconquête est en route. Et sinon, donc, j’étais – cette nuit – en fuite, après avoir tué (des innoncents, morts pour avoir été là où il ne fallait pas au moment où il ne fallait pas). Coupé de mes complices (que je ne parvenais plus à joindre par téléphone), j’errai, après une course compliquée et de nombreux épisodes oubliés, sur une barque, une coquille de noix, tournant autour d’un gigantesque siphon. M’éloignant, me rapprochant sans cesse, à grand coups de rames. Nous étions nombreux à tourner ainsi. La saison 3 de Hannibal, ce n’est plus que le décorum et le grand guignol chrétien. La fascination pour la vieille europe et la superstition. Ca ne bouge plus. C’est Mme Tussaud à tous les étages. Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de sept ans de C. T.M. est passée, comme ça par hasard. On a mangé de la pizza d’anniversaire. Je suis allé cherché une batterie électronique et hier j’étais allé acheter une trotinette. C. a été gâtée. demain, c’est gâteau avec les cousins.