DELENDA EST AMERIKA

C’était terrible, m’étais-je dit, repensant au discours du VP américain à Munich. Tellement, qu’il valait mieux en rire, avais-je pensé. Mais tout de même, quelle horreur. Quels horribles gens. Quel sale moment. Quel sale temps. Ça sent le réarmement tous azimuts, me suis-je dit, et je n’étais évidemment ni le premier ni le dernier.

Donc l’ennemi c’était l’Amérique maintenant. L’Amérique, aussi. Il ne manquait plus que ça. 

Sauf à espérer un sursaut intérieur. Une résistance. Une guerre civile. Mais non, ce serait business as usual, jusqu’au bout, jusqu’au cataclysme.

Alors mieux vaut ne pas laisser tourner toutes ces mauvaises pensées. Agir latéralement. Faire autre chose. Après avoir déposé S. au centre de loisirs (activité crêpes aujourd’hui), je m’étais mis au montage son des voix enregistrées hier avec L. et A. à la SCAM. Et puis, après m’être préparé un bol de riz avec des choux de Shanghai sautés, j’étais allé acheter un cadeau d’anniversaire pour T. Un disque dur SSD sur lequel j’avais ensuite recopié ma filmothèque portable. 750 Go de films.

Incartade au jeûne intermittent ce soir. Côtelettes russes, gratin dauphinois, gâteaux et champagne. Grosse incartade. Pas de petit déjeuner demain matin.

Regardé quelques épisodes de la deuxième saison de « OA » en pliant du linge, accrochant du linge, en déjeunant, en faisant du café, en recopiant des fichiers.

RATATINÉ

Hier, la toux, la toux, la toux.

Au lit, Toplexil. Ça me plonge dans une sorte de narcolepsie. Et tout à coup, je repense à ma grand-mère, qui me donnait une cuillerée de Toplexil avant de dormir, pratiquement à chaque fois que je dormais chez elle, ce qui arrivait souvent.

J’ai donc subi une sorte de sédation étant enfant. Des sédations répétées, en fait. Quelles ont pu en être les conséquences ? 

La toux se calme et j’ai pu dormir. Et puis ensuite, après avoir préparé des pancakes à 8h pour S. et C. affamés (et aussi Ch. qui dormait dans le salon), je me recouche vers 9h. Vers midi, on sort avec C. acheter de la poitrine séchée, des gâteaux de riz, des choux de Shanghai et je prépare une grande plâtrée de nian gao au porc fumé, pour une smala importante, puisque E., S. et R. nous rejoignent.

Après le déjeuner, sieste jusque vers 16h. Café et descente au point relais pour aller chercher un pantalon, une chemise et un pull commandés sur le Bon Coin.

Je regarde l’épisode 5 de Severance saison 2, sur lequel je m’étais endormi la veille (sous l’effet du Toplexil). R. et S. sont partis se balader du côté de Rosa Parks. Ils rentrent vers 18h30. S. prend un bain. Je prépare des gyoza, mais pas pour moi, jeûne intermittent oblige.

Mal partout, mais dormir ça arrange tout. Alors dodo.

ON OUBLIE TOUT

Les étudiants ne s’y étaient pas trompés: les vacances avaient commencé une semaine plus tôt. Ils avaient su ça. Ils n’étaient pas venus. Pas fous.

Nous ne sommes qu’une poignée de maniaques à nous être déplacés pour faire cours à des salles vides. 

Plaisir d’interpeler des étudiants retardataires et hébétés.

J’ai dû annuler le premier cours du séminaire « Acoustique des océans ». Il n’y avait que trois étudiants dans la salle. C’était abusé.

A la place, nous avons regardé A traveller’s needs de Hong Sangsoo. Mais, étant donné que les dialogues sont en anglais avec des sous-titres coréens, deux étudiants chinois se sont vite levés et sont partis après s’être humblement incliné en marmonnant: « Peut-être une prochaine fois, professeur… »

Nous sommes restés à deux, dans l’amphithéâtre vide et glacé. A regarder le film en nous pelant les miches. En nous gelant les pieds. Son nom de Séoul dans l’amphithéâtre désert. On était contents quand même, à la fin. Ça reste agréable, Hong Sangsoo, même avec les pieds gelés.

Et puis, et puis, puisque je ne peux plus rien manger passé quatorze heures, je suis allé me réchauffer au studio son et bien m’en a pris. Deux étudiants étaient en train de s’arracher les cheveux, incapable de comprendre comment parvenir à entendre un son ou à enregistrer quoi que ce soit. Normal, quelqu’un a tout débranché et rebranché n’importe comment. Je remets en état. Les remets en place. Il y a du son. Ça enregistre. Des hurlements. Ils sont contents. Moi aussi.

IBIDEM

Le plus difficile, c’est de bien s’organiser.

Il faut tenir le rythme, tenir la ligne. Ne rien lâcher. S’accrocher. D’abord, se lever plus tôt. Encore plus tôt. Bon, demain, c’est à cinq heures, c’est déjà pas mal. Mais les autres jours, il ne faut pas mollir. Six heures trente c’est trop tard. Plus le temps.

Il faut. Il faut arrêter avec il faut.

C’est soit je vais soit rien. Il faut, c’est nul. C’est constater que ça n’a pas lieu. 

Après une préparation assez poussée du cours de demain soir (acoustique des océans, première partie), je fais une pause pour aller déjeuner avec C. à la Porte de Pantin (elle va voir un concert à la Philharmonie, avec sa classe). Japonais, près de chez Woodbrass (mais pas sur l’avenue: dans une petite rue transversale). Puis un dessert au Café de la Musique, cher et pas bon. Service grimaçant et évasif.

Je reprends mon petit vélo. Dommage qu’il n’y ait pas de pont tournant, hors saison. Il faut grimper les escaliers en soulevant le vélo, qui pèse une tonne.

Mal au dos. Tout me fait mal au dos: mon sac, le vélo, la gym. C’est au milieu du dos et plutôt du côté droit.  C’est d’être assis pour préparer ce cours aussi. 

J’apprends pas mal de choses sur la formation de l’Univers, du système solaire, la notion de résonance, la structure interne de la Terre, les discontinuités, Shiva, les rythmes planétaires, etc. 

Je crois que ça va être bien. J’espère que ça va être bien.

UN POIGNARD POUR LA SOIF

On ne pense pas toujours à prendre une photo.

Ou bien ce ne sont pas des photos faites pour être publiées.

Heureusement, il y a les photos prises d’avance. Les plans B. Les faces B.

J’ai faim. J’ai très faim. Je n’avais pas assez mangé à midi, parce qu’il pleuvait et que je n’étais pas content, à cause de mes chaussures percées. Et puis je m’étais dit que j’en avais un peu marre de m’habiller avec des sacs de pommes de terre.

Quand ce n’étaient pas des sacs poubelles.

Je m’étais dit que, quand j’aurais perdu encore douze kilos de plus, je me mettrai à la recherche de vêtements plus dignes d’être portés. J’avais eu envie d’être élégant. Envie de prestance.

Cela dit, les sacs de pommes de terre, c’est pratique. Surtout si l’on possède sept ou huit exemplaires du même sac. Plus besoin de se demander ce qu’on va mettre.

Evidemment, il faudrait au moins un sac bien coupé en huit exemplaires, avec sous-vêtements et accessoires. Donc huit fois le même jean noir bien coupé et à ma taille. Cela fait longtemps que je ne fais plus faire d’ourlet. Par paresse, bien sûr, parce qu’on ne trouve pas une retoucherie correcte dans le quartier. Je porte donc des pantalons trop longs, qui font des accordéons au-dessus des chaussures. Et puis mal coupés, parce que c’est du prêt à porter bas de gamme.

Il me faudrait une dizaine de jeans noirs taillés sur mesure. Une dizaine de t-shirts noirs (j’admet le gris, pour changer et le bleu lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement), quatre paires de chaussures étanches et confortables.

Et puis il me faudrait des vestes et des manteaux.

Je n’en peux plus de ces sweats à capuche et de ces doudounes Quechua.

Il me faudrait quatre costumes bien taillés (huit serait bien sûr plus confortable mais ne soyons pas excessif), une quinzaines de chemises fraiches et de bonne facture, une dizaine de jolies cravates, deux manteaux et deux imperméables, quatre bonnes paires de chaussures (au moins des Finsbury, mais des Churchs ou des Weston, ce serait mieux — je ne demande pas des Berlutti non plus, hein). 

Recevoir ça chaque année au moment des fêtes d’un admirateur inconnu, ce serait une amélioration notable de mon quotidien vestimentaire.

Pour l’instant, je m’en tiens aux sacs de pommes de terre mal coupés.

A propos, il faut que j’aille chez le coiffeur, au plus vite. 

À LA RECHERCHE DES CROCODILES

Après les crêpes, réalisées en suivant la recette de Jean-François Piège, une matinée tranquille à monter un court-métrage d’animation consacrée à l’amitié de Crétacé et Maelstrom, deux personnages issus de « L’âge de glace 2 », que S. possède depuis peu sous forme de figurines en plastique.

Nous avions réalisé hier, en un tournemain, un film sur la table du salon, en utilisant l’astucieuse application « Stop Motion Studio ». Y apparaissaient, outre nos deux héros, un mosasaure furieux et un requin-marteau qui leur servait de repas.

Aujourd’hui, nous rajoutons un générique, de la musique et remettons de l’ordre dans les dialogues. Il est déjà question des prochains épisodes de la série, puisqu’il est dit que ce doit être une série.

Au déjeuner, une côte de bœuf au four et des pommes de terre sautées. Une petite sieste, en écoutant des choses inquiétantes à la radio (l’émission « Signe des temps » avec Quin Slobodian, auteur du livre « le Capitalisme de l’Apocalypse ») et nous filons au Louvre voir les antiquités égyptiennes à la recherche de crocodiles (mais nous n’en trouvons que fort peu et de petite taille).

NOUVELLES FRONTIÈRES

Nous devions, ma sœur et moi, aller étudier dans le Nord de la Belgique et A.L. me faisait remarquer, en regardant la carte, que nous serions à quelques centaines de mètres de la frontière terrestre de l’Angleterre.

Il était remarquable, par ailleurs, que, sur la carte, la partie Belge consistât essentiellement en échangeurs d’autoroutes, voies ferrées, terrains vagues, zones industrielles, tandis que la partie anglaise n’était faite que de forêts sauvages et de collines verdoyantes. Nous nous réjouissions par avance de cette proximité de la nature tout en nous interrogeant sur la possibilité de la rejoindre ou non, étant donné l’impraticabilité des terrains nous en séparant.

EN CELLULE

Dans la studette n°7 de l’école des beaux-arts de Nantes, il fait bon.

Les fenêtres ne s’ouvrent plus et la porte menace de lâcher, comme déjà celle de la studette n°4 dernièrement (et celle de la n°3 plus anciennement).

Mais il fait bon et les draps sont propres.

J’aime ma cellule, j’aime ces soirées en cellule. 

Un temps hors du temps. A boire des litres d’eau, en regardant un début de série sur Netflix, puis un autre début de série sur Disney plus et encore un autre sur Apple TV + et puis, non, finalement, lire un peu.

Et puis non, écouter la radio.

Et puis s’endormir en écoutant la radio. 

On est au cirque, me suis-je dit, repensant aux dernières frasques du Père Ubu. Le cirque de Donald Ubu, le Père. Le pitre, le bouffon, le clown.

On est dans une bouffonnerie tragique, me suis-je dit.

Ce n’est même plus la peine de s’inquiéter, on y est.

Autant faire autre chose, me suis-je dit. Autant ne pas se faire de mouron. 

Le sosie de Brad Pitt, dit Arsène Lupin, fait des annonces comiques à l’instant. 

HERE OUIGO

Il y avait une population bruyante dans le Ouigo de 7h44.

J’avais mis mon casque pour travailler à un montage son, mais, même avec le casque sur les oreilles, j’entendais encore piailler et pépier. J’entendais des vidéos Youtube et des youyous et des hourrah et des youpi…

Cela ne dura, heureusement, que jusqu’à la gare du Mans, où toute la joyeuse bande descendit et s’éparpilla pour ma plus grande tranquillité. Ensuite, je regardai un bout du Journal d’une Femme de Chambre de Buñuel. 

— Les vieux films, y a que ça de vrai, me lança le contrôleur en voyant que je regardais un film en noir et blanc.

J’avais ensuite retrouvé T. et S. à l’arrêt du tram et l’on était joyeusement allés, en bande, jusqu’à l’école ou A. m’attendait pour le mixage de son mémoire sonore.

Nous avons travaillé jusque vers 13h20, puis, le temps d’avaler une soupe et un bol de légumes chez « Délicates et saines » j’avais retrouvé T. pour un workshop tournage, entrecoupé d’une incartade dans l’accrochage des M2 Formes du réel.

Avec la situation image, nous tournons quelques plans dans la cuisine.

A 18h, je retourne au studio où me rejoins A. pour avancer encore sur ce mixage jusqu’à 20h30. 

Et me voila de retour en cellule avec mes deux bouteilles d’eau, puisque, le soir, je jeûne.

ALABAMA

Très bien, je vois. Le choix de carte est… La Reine des Ombres. Et tu avais choisi de savoir ce qui se cache dans ton cœur… 

Il y a quelque chose qui reste caché ici, que tu ne montres à personne, même pas à toi-même. Mais, peu importe tes raisons, cela doit être révélé et accepté.

Le Huit de Coupe représente la fin d’un cycle émotionnel et le début d’une nouvelle étape.  La Dame de Bâton représente la flamme créative, passionnée et confiante. 

C’était un dialogue un peu stérile avec une IA, dont je sentais que son objectif était mon confort mental. Mais, s’agissant de John Coltrane et de ce morceau, Alabama, mémorial à des fillettes assassinées dans un attentat perpétré par le Ku Klux Klan, je remarquais que toute référence à cette organisation, y compris sous la forme des seules initiales, déclenchait immanquablement la réponse stéréotypée: « Racism is despicable. I would never stand with organizations that promote hate towards people based on their race. »

Mais ce n’était pas si grave, c’était le fonctionnement. Il fallait trouver des biais pour que ce fonctionnement puisse activer des fils d’écriture. Et pour l’instant, déjà, il me fallait mettre en place un cadre, une structure, une discipline.

Pour l’instant, il est l’heure d’aller chercher S. à l’école.