IN THE POCKET

On s’était retrouvé à 9h station Pyramides, pour le petit déjeuner avec P.G.
Cette fois, je n’avais pas de sac, rien pour écrire. 
Je devais ensuite assister à 10h30 à l’office funèbre de R.D. à Saint Roch. Je m’étais dit, je ne sais pas pourquoi, pas de sac à dos dans une église. Simplifier la silhouette. Gravité et tristesse de la situation. 
Il ne fallait pas en plus ramener ses petites affaires là-dedans, m’étais-je dit.

C’était intimidant. En bas des marches, H.D. attendait, mais elle ne savait plus quoi ni qui exactement et moi je ne savais pas quoi dire ni quoi faire alors après être resté quelques instants les bras ballants, je gravis les marches, vais embrasser les amis et m’asseoir au troisième rang. 

Les églises c’est toujours étrange.
C’est comme au tribunal. On vous demande de vous lever, de vous asseoir. Il y a des gestes et des mots rituels, qu’on choisit de dire ou de ne pas dire, de faire ou de ne pas faire.
C’est parce qu’il y a tout ce cérémonial que c’est bien. Je veux dire, c’est nécessaire. Il faut y mettre les formes sinon la mort c’est terriblement abrupte et inepte.
Même sans religion, il faut un cérémonial.

Déjà les mecs des pompes funèbres -on dirait les brigades du tigre avec leurs moustaches- ont cette qualité graphique, presque caricaturale. 

Je vois le pauvre U. qui serre les dents. Pour lui, l’église c’est d’une violence terrible. Je sais comme la religion est une chose horrible à ses yeux. Je le comprends. Moi non plus je n’aime pas ça alors je regarde les ors du plafond, les reliefs des alcôves, les fausses perspectives, les vrais et les faux marbres. Les enfants de chœur. L’un des deux est plutôt un adolescent de chœur. On dirait que c’est le chef. On se croirait chez Buñuel. 

Le curé signale que les deux enfants de chœurs c’est en hommage à R., qui fut enfant de chœur lui aussi. Ils sont comme investis d’un rôle. Ils ne chantent pas mais ils tiennent un rôle. C’est de la peinture, du théâtre. Je laisse les trucs de résurrection, de rachat, de pardon et de notre père qui nous juge et qui nous aime me glisser dessus, le nez au plafond. Après, les discours sont magnifiques et émouvants. Surtout celui d’H., qui énumère plein de petites anecdotes de vie, faisant littéralement vivre R. sous nos yeux. 

On se faufile autour du cercueil. J’évite le goupillon. 

Je sors. Je rentre. A pied. Cagnard.

Je mange fissa. Y. appelle. Je réserve une bagnole de location pour les deux semaines à venir, histoire d’emmener C. un peu en vacances.

J’y retourne. 
Père Lachaise. 
Et là, je suis en retard. 

C’était à 14h30 et il est 14h45. 
Je vois des gens, mais je ne connais personne. J’essaye de demander des informations à l’accueil du colombarium mais il y a plein de gens qui pleurent et dont les questions ont l’air plus urgentes que les miennes. Je ne veux pas emmerder H. alors j’envoie un texto à U. pour dire que je vais prendre un café plus loin. Mais U. n’a probablement pas consulté son téléphone. Je vais prendre un café. J’attends 15h30. Je ne vois sortir personne de connaissance.

C’est très étrange. Je me demande si je suis bien là. Si c’est bien aujourd’hui.
Deux cafés et je rentre.

Le soleil tape. Je suis trop habillé. Je m’effondre et je dors une heure.

Je pense à R. qui zappe d’une chaîne à l’autre en disant « s’il y a un mec avec un flingue sur une chaîne, il faut que je tombe sur un mec qui se prend la balle sur une autre ». Qui se réveille la nuit pour demander « tu dors, imbécile ? ». Qui dit « in the pocket » en feignant de glisser quelque chose dans sa poche, qui entre dans les boutiques en déclarant de sa voix d’acteur « Je suis le diaaaable! ».

IN MEDIA RES

Il avait d’abord été question de prendre ce petit-déjeuner à neuf heures au Holy Belly, 19 rue Lucien Sampaix mais, arrivés sur place à l’heure dite, force nous fut de constater que l’endroit se trouvait fermé le mercredi. Nous décidâmes de nous replier vers la rue de Bretagne, après une rapide et infructueuse incartade en direction du canal.

Et finalement, c’est sur la place de la République, dans le vacarme, que nous nous sommes arrêtés.

La statue est maculée de tags et un pédiluve à été ingénieusement pensé pour rafraîchir un été qui, hélas, n’en a pas besoin.

Splendeur institutionnelle du vide. Cette place, plus que toute autre à Paris, incarne et ce vide et cette splendeur, avec force. Parce qu’elle est réellement vide. Et pourtant bruyante, assourdissante au point que l’on y expérimente une particularité sismique de l’espace temps. 

Évidemment, il est hors de question d’y travailler (quoique). Et, puisque l’on s’était donné comme objectif de trouver un endroit calme et hospitalier à l’écriture, une fois avalés cafés croissants et jus de fruits, nous dirigeâmes nos pas vers la rue de Bretagne. 
Quand on a dit quelque chose, il vaut mieux s’y tenir. 

Et là, deux terrasses: l’une ensoleillée, à droite, propice au farniente, l’une à l’ombre, à gauche, invitant au travail. Nous optons pour le soleil, à la terrasse du Sancerre, mais nous replions rapidement à l’intérieur pour écrire (puisqu’aussi bien c’était là notre objectif initial).

Finalement, c’est comme la télé quand nous étions enfants, Facebook. Tout le monde y lit et y voit la même chose. Les mêmes posts, les mêmes news, les mêmes fragments de mémoire. Après une phase de diversification, où chacun allait puiser et ramener à l’écot commun les perles glanées, c’est maintenant le règne de l’algorithme laminaire. 

Et aussi, la remontée de l’expression massive de la bêtise, qui rend insupportable la présence de l’autre, la promiscuité de sa connerie viscérale. Une telle situation porte, paradoxalement, à adhérer à n’importe quoi du moment que ce n’importe quoi mette fin au bruit. Si c’était une stratégie, elle serait impeccable. Mais ce n’est qu’une logique de marché et de concentration.

En marchant, il est question de l’affaiblissement des institutions comme source de l’amplification du bruit de fond. Et de l’impact en retour de ce bruit de fond sur les institutions, qui s’en trouvent encore affaiblies, d’être ainsi piétinées par l’expression aveugle de la bêtise.
Mais tout cela, me dis-je, c’est encore du bruit. Je veux dire, on ne peut pas débarquer là-dedans avec de gros sabots.

Tout cela invite au retrait, à la distance, à la prise d’air, à l’immersion dans la durée.
Tout cela appelle au mouvement vers les cimes, les forêts, les océans, les vallées.

UN ASCENSEUR SANS BOUTONS

On habitait au vingt-quatrième étage d’un truc qui tenait à la fois du Palace et du grand magasin chic. Mais l’ascenseur ne possédait pas de tableau de bord. On trouvait bien un ou deux boutons, mais c’était une alarme et un gros bouton noir qui pouvait aussi bien ne servir à rien.
J’interpelle le groom, tout droit sorti du « Dernier des Hommes » de Murnau. 
– Il n’y a pas de bouton dans cet ascenseur ?
– Comment ça, pas de bouton ? Et ça ? Et ça ?
Il désigne le bouton d’alarme et le méchant bouton noir.
– Vous plaisantez ? Comment me rendre au vingt-quatrième avec ça ?
Il se gratte la tête et appelle le central.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel dans l’ascenseur, l’entends-je s’exclamer, qui a retiré les boutons ?

Je n’attends pas d’en entendre plus et je monte à pied.

À l’étage supérieur, c’est à dire au rez-de-chaussée, il y a une sorte de fête commerciale, qui ressemble à une réunion tupperware pour jeunes gens de la bonne société.
Jeunes hommes et jeunes femmes en uniformes, partageant – extatiques – leurs expériences d’achats. 
Charriots de petits fours se frayant des trajectoires folles, au risque de me renverser.
Ruée aux ascenseurs et à cet étage il y en a plusieurs et ils possèdent des boutons. 
Que croire ?

Petit déjeuner. 
Café, 100 g de mimolette vieille, 15g de beurre, deux galettes de riz au sarrasin. 
On joue à Dobble avec C. une fois qu’on s’est raconté nos rêves.
Il fait trop froid. Elle est sortie vêtue d’une simple robe d’été et frime sur sa trottinette, comme si c’était une Harley.
J’avais dû rentrer précipitamment du Nord à cause d’une erreur de mixage. 
Le film numéro un était sorti en quadriphonie et non en 5.1 comme il se doit.
Ce matin, rendez-vous sur le plateau d’exposition pour un bounce réparateur.
C’est beau de voir l’image gigantesque dans son format de projection réel, après avoir travaillé sur des timbres-Poste jusqu’ici.
On termine tôt.
Après-midi administratif. Des mails, essentiellement. 
Je vais chercher C. à 16h30. On va acheter une Praluline pour le goûter.
Vers 17h, un saut chez Pelleas, pour le vernissage de R.O.
Ce sont des photos stéréoscopiques. Incroyable comme les clichés pris en Inde ont l’air de dater d’un siècle. Elles raccordent avec les photos de tournage du « Temps retrouvé ».
Sur celles du Vietnam, on voit davantage qu’on a affaire à des corps contemporains.
Les signes sont subtils.
La façon de poser un pied sur la margelle d’une fontaine. 
Le revers d’un jean.
Je ne sais pas.
Il y a de la mangue fraîche et bien mûre. On tape dedans sans se gêner, C., Y. et moi.
On est mal élevé dans cette famille.
Bonjour, au-revoir, on rentre.
À côté, il y a un bar à chats.
C. veut prendre un bain moussant, Y. et moi on « travaille » un peu encore.
Rendez-vous tout à l’heure avec G.C. pour parler de projets éditoriaux.
Remis un disque ce matin à la librairie « Les Cahiers de Colette ». 
J’espérais pouvoir y faire une lecture des audio-descriptions mais C. ne me laisse même pas terminer ma phrase: « pas de musique ici ». 
Pourtant, je pouvais même me passer de musique, mais quand les objections viennent du cœur, il ne faut pas forcer.
Déjeuner: 200g de steak dans l’onglet, une boîte de haricots blancs à la tomate.
La Praluline au goûter, c’est une folie.
Boire davantage d’eau.
P. m’a fait rire avec son idée pour contrôler l’hygiène du cabinet de toilettes des bureaux de la Géode. 
Quelqu’un y avait scotché une affiche imprimée avec un texte du genre « Veuillez laisser ces lieux…etc. » mais rédigée avec une certaine hargne, pas mal d’emphase (« Il est impensable que… »). Et P. d’imaginer un dispositif astucieux qui prendrait une photo des toilettes au moment de l’ouverture de la porte et une autre photo à sa fermeture, l’ouverture de la porte nécessitant l’emploi d’un badge nominatif. Du coup, plus possible de saloper anonymement les toilettes. 
Je réfléchis à un livre qui s’appellerait « dispositifs » et décrirait un certain nombre d’installations fictives, destinées à répondre à des problématiques concrètes rencontrées en telle ou telle occasion semblable à celle-ci.

DINOSAURE GONFLABLE

FOR NO ONE

« Je n’y suis pour personne, dit-elle, pour personne…
– À qui le dites vous ? – demande la voix, l’autre voix, autrefois amie, autrefois aimée.
– À vous, grand sot, mais pour vous je n’y suis pas plus. »

Elle avait fermé la porte dans un grand rire.
Elle avait dit: « je veux pleurer » et elle avait ri.
Elle n’avait pas seulement cherché à donner le change, se sentant seule – même en la présence de l’être autrefois aimé, hier encore peut-être, il y a un instant.
Allait-il s’en mortifier ou s’en trouver grandi ?
Il décida de s’en étonner, ne pouvant faire autrement.

Les yeux noirs et vides, encore comme toujours. 
Les grands yeux riant d’une noirceur vide. Maintenant ils ne voient plus rien, ne peuvent plus rien voir d’autre que le pâle reflet de son propre visage, éclairé à demi par le jour mourant, dans le miroir terne et l’humide désordre de la buanderie. 
Drôle d’idée, cette buanderie. Hors saison. 
Mais ces deux là ne sont pas d’ici.
Ils sont d’une espèce qui parcourt rêveusement la carte du Tendre et bat du pied au clavecin.
Ils sont d’une trempe contrapuntique.
Cadence parfaite. Marche harmonique.

Seules les dents, comme perles, étincellent dans la semi-obscurité, danse de lueurs autonomes.
Sourire qui est d’un collier pour les yeux noirs derrière la cascade des cheveux.
Qui est d’un diadème pour la silhouette drapée d’une simple serviette de bain mais on aurait dit d’une toge. Main crispée au nœud juste sous l’épaule saillante dans le rai bleuté.
Le ronronnement des machines, les perles de buées aux carreaux irréguliers, l’oiseau derrière la branche, le ciel penché, la lune déjà, au-delà l’étang et puis plus rien, le monde.
Elle écarte une mèche des longs cheveux roux et avance dans ce désordre, dans ce brouillard.
Il fait chaud. 
Il règne – oui – une moiteur tropicale dans cette buanderie obscure où seule elle s’est enfermée.
On tambourine à la porte.
On tambourine du bout des doigts. On tapote à la porte comme d’un tambour du bout des doigts.
Et la machine à laver de rouler tambour car voici le cycle d’essorage.
La voix amie, derrière la porte, de l’autre côté, semble prête à s’élever de nouveau.

Elle chante, la voix, un chant d’amour pour personne de même que ne pleure pour personne la splendeur des yeux noirs et vides dans l’ouvert de l’espace. Elle rappelle à l’aimée – car elle demeure l’aimée- la promesse des ans, la promesse des âges et de la main tendue, serrée, caressée. 
Elle, déjà presque buée, presque vapeur.
Il dit: « souvenez vous, nous étions alors comme branches d’un même arbre, doigts d’une même main, pétales d’une même fleur».
Un battement d’ailes dans les combles. Battement synchrone avec le mouvement des longs cils transparents. Colombe, corbeau, hibou, comment savoir ?
Il dit encore: « souvenez-vous, vous m’aviez dit: prenez ma main ».
La silhouette n’a presque plus corps. N’a plus voix. 

Il ne peut ignorer, lui derrière la porte, l’absence manifeste, ne peut feindre de se croire entendu. C’est pour personne, bien sûr, à personne qu’il s’adresse.
Derrière la porte, il glisse contre la paroi, au pied du mur.
Derrière la porte, c’est un couloir sans jour, sous le nimbe glacé des néons.
« Vous m’aviez dit dit: venez, poursuit-il, vous m’aviez dit: ne dites rien et je n’ai rien dit, je suis venu. »
La voix n’est pas recroquevillée, elle est pleine, ouverte, entière, lumière.
Elle ne semble pas s’élever du corps qui s’est affaissé au pied du mur.
Elle semble provenir de tous points de l’espace.
Lui-même surpris de s’entendre.

« Vous m’aviez dit: promenons nous au jardin et allons nous asseoir près de cette source et il y avait eu une source et vous étiez la source, aujourd’hui tarie. »
La buanderie témoigne hors de tout regard de la disparition désormais acquise du corps aux yeux noirs, aux dents étincelantes, aux cheveux roux. Le corps s’est progressivement et décidément dématérialisé et la pièce, à présent tout à fait sombre – le jour étant tombé – s’est emplie de cette absence.

Cela n’empêche pas la voix de poursuivre, ne décourage pas son effort d’évocation.
« Vous m’aviez dit: prenez ces fruits et semez ces semences et m’aviez indiqué le lieu où les mettre en terre. Puis vous m’aviez dit que ces arbres à venir seraient pour nous l’aune et la mesure. Aujourd’hui des arbrisseaux sont venus mais ne peuvent prétendre mesurer les ans. Personne ne se penche dans le jardin pour ramasser les fruits mûrs. Rien n’indique plus le lieu de culture ni l’emplacement de la source. Le vent souffle tristement sur la terre et personne n’adresse de signes vers le ciel. »

Dans le couloir, il se lève. Ombre qui précède l’ombre, il s’est levé, non comme se lève le jour mais comme tombe la nuit. Tout en se levant il tombe et son élévation est en réalité une chute, tout comme sa dissipation – son évaporation à elle – était en réalité une apparition. Ces deux là évoluaient, on vient de le comprendre, sur un plan inversé. Ce qui est inversé n’est pas incompréhensible, il suffit de le retourner et de transformer en bosses les creux. Le malentendu n’en est pas moins total et le mal vu mal dit. Tout cela, c’est lui-même qui se le dit, c’est depuis cet anti-plan qu’il redresse la situation, qu’il prend la distance. Cela n’efface pas les yeux, n’efface pas les traces, les larmes, pour personne. Larmes d’encre, larmes de sang. Il se dit: « il faut en finir » et à cela il sait que tout est fini.

Cette fois ce n’est plus le crépuscule, c’est l’aurore. Il est seul. Abandonné par même l’idée de l’absence.
Il n’y a plus de buanderie. Les portes n’ouvrent que sur des plages battues par les vents.
Il n’y a pas encore de peuple, pas encore d’Histoire.
Cela viendra, est venu, reparti, revenu.
Lui, il guette, il veille. 
Elle n’était pas celle qu’il attendait. Tant pis. Il attendra encore.
Il veillera sur le jardin.
Il y aura de nouvelles sources.
Tout est bon. 

Il voudrait terminer ainsi. Dire « tout est bon » mais tout n’est pas bon. Tout ne peut être bon, même si beaucoup peut-être bon. Il doit y avoir du mal, il faut qu’il y ait du mal pour qu’il puisse être dit qu’il y a du bon.
Il reste tout un jour et toute une nuit assis au pied du mur, concentré sur cette idée.

PRÉCIPITAMMENT

Ca se précise. 
Rendez-vous décisif lundi matin pour l’achat du local de Montreuil. Je visite encore deux ou trois appartements, histoire de vérifier que j’ai bien raison de faire ce choix là.
Ca urge pour la déclaration contrôlée. C’est à dire que j’ai un mois de retard.
Avec la Maison des Artistes, c’est mieux, c’est deux ans de retard que j’ai.
Et, à l’école, c’est le coup de feu.
Donc ça se précipite.
Globalement.
Je regarde des tutoriels et des tutoriels pour savoir à quoi m’en tenir, en terme d’isolation phonique, etc. Il va y en avoir pour bonbon en travaux, je le sens.
Là j’ai dû sur le pouce aller chopper une Motu Ultralite Mk3 d’occase pour aller travailler au mixage en 4.1 à la Cité des Sciences.
Pour l’instant, on s’est mis à regarder les chauffe-eau solaires.
Tempêtes sous nos crânes.

L’ ALCOOLISME C’EST TRISTE

Rien à faire, à Lille on boit et c’est comme ça.
La dose limite, pour moi, c’est huit verres. Je veux dire avant d’être malade.
Évidemment, je parle de huit verres consécutifs sans manger dans une assez courte temporalité.
La plupart de temps, à Lille, on se couche à 5 ou 6 verres.
C’est déjà beaucoup.
Surtout avec cette manie de servir des pintes d’un demi-litre qui sont déjà bien plus que des verres. La matinée fut brumeuse, le réveil vaporeux, le café une question de survie.
Pas possible non plus d’écrire tout en tenant permanence à la bibliothèque et c’est très bien aussi d’être sans arrêt sollicité par les élèves. C’est plus intéressant que de remplir d’interminables pensums pour la DRAC.
Mais bref, l’heure du 18h32 pour Lille s’approche (s’il n’y a pas encore une grève) et je n’ai pas eu le temps d’écrire un mot.
On remet à plus tard.

AVANT L’HEURE

GOOD DAY SUNSHINE

L’homme qui n’a pas de nom ouvre les yeux et se souvient du rêve chinois, puis il voit qu’il y a du soleil et se dit que c’est une belle journée.

Rien ne le retient au lit ni ne l’appelle dehors. On peut véritablement dire qu’il prend la décision de se lever et il n’aime rien tant qu’une décision souveraine prise de bon matin.

Mais avant de la mettre à exécution, il se demande d’abord s’il va bien ou s’il se trouve souffrant. Ne pouvant départager, il se dit qu’il se trouve dans un état intermédiaire entre la pleine santé et la grande maladie et se dit que cet état lui convient, après tout. A-t-il le souvenir de s’être un jour éveillé en pleine santé ? Sans doute, mais, mettant en doute la réalité de la chose et l’exactitude du souvenir, tant nous sommes portés à enjoliver ce qui est passé, il se dit que du moment qu’il ne peut nommer les maux dont il souffre – car l’on souffre toujours un peu au réveil, même infiniment peu – alors autant appeler cela la bonne santé. 

Le rêve lui a remis en mémoire que – dans les temps anciens qui s’étendent du XVIIe siècle avant notre ère à la fin de l’ancien régime – chaque journée de l’empereur de Chine était consignée simultanément par deux scribes dans deux mains courantes parallèles, dont une synthèse était ensuite reportée dans un journal, le véritable journal de l’empereur, qui ne pourrait être ouvert avant l’avènement de la prochaine dynastie. 

Mais, c’est encore pire, se souvient-il à présent, se remémorant les détails d’un texte lu quelques temps auparavant, car ledit journal une fois ouvert ne pourrait faire l’objet d’une diffusion aux historiens qu’à l’avènement de la dynastie suivante et certaines dynasties, comme celle des Shang, pouvaient durer plus de dix siècles, même si celle des Zhou de l’Est avait duré moins longtemps, beaucoup moins longtemps.

L’homme qui n’a pas de nom se sachant le sujet d’un récit, il décide qu’il est temps tout de même de se donner un nom et donc il se donne un nom. Il se donne pour nom le mot qui, dans sa langue elle-même sans nom, désigne « celui qui n’a pas de nom » et d’une manière générale tout être ou chose innommé. Ainsi, il se donne pour nom « celui qui n’a pas de nom » et ainsi nous pouvons sans erreur continuer à l’appeler « l’homme qui n’a pas de nom ». 

Et s’étant donné un nom, tout en se remémorant le rêve chinois, constatant que le soleil brille déjà haut dans le ciel, il se dit en lui même:

« L’heure n’est pas au regards tournés vers les cimes,
L’heure est au balayage des eaux du lac tranquille. »

Caressant cette pensée, il descend les escaliers pour prendre son petit-déjeuner.

Tandis que coule lentement le café dans la cafetière dont il se dit chaque matin qu’il faudrait la détartrer tant est longue la préparation du café, il se souvient que les historiens chinois des temps anciens se trouvaient dans l’obligation de faire coïncider les mouvements dynastiques avec les grands mouvements cosmiques, l’homme étant à l’imitation du ciel et de la terre. Et pour que cette coïncidence se réalise, il fallait nécessairement que les mouvements successif des cinq vertus épousassent soit le mouvement des victoires mutuelles des cinq éléments les uns sur les autres, soit le mouvements des engendrements mutuels des cinq éléments les uns par les autres.

Il y avait donc deux écoles: l’école des engendrements et l’école des victoires. L’existence de ces deux thèses incompatibles, voilà qui créait une véritable difficulté, car du choix de l’une ou l’autre dépendaient les vertus que l’on devait prêter aux dynasties en raison des mouvements cosmiques dont chacune d’entre elles se trouvait contemporaine et médium. Car il faut véritablement considérer l’empereur d’abord et avant tout comme un corps céleste.

Alors qu’il pense aux mouvements cosmiques et tandis que gargouille interminablement l’eau dans la cafetière entartrée, tandis que le soleil décidément s’élève dans le ciel, il sort un petit carnet du tiroir de la table de la cuisine et inscrit les lignes suivantes, à la suite d’une liste de courses à faire:

« L’heure n’est pas à l’imitation virile de nos aînés,
L’heure est à l’oubli du vent. »

Il pose le stylo devant lui sur la table et prend un temps pour réfléchir à ce qu’il vient d’écrire.

Il se souvient des cinq éléments cosmiques – dans l’ordre bois, feu, terre, métal, eau, mais il ne peut se souvenir des cinq vertus correspondantes dans l’ordre, ni même dans le désordre. Il se souvient de la première vertu, celle du bois,  le sens d’humanité et de celle de l’eau, le sens de la raison, car un horoscope lui avait appris qu’il était nanti de ces deux vertus, ou plus exactement porté à privilégier les éléments bois et terre et à devoir se méfier des éléments métal et feu, qui lui étaient néfastes, la terre s’avérant neutre pour lui.

L’homme sans nom entre dans la rêverie du bois et de l’eau.
Le bois et l’eau, lui avait-on appris, favorisaient les carrières intellectuelles, celle de professeur par exemple et il était justement professeur à l’Institut National de Chimie, et même, depuis quelques années, promu au rang de titulaire de la chaire des études thermodynamiques de cette honorable institution. Il lui avait été recommandé, en revanche, se tenir à l’écart des carrières industrielles, commerciales et des métiers de la construction, domaines du feu et du métal et, sans forcer sa nature, il s’en était tenu à l’écart.

Pour sa gouverne il va dans la bibliothèque quérir « La pensée en Chine aujourd’hui », ouvrage réalisé sous la direction d’Anne Cheng, dans la collection Folio essais et y lit à la page 59 la correspondance entre éléments et vertus: « (…) cinq principes de la moralité – le sens de l’humanité, le sens du devoir, le sens des rites, le sens de la raison et le sens de la loyauté – [reliés] aux cinq agents cosmiques primordiaux – le bois, le feu, le métal, l’eau et la terre.(…) ».

En buvant son café, qui avait finit par passer comme il se doit, il s’interroge sur le sens du devoir, le sens des rites et le sens de la loyauté. Le sens des rites lui semble le plus étranger et pourtant boire son café le matin n’était-ce pas là un rite ? Pouvait-on parler de rite, en l’espèce ? Un rituel, plutôt, se dit-il. J’ai le sens du rituel, finit-il par conclure. Un rite, c’était tout de suite quelque chose de guerrier, de sanglant et d’un ordre collectif, se dit-il, un rituel c’était quelque chose de simple, de quotidien et de personnel: « mon café est donc bien de l’ordre du rituel ». Buveur de thé, il aurait peut-être parlé d’un rite du thé, mais buveur de café, il en allait tout différemment.
Et il boit un trait de café brûlant, allume une cigarette et se perd dans la contemplation de la fumée, dense dans le rai de lumière où flottent aussi des poussières.

Contemplant fumée et poussières dans le soleil, il sent venir une nouvelle phrase, qu’il s’empresse de noter à la suite de la première dans le petit carnet.

« L’heure n’est pas à la pierre selon l’ordre, sous le ciel,
L’heure est aux éclats de rire des enfants. »

Et tout en traçant ces lignes, il se prend à penser de nouveau au métal. 
Il faut arrêter de fumer, se dit-il, car l’horoscope était formel: trop de métal dans les poumons. 
De là, mes maux sans nom, se dit-il. 
Si je me débarrassais définitivement de tout ce métal dans mes poumons, se dit-il, peut-être m’éveillerai-je encore quelques années dans un état de parfaite santé ? Et puis ce n’est pas tout, se dit-il, en éliminant un besoin, en éliminant le besoin de nicotine, il éliminerait par suite d’autres besoins – celui du café, par exemple – et avancerait ainsi plus avant dans la voie du bois et de l’eau. 

Mais, se ravisa-t-il immédiatement, renoncer au café et à la cigarette n’est-ce pas perdre en humanité ? 
Ce café et cette cigarette ne me raccordent-ils pas à mes semblables, mes frères ? En y renonçant, ne suis-je pas en train de me fourvoyer et d’adopter une attitude hautaine à l’égard de la vie elle-même aux profits des chimères irréelles? Ne suis-je pas en train de succomber au charisme de l’ascèse ?

Il se lève et va vers la fenêtre.
Mais de quel genre de fenêtre? 

Tout regard sur le Monde contient le Monde tout entier, tout fragment suppose la totalité. Il était au Monde et cela nous convenait mais soudain il devient nécessaire de préciser. Il devient utile d’apporter quelques informations.

On imagine une maison ou un appartement à plusieurs étages. 
Ou bien – c’est une décision que je prends à l’instant même parce qu’il m’appartient de la prendre, quoique j’aurais pu la laisser ouverte à l’imagination – il possédait, dans un même immeuble, deux appartements, séparés entre eux par un étages, deux volées de marches et un entresol et donc, formellement, deux escaliers. En haut, la chambre, le bureau, le cabinet de toilette, les livres, documents et instruments nécessaires à son étude. En bas, la cuisine, le salon et d’autres livres nécessaires à son agrément.

C’était dans ce salon qu’il était aller quérir le livre tout à l’heure et il le tenait toujours à la main.

L’immeuble se situe dans une rue tranquille à la périphérie d’une petite ville sans nom de ce pays sans nom.
Et c’est donc sur cette rue tranquille que donne la fenêtre vers laquelle il s’était dirigé, après s’être levé.
Cette fenêtre par laquelle entrait les rayons du soleil dans lesquels dansaient poussières et fumée.

Contemplant la rue paisible, totalement inconscient du fait qu’il tient encore à la main le livre, il forme en lui-même une nouvelle phrase, se promettant de la noter aussitôt dans le petit carnet, toujours posé sur la table:

« L’heure n’est pas aux fronts larges et sévères,
L’heure est aux courbes déliées. »

Il se demande ce qui le raccorde au soleil, au rêve chinois et quelle pouvait être la loi secrète qui commandait aux enchaînement des phrases. Il se souvient qu’une telle loi existait au cœur de son rêve. Il se souvient que cette loi empruntait, semblablement à la représentation traditionnelle de l’échelle temporelle historique, la forme d’une spirale centrifuge aux marquages rythmiques signalés d’un caractère chinois. 
Il se souvient d’avoir ressenti un mélange de plaisir et de culpabilité en manipulant cette loi qui lui donnait accès à des blocs de sens formés pour lui, pour lui seulement et ne faisant sens que par lui, pour lui et en lui.

La rue tranquille n’est pas si tranquille si on l’examine avec attention. Des êtres s’y agitent avec une infinie lenteur et un regard patient y eût décelé plus que du mouvement. C’est de ce genre de regard patient dont se sent aujourd’hui capable l’homme sans nom, dans le soleil, tandis que le soleil passe d’une partie du ciel à l’autre, traversant bientôt la pièce et projetant les ombres dans le sens inverse, avec une rapidité surprenante.

« L’heure n’est pas à la vaste campagne sous les orages,
L’heure est aux gestes furtifs et aux scintillements. » 

Les intervalles, en réalité de plus en plus longs, sont perçus par lui comme de plus en plus courts. C’est ce dont le jeu de la lumière, le mouvement de la rue, sa propre immobilité l’a progressivement rendu conscient. Cela ne va pas vers la réalisation d’un récit ou d’une parabole utilisable par autrui, mais va pour lui vers plus de sens.

« L’heure n’est pas à la rigoureuse profondeur,
L’heure est à la douce légèreté. »

Bientôt il n’y aura plus la perception d’un intervalle, la durée se sera comme volatilisée. Bientôt il n’y aura même plus communication de cet état à un tiers et l’on sera comme brusquement ramené au blanc, à la lumière, comme avalé par le soleil.

« L’heure n’est pas à la l’offrande du sang dans le soleil,
L’heure est à la progression lente sous les nuées. »

Bientôt, il y aura rencontre totale et cosmique. Bientôt l’on saura s’il convenait de privilégier les engendrements ou les victoires. Bientôt il y aura un grand sourire suspendu dans la lumière.

La bouche s’ouvre, se ferme. Les yeux s’ouvrent, se ferment. L’air entre, sort. La lumière.

JE REPRENDS

LOVE YOU TO

Le rideau est tiré. On a tiré sur le rideau. J’ai tiré le rideau. 
On dit le rideau, tu dis le rideau mais c’est d’un voile qu’il s’agit. À peine déposé, à peine jeté.
Il ne pèse pour ainsi dire rien; il tourne. Comme l’on dit d’une robe. Comme, princesse, tu faisais tourner les tiennes. J’ai tiré comme sur le ruban d’une toupie et ce n’est pas le voile qui s’est alors mis à tourner mais le monde entier, autour de ton corps, qui s’est enroulé, déroulé, enroulé, déroulé.

Je reprends. Comme toujours tu me dis: « reprends » et je reprends. Mais cela ne te suffit pas. 
Il faut que je dise « je reprends » et alors tu ris, c’est une cascade de grelots qui m’étourdit, tu ris et tu m’interromps et tu me dis: « reprends » et je reprends. 
Mais cela ne te suffit pas et il faut que je dise « je reprends ». 
Alors je dis « je reprends » et cela déclenche la cascade de grelots et alors tu lèves la main très haut et tu tournes autour de moi (ou est-ce moi qui tourne ?) et tu dis « reprends ».

Je reprends.

J’ai oublié de dire le souffle initial, un léger balancement dans le vent, un grésillement, transitoire. Un grésil de lumière. Passage, transition, avant formation du voile par sublimation des grains de lumière. 
La lumière précipite. 
On parle d’un rideau parce qu’il me faut tirer dessus de toutes mes forces avant qu’il ne s’évapore. Tirer de la masse quasi nulle de particules presque immatérielles la force mécanique nécessaire à la rotation du monde. 
Et déjà tu t’apprêtes à dire « reprends » alors que je n’en suis qu’à prendre prise sur le rideau a-demi évaporé. Cela s’éclaire. L’enchaînement des forces devient lisibles à mesure que nous comprenons – que je comprends – que tout cela est simultané, de tout temps. 
On ne comprend l’enchaînement qu’en posant qu’il n’y a pas d’enchaînement, que tout arrive en même temps, que tout est arrivé, arrivera toujours en même temps. Je reprends parce que je ne puis que reprendre et cela te fait rire. Je ris et m’inquiète de ce rire.Toi, tu ne t’inquiètes pas. Tu ris. Je ris et je m’inquiète. Est-ce la rotation qui éloigne de toi l’inquiétude ? Ne suis-je pas, moi-même, pourtant, pris dans cette rotation ? 

Moi aussi, je lève haut la main. Je dis: « je reprends » et je ris. Tu me dis: « reprends » et je reprends. 
Tout se met à tourner et tout s’arrête de tourner exactement au même instant. Mais il n’y a pas d’instant. Il n’y a pas non plus de durée et il n’y a pas d’étendue. Tu ris de ma naïve découverte dont tu es toute pétrie, avec laquelle tu ne fais qu’une. Tu es donc ma naïve découverte et tu ris. Et ma naïve découverte se découvre dans ce rire. Les temps sont rebattus, redistribués, cela s’éclaire, oui, cela tourne rond.

Et je ne fais qu’un avec ma naïve découverte et je ne fais qu’un avec le rire que provoque la découverte de ma découverte. Et pourtant, une inquiétude. Le voile est fait d’une inquiétude. Ou, plus précisément le voile est agité d’une inquiétude. L’inquiétude est le principe moteur du voile (du rideau). L’inquiétude est ce qui se trouve pris entre le grésil et son évaporation. Elle est l’évaporation et elle est le grésil (de lumière). Mais elle est aussi le rire, la cascade, les grelots.

Elle est conscience que tout est présent sans que tout ne puisse s’embrasser d’un regard. Seuls, nous ne sommes pas seuls. Il n’y a pas de centre, puisque tout est centre et que donc rien n’est centre. Seuls repères: le voile, le rire, la rotation du monde, l’inquiétude. 

Je reprends. Sans mon inquiétude, il ne pourrait y avoir ton rire. Mon inquiétude se substitue à ton rire qui se substitue à mon inquiétude.

Je n’avais pas prévu une chose cependant: l’accélération. Cela accélère, cela procède d’une accélération continue. Or, cette accélération, comme le reste, n’a pas de début, n’a pas de fin, doit donc pour cela, comme une spirale, accélérer tout en décélérant mais je ne perçois jamais que l’accélération, pas la décélération. Ou bien, la décélération est-elle le point aveugle que recouvre l’inquiétude ? Est-elle aussi ce qui se dissipe à mesure que le rideau (le voile) se dé-constitue et se reconstitue ? Est-elle ce qui se défait dans ton rire, ce qui choit dans la cascade des grelots (qui pourtant, également, logiquement, comme la main, s’élève) ? Et si la main s’élève quand retombe-t-elle ? car, pas plus que je ne ressens l’accélération, je ne vois la main retomber. Toujours, elle s’élève, toujours le rythme s’accélère. Il faudrait dire comment se marque le rythme. De quelle pulsation. La vibration du rire dans l’air glacé de lumière. La vibration du rire, la fréquence fondamentale et tous les harmoniques de ce rire sont un sous-multiple inverse entier rationnel de la longueur d’onde des rayons de lumière. Le rire est l’exacte réplique du mouvement des photons et il s’égrène et se reconstitue comme le voile (le rideau) s’évapore en apparaissant tandis que je tire et que tu me dis, en riant: « reprends ».

Je reprends. Je dis « je reprends » et je ne m’arrête pas de dire « je reprends » ceteris paribus. Mais rien ne change et tout en reprenant je cesse de reprendre et m’apprête à reprendre. Le rire tout en s’éteignant s’allume et le rideau (le voile) tout en s’évaporant commence à apparaître. Tout commence et tout finit mais de cette fin nous ne percevons que le commencement, de ce commencement que sa fin et cela sans pouvoir tout embrasser d’un seul regard, car nous ne sommes pas seuls tout en nous trouvant pourtant comme isolés. Tu ris et tu sembles comme dans une distance et pourtant nous nous touchons et ne faisons qu’un. Nous nous touchons et pourtant un voile est tiré, que je tire et ce voile te découvre à moi et cette découverte (naïve) provoque ton rire qui suspend mon geste et alors tu me dis: « reprends » et je reprends mais cela ne te suffit pas.

Puis, lumière, photons nous sommes et nous sommes le rire et nous sommes le voile et nous sommes l’accélération et nous sommes le monde qui tourne et nous sommes le centre et nous sommes la main qui se lève et nous sommes la découverte naïve et nous sommes le rythme et nous sommes devenus et tu dis « reprends » et c’est moi qui dis « reprends » et c’est moi qui rit et c’est moi qui lève la main et c’est toi qui, inquiète, dit: « je reprends ». Mais cela ne me suffit pas. Je reprends.

Cela pourrait m’inquiéter, nous inquiéter, t’inquiéter mais aussi cela ne dure pas, le voile s’écarte, s’évapore, se dissout, cela a tourné, s’est accéléré, les temps ont été redistribués et il nous est apparu que tout cela avait lieu sans avoir lieu, dans une durée qui n’est pas au temps. Dans une étendue n’est pas à l’espace. Cette découverte naïve, qui te fait rire n’a pas arrêté le temps, n’a pas annulé l’étendue, n’a pas rendu possible que tout soit là, que tout arrive au même moment et le temps de nouveau a eu lieu et le lieu de nouveau s’est repositionné dans une étendue. Tu as levé la main très haut et la main est retombée. Tu m’a dis: « reprends » et j’ai repris mais maintenant je cesse de reprendre et tu ne ris pas. Maintenant je repose le voile. Le rideau retombe. La main retombe. La rotation achève son dernier cycle avant de repartir plus loin depuis un autre centre. C’est le monde qui reprend. Ce sont les particules de lumière qui se conglomèrent et s’affaissent en un lourd rideau. Le voile du monde s’étend sans bruit sous nos pieds et nous nous embrassons dans une douce lumière en sachant qu’il y aura une nuit, qu’il y aura un matin. Et si tu me dis:  « reprends », je reprends le voile et je dis: « je reprends » mais cela ne te suffit pas. Cela ne peut te suffire et rien ne peut suffire et c’est pourquoi il faut laisser fuir l’inquiétude et rester blottis, serrés, dans l’étendue, dans le temps, roulés, déroulés, serrés, riants.

UN DIMANCHE DE PLUIE

Parfois écrire des choses insignifiantes, il n’y a rien de mieux.
Et on découvre ensuite qu’elles étaient essentielles.
Le plus affreux, c’est lorsqu’on doit essayer d’écrire des choses intelligentes.
Alors là, autant aller se coucher.
En tout cas, si l’on arrive pas à faire autrement, au moins ensuite avoir le courage de tout effacer et de ne rien en garder.
Mais le mieux, le plus agréable, le plus sain, c’est de ne jamais se mettre dans une telle situation. Ne jamais se donner pour objectif d’écrire quelque chose d’intelligent.
Surtout jamais.
Trouver d’autres voies, d’autres motivations, d’autres stratégies.

Hier après-midi, par exemple, il y avait deux anniversaires d’enfants, deux copines de C. qui fêtaient leurs sept ans.
Le matin, nous étions allé acheter les cadeaux d’anniversaire et l’après-midi, Y. avait emmené C. d’un anniversaire à l’autre, pendant que je travaillais avec P.
Troisième film. Pollution, environnement, gaz à effet de serre, trafic. 
La bande son est assez flippante à elle-seule. J’aime bien.
Il y a des drones et l’acmé sur Peshawar, l’enfer sur terre.
Le soir j’avais rejoint l’apéro dinatoire donné par les A., comme suite à l’anniversaire de L. et nous y sommes restés un peu tard.
Ce matin, piscine, avec L. de 10h30 à 11h30. 
Ensuite, on fait trois courses et on rentre déjeuner à la maison.
Je zone un peu en début d’après-midi, avant de rejoindre P. vers 15h.
On travaille jusque vers 19h puis un petit verre de Côtes de Gascogne à la Chaufferie et back home pour le dîner.
De la lotte et des pommes de terre.
La lotte, je pense qu’il faut un peu la cuisiner pour qu’elle s’exprime. Là, c’était un peu rude. Un peu poiscaille. Mais pas mauvais. 
Il faudrait pouvoir écrire comme pour ne pas être lu. Simplement pour mettre à plat, laisser advenir la pensée. Ne pas se préoccuper de préserver qui que ce soit. Ne pas se soucier de débattre. Simplement préciser, mettre une brique puis une autre.
Il faudrait pouvoir bénéficier du calme nécessaire, de la concentration nécessaire, de la disponibilité mentale nécessaire.
Se mettre en condition.
Déjà se mettre en condition serait beau.
Ne plus se préoccuper du bruit, des débats, de l’insignifiance globale.
Reprendre le langage au point où il s’est délité.
Reprendre langue.
J’ai besoin d’un endroit pour travailler.
Il me faut un lieu, un bureau, avec de la lumière, de l’espace (vingt ou trente mètres carrés même si je préfèrerais deux cent), le droit d’y faire un peu de bruit et d’une manière générale d’y faire ce que je veux, quand je veux.

SAVOIR VIVRE

Je garde la photo comme document, le livre étant recommandé par H.K. et W.K. au cours du repas au « Roi des Gueux » mardi soir. Une cuisine moyen-âgeuse et généreuse, comme on peut s’y attendre. M.K. règle la note. Royale. Souveraine. Impossible de la contredire. Il faut laisser faire. À charge de revanche, je dis.
Avant, il y avait eu U., dont j’avais requis l’expertise pour la réunion à T., chargée d’examiner le projet d’établissement, en vue d’une présentation devant le CNESER pour habilitation du Master. J’abrège. 
Ensuite, nous retrouvons J.B., qui passe nous prendre dans sa Golf, seul vestige de son faste récent, nous dit-il. Il y a distribution de disques à qui de droit, évidemment. J. avait commandé le sien, qui rejoint sa collection (lien public sur simple demande).
On boit quelques bières à la terrasse du Napoléon, avant de laisser U. prendre son train pour Paris et de rejoindre H., W. et M. au « Drugstore ». On y boit encore une bière, puis c’est J. qui nous quitte. Après le dîner, je rentre dormir chez H. 
La maison est toute rangée. H. et N. partent pour la Corée jeudi matin. 
On prévoit l’organisation d’une fête pour la sortie du vinyle.
J’en laisse une douzaine à H.
Rêves agités. Rébarbatifs.
Il y a ce lieu, un terrain vague où piochent des promeneurs, à la recherche de je ne sais quoi ou occupés à fonder quelque construction. Des moulages en plâtre traînent ça et là. Il faut passer un check point pour entrer. Devant, sont garés des Vélibs mais il faut payer en francs (12 francs le Vélib) et un panneau porte l’inscription suivante: « Prière de ne pas rapporter les vélos ». Et donc, ce lieu, qui est loin de chez moi, en proche banlieue, je m’y rends de temps en temps. C’est le lieu où tout à coup j’ai envie de faire quelque chose parce que j’ai envie d’en sortir. Ce lieu, je pense que c’est une école d’art, évidemment.
Et au réveil, j’y suis pour de bon.
Il y a des rattrapages. Ce n’est pas long.
Et puis tous ces courriers et démarches en retard.
Plus de place à l’auberge de jeunesse, c’était à prévoir et plus de train parce que c’est la grève, alors je prends une chambre à un million de dollars au B&B. Au moins, le matin j’aurais des œufs brouillés et du bacon.
Encore des rêves fastidieux. Un réveil inquiet. J’ai rendez-vous avec K.D., au FRAC et je n’ai pas envie d’y aller. Je ne veux voir personne. Je voudrais rester couché jusqu’à 9 heures mais il faut se lever, prendre une douche, un petit déjeuner, préparer ses affaires et son discours. Et puis tout s’enchaîne et j’apprends qu’un avion a disparu en mer au large du Caire.
Ca me rappelle que la veille nous avions organisé une conférence de Z.N., étudiante chercheuse égyptienne en résidence à l’école. Et toutes ces discussions consacrées à la question de savoir si l’art doit être beau, s’adresser à quelqu’un, etc. A midi avec L. c’était la même conversation. C’est toujours un sujet épuisant. On devrait clore la discussion en disant que les non-artistes n’ont rien à dire mais on a l’air ainsi de vouloir vexer celui ou celle qui cherche à s’exprimer. Il faut déployer des trésors de pédagogie, employer des métaphores, poser des questions, déployer une maïeutique. Epuisant, donc. Mais utile, sans doute. 
Le dernier train prenable quitte Dunkerque à 16h56 et on l’attrape avec F.F., ce qui nous fait louper deux vernissages d’expo, mais à la guerre comme à la guerre.
Vendredi, rien branlé ou si peu que ce n’est guère racontable.
Et aujourd’hui, des courses, un peu de cuisine puis travail avec P.G. et maintenant il est temps d’y retourner. Cette petite pause blog, que je m’octroie suite à une conversation en chat sur Facebook avec M-A.O., a suffisamment duré. Au boulot.

LA FRANCE VA MAL

Je me lève le matin et je me dis que la France a faim alors je prends un peu de ricotta, une cuillère à soupe d’huile d’olive, de la ciboulette fraîche, du poivre, de la fleur de sel et je mange ça avec une galette de riz complet en buvant mon café. Puis je me dis que la France se demande s’il y a des mails et je regarde s’il y a des mails. Puis je me dis que la France se demande si quelqu’un pense à elle et je regarde s’il y a des notifications sur Facebook. Puis je me dis que la France à besoin de connaître les nouvelles alors je télécharge la version numérique du « Monde » pour lire le journal mais, avant, la France a envie de faire caca et de jouer à Candy Crush. Et là, je me dis que la France va mal. Pas toujours là, mais par là.
Au moment du journal ou après le journal, ou parce que j’ai lu un post dans lequel quelqu’un se plaignait. Et quand la France va mal, qu’est-ce que je peux faire ?
Télécharger de nouveaux épisodes d’une série américaine ? Jouer encore à Candy Crush ?
Ou bien en parler avec un bon copain et ça tombe bien aujourd’hui j’avais rendez vous avec P.G. pour avancer sur le montage son et le mixage des films pour la prochaine expo de la Cité des Sciences. Occasion de parler de la France qui va mal. Mais au bout d’un moment (on travaille aussi un peu, mais très peu) la France a faim de nouveau et la France va manger. Alors on descend dépenser des groins et prendre une planche de charcuterie avec des soupes et c’est délicieux. La France va mieux.
Et puis on remonte travailler. Très peu, parce que maintenant c’est ma fille qui m’appelle et qui trouve que la France va mal sans son papa et je suis obligé de rentrer pour aller jouer avec elle. La France va mal. Elle ne peut plus travailler.
Sinon, il y a une appli qui permet, en principe, de savoir à qui l’on a affaire lorsqu’on se trouve nez à nez avec une plante inconnue, mais avec les feuilles ça ne marche pas. Pas du tout.