CETTE FOIS

Cette fois et même soixante dix sept fois sept fois, non, non, non, on ne m’y reprendra pas. Je n’irai plus faire le zouave dans des conférences. Je n’irai plus bouffonner dans des journées d’études.
Je ne dis que des bêtises, je défonce des portes ouvertes et on feint de me prendre au mot que je n’ai pas dit.
En plus j’ai du mettre mal à l’aise un pauvre monsieur qui se prenait pour dieu avec son interface de réalité virtuelle et ses drones et ses scans.
Il faut dire qu’il m’avait fait mal au cœur et mal à la tête avec sa ferveur technologique.

Et quand vous venez de lire dans le journal qu’il y a 10% de chance que l’humanité soit anéantie par des IA d’ici dix ans, ça met un peu la pression.


Et puis il y avait aussi deux autres gars sympas, qui racontaient simplement leur truc, tout simplement, en me regardant avec terreur, de peur que je les mange tout cru, avec ma radicalité théorique supposée.
J’avais l’impression de faire mon Straub de service. J’étais le méchant de l’affaire. Hou, hou.
Ce n’est pas agréable. Ou alors il faudrait avoir beaucoup bu. Et même encore là. Bore beaucoup, ce n’est pas drôle. Ce n’est plus une époque pour ce genre de spectacle.
Mais ce n’est pas une raison pour être désagréable, me dis-je. Je n’ai pas la patience, me dis-je. Je n’ai pas la sagesse requise, me dis-je. Je m’emballe, je m’emporte, je m’exalte, j’exagère.
Non, non, non. Se taire, désormais. Faire ce qu’on a à faire et ne pas se commettre ainsi.


Ce n’est pas pour moi. Pas mon truc.
Je préfère faire vraiment un show, vraiment le pitre, tant qu’à faire. Du théâtre, de la foire, du grand guignol.


Donc non, non, non, non, merci d’avoir pensé à moi mais finalement, quelques heures après je me dis que ça n’a servi à rien, que ça a même sans doute desservi. Desservi quoi ou qui, je ne sais. Moi ? Ça n’est pas très grave.

Bref. Et je rentre promptement, et je ne vais même pas essayer la nouvelle application de visite numérique. Ce n’est pas très gentil, de ma part. Pas très fair play. J’aurais sans doute du rester un peu plus longtemps. Mais j’avais honte d’être le bouffon de l’affaire, finalement. Je me disais que le mieux était de s’éclipser discrètement. De ne pas faire plus de vagues. J’ai même oublié de passer au magasin d’alimentation asiatique pour racheter du vinaigre noir et des choux de Shanghai. Tant pis, j’irai demain.

La route, ça calme. Il fait beau et en rentrant, je découvre que E. a bien coupé l’arbre. C’est bien, je suis content.