RÉUNIONS NOCTURNES

Je ne sais pas pourquoi, mais toute la nuit se passe en réunions.
Les enjeux sont divers: cela va de l’administration d’une école supérieure d’art à la décision ou non d’intervenir militairement dans un conflit mondial et notamment de faire l’usage ou non d’une bombe atomique. 
La majorité se prononce en faveur de l’intervention.
Contre qui ? Je ne sais plus.

J’en déduis que nous mangeons trop de pain, ici.

Et comme j’en ai un peu marre de ces réunions, je me lève un peu plus tôt que d’habitude et je termine les nougats en buvant le café.

LA CHOSE ET L’IMAGE DE LA CHOSE

Et tout en sauçant l’assiette du petit-déjeûner, je me disais ceci: que l’image idéale de la chose, de la situation, de l’événement est toujours supposée co-présente en tant qu’idéale et donc non-contractuelle, mais pas mensongère pour autant.

Je vais tenter d’exprimer ceci plus clairement. 

Lorsque, ce matin, avant de nous rendre au rendez-vous de 11h avec R. à l’Institut Français, nous consultons la carte des menus de la petite échoppe située non loin, avant de commander une formule petit-déjeuner à 25 dirhams, notre choix se trouve guidé par une image qui présente une montagne d’œufs, dont un placé dans un coquetier, des monticules de fromages, d’épices, d’olives et de fruits et de nombreuses corbeilles remplies des pains les plus variés.

Lorsqu’après une longue attente – au cours de laquelle nous nous demandons plusieurs fois si nous n’avons pas été oubliés (l’attente est une constante, l’angoisse d’abandon également) – on nous apporte nos assiettes, nous y constatons la présence de deux œufs au plat, dont l’un seulement des deux jaunes est encore partiellement intact, agrémentés d’une bonne cuillerée à soupe de fromage frais, le tout baignant dans une flaque d’huile d’olive. L’ensemble est complété par une corbeille sommaire, comportant une seule variété de pain en quantité modeste.

Le décalage est ici manifeste entre l’image et la chose et cependant l’image est à la chose ce qu’est l’idée à la réalité. 
Les fruits ne sont pas présents dans la réalité, mais nous sommes dans une boutique qui propose des jus de fruits frais – nous en avons d’ailleurs commandé – et les fruits font ainsi effectivement partie de l’environnement, bien que non compris dans la formule.
De même un pain contient tous les pains, en tant que concept de pain. Idem pour les fromages, etc.

On doit accepter que l’image est une représentation conceptuelle, idéale et qu’il existe toujours un écart plus ou moins important entre l’image et la réalité qu’elle représente idéalement. C’est pourquoi il ne peut y avoir d’image de dieu puisqu’il faudrait alors qu’il existe un écart entre l’idée de dieu et la réalité de dieu, ce qui ne se peut concevoir.

Par l’image, qui est l’idée de la chose, le paradis est toujours présent sous forme rêvée, accessible par la représentation imaginaire mais appréhendé par les sens sous la forme imparfaite de la chose réelle, le réel étant placé en position d’infériorité par rapport à l’idéel, comme dans la présentation platonicienne. 

Est-ce à dire que pour que l’image soit plus belle il peut sembler séduisant de priver la chose d’un attribut, d’une qualité, en somme de la diminuer, comme on parle, par ailleurs d’une gamme ou d’un mode diminués ? Doit-on tirer des conséquences éthiques, morales ou comportementales de ce rapport constant des choses aux images en tant qu’idées, en tant que transcendantes ?

Inversement, il pourrait sembler que le rêve américain soit fait de la promesse de voire coïncider l’image et la réalité qu’elle représente, voire d’arriver à ce que le réel se produise comme au-delà de l’image afin de faire de la vie une réalité plus intense que l’image de la vie elle-même.

En marchant dans la ville depuis plus d’une semaine, nous nous sommes rendus compte que de nombreuses horloges indiquaient des heures fantaisistes, avec des décalages de l’ordre de trois quarts d’heure, vingt sept minutes ou trois heures vingt deux. Ca ne choque pas trop lorsqu’il s’agit d’horloges à aiguilles, parce qu’on se dit qu’après tout elles sont peut-être arrêtées, mais cela arrive aussi fréquemment à des horloges digitales et cela devient difficilement compréhensible, à moins de considérer qu’il existe des fuseaux horaires personnels.

Nous avons décidé d’en faire un relevé systématique pour en avoir le cœur net.

LA TRANSPARENCE DU MAL

Nous faisons un tour dans le quartier de l’Institut Français avec R., avant de passer à l’Espace Beckett pour un point rapide avec Y., le technicien de la salle, en prévision de notre présentation des travaux en cours samedi.

On repère quelques bars, où nous irons peut-être, si nous avons le temps.

Bref passage à la maison, le temps de lire un article consacré à la musique orientale et d’essayer des gammes comprenant des quart de tons. H. a téléchargé un instrument VST ad hoc et on s’essaye à vocaliser des micro-intervalles, on écoute des gammes, parmi lesquelles nous reconnaissons nos gammes diminuées et harmoniques mineures. Dans la gamme arabe, le mi et le si sont diminués d’un 1/4 de ton.

On sort déjeuner. Il fait beau. On ne cesse d’enlever et de remettre son écharpe, son bonnet. Dès qu’on est au soleil, il fait trop chaud. Dès qu’on est à l’ombre, il fait trop froid. C’est comme l’architecture: il y a toujours une intention de compenser (la chaleur et/ou le froid) qui anéanti l’intention d’un geste. Par exemple: une terrasse, oui, mais à l’ombre. Par exemple, une véranda mais avec une fenêtre ouverte. Etc. 
Sur le chemin de la Medina, on photographie chaque pendule et il s’avère qu’aucune n’indique l’heure exacte.

Installés dans la salle du haut du Bistrot du Petit Socco, on déguste nos hariras et nos sandwiches au keftes tout en discutant de cette opposition entre une conception de la musique fondée sur la construction harmonique et une conception mélodique. 
Dans le premier cas, avec l’introduction de la gamme tempérée, on aboutit à un édifice au service de la particularité d’une voix, d’un interprète, avec des possibilités illimitées de transpositions et d’improvisation. Dans le second cas, tout doit être à l’unisson d’une seule voix qui guide follement mais absolument toutes les autres. 

D’un côté (Occident) une culture du côté du pouvoir, qui marque socialement, sert de monnaie d’échange et d’ascenseur social, de l’autre une culture non dissociée du religieux, qui imprègne la vie populaire comme activité non-séparée bien que spécialisée et difficilement accessible pour ces mêmes raisons. 

Mais ce qui nous préoccupe, partant, c’est la place qu’occupe le mal, l’idée du mal – comme composante esthétique – dans une forme culturelle qui ne se réclame que du divin, dont la seule transcendance monte immédiatement à dieu, en tant que perfection et donc ne se peut envisager que comme toute bonne. Que devient l’idée du mal dans une telle pratique ?

CHANTER MAINTENANT

C’est, je crois, la première fois qu’on commence par le chant.
Le chant nu, puis la guitare, puis une reprise par le chant de nouveau, sous forme de choeurs.
On avait commencé à l’appartement mais les voisins nous ont envoyé le gardien.
La pression acoustique était trop forte.

Heureusement, O.M. nous prête la salle de répétition des chants arabo-andalous et nous y passons l’après-midi avec H.
On apprend la ligne de chant tout en l’enregistrant.
Ca entre au fur et à mesure et la voix se chauffe.
Le chant commence à décoller.
On s’intéresse à des détails fins. Comme de savoir comment commence, monte et meurt une phrase.
Les mouvements browniens.
Les vocalismes.
Ca commence à vivre par soi-même, partant d’une ingratitude pour aller vers la grâce.
Inch’Allah.

En sortant, oreilles en choux-fleurs, on s’achète des petits gâteaux que l’on va manger en prenant un thé à la terrasse du Grand Café de Paris.

C’est que c’est mon anniversaire, aussi.

Pour fêter ça, à midi, l’on était allé déjeuner au Comptoir de Hanoï, le restaurant vietnamien de Tanger, sis dans le quartier Iberia et tenu par un couple français adorable. Le patron nous avait re-déposé en voiture au carrefour pour que nous puissions attraper un taxi pour rentrer.

LE RIFF NATUREL

Vent cette nuit. 
Beaucoup de bruit. 
Les vitres tremblent et les portes claquent.
Des fils pendent aux fenêtres. 
Les câbles d’antennes se balancent.
Il pleut encore un peu.

Rêve de voitures en panne, transformées en terrains de jeu, en caravanes pour les enfants.
De fuites d’eau aussi. Massives.
Tout fout le camp dans l’indifférence générale.
On est en situation illégale. En cavale.
Long temps de reprise de conscience avant de me lever.
Le chauffage électrique dessèche les muqueuses et les yeux sont collants.
Café, fromage frais, huile d’olive, oignons, épices, poivre blanc, pain de semoule.
Donald Trump est toujours président des Etats-Unis. Ca commence à bien faire.
Que font les services secrets ?

Pendant que H. enregistre la guitare sur le chant des « Princes de Casablanca », je passe à l’Institut Français pour récupérer mon sac, puis à la salle Beckett pour réserver le salon de musique et au café internet pour remplacer la carte SIM dont j’ai perdu le code PIN.

A midi, on va déjeuner au Rif Kebdani, un petit restau au pied de la Casbah.
Soupe de poisson (consommé) avec son citron expressif.
Indispensable.

Le Maroc marque des points.
Assiettes comme des cartes, comme des parcours. Avec des évidences et des voies de traverses, des sens interdits et des impasses, des détours surprenants.
Du fruit, des épices.
On trace dans la sauce.
Le grand jeu, l’air de rien.
Le vent fait tout vibrer mais on est bien.
C’est le restaurant des américaines (on n’est pas loin de la délégation). 
Le serveur fait la bise, ce qui est rare.
En rentrant, on passe devant les maisons putatives de Mick Jagger et on goûte du miel (fenouil et caroubier).

On voit l’Espagne de l’autre côté, nimbée de soleil.
Ce n’est pas très pudique.

LES PRINCES DE CASABLANCA

Il pleut sans arrêt depuis ce matin.
Nous sommes tout de même sortis vers midi pour aller manger une harira, une salade et des brochettes de viande hachée au Bistrot du Petit Socco.
On ne mange rien d’autre que ce qui est annoncé sur le menu – c’est sommaire, voire spartiate – mais les produits sont bons. Des enfants hystériques psalmodient d’incompréhensibles imprécations dans les haut-parleurs de l’ordinateur. On dirait des voix gonflées à l’hélium.
En rentrant on passe s’acheter des douceurs chez le petit marchand de nougats et on les déguste en buvant un thé à la menthe chez Comedia. Notre taux de sucre fait des bonds importants et on comprend mieux la concentration de dentistes.

Hier, départ à 7h du matin pour Casablanca. Il faut trois heures de voiture à 180 km/h.
O. conduit comme un fou en parlant sans discontinuer avec N. C’est une longue complainte, dans laquelle nous entrons, semble-t-il, ainsi qu’un certain nombre de personnes et d’enjeux socio-professionnels. À l’arrière, on boucle nos ceintures, on ferme les yeux et on prie pour rester en vie. J’avais oublié mon sac à dos, avec chargeur de portable, enregistreur, documents divers et j’en oublie chez J., où nous étions allé boire un verre vendredi soir. Je suis nu comme le pain, sans téléphone et sans appareil photo. Journée sourde et aveugle à Casablanca.
Il faut que je demande des photos à H. mais à l’heure qu’il est – conséquence d’une crève passagère – il sieste.

Casablanca est beaucoup plus urbaine et étendue que Tanger.
C’est presque aussi pollué que Pékin.

Un tournage chinois occupe une bonne partie de la Medina.
Le film s’intitule « Desert Storm »: il semble que le Maroc y serve de décor pour reconstituer l’Irak des années 70. Il y a partout des véhicules militaires et des monticules de terre.

On passe visiter une oubliable exposition de peinture contemporaine et on cherche longtemps avant de dégotter le restaurant le plus improbable, le Tonkin, restaurant de sushis, brochettes et spécialités asiatiques. On en sort vivants mais tout juste juste…
Passage éclair par le marché et O. repasse nous prendre.
Encore trois heures dans l’autre sens, à la même vitesse avec un O. qui parle toujours autant, avec toujours la même véhémence.

Nous avons le plaisir d’arriver entiers à Tanger.

Pour fêter ça, nous allons nous faire plumer au Number One (vin à 220 DH, assiettes presque vides à des prix exorbitants, etc.) et chanter des chansons des Beatles pour une fille qui fête son anniversaire – c’est samedi soir, il y a de la jeunesse. 

Nous allons coucher nos vieux os rompus.

Ce matin, chanson.

Les princes de Casablanca 
Roulent à cent quatre vingt  
En agitant les mains

Des confins du Tonkin 
Ils guettent la venue 
Du tsunami 
Bonjour l’ami 

Et nul n’est à l’abri
D’une émission saumâtre 
Derrière les palissades

On risque la noyade
Sur l’esplanade 
Au Nord du minaret
L’océan est tout près 
Et le vent est mauvais

La voix pleine de crainte 
Ils lancent leurs complaintes
La complainte des princes de Casablanca

Ils sont dans le tracas
Et ne connaissent pas
Le nombre de leurs troupes 
Ils ont bu toute la soupe

Vidé d’un trait leurs coupes et 
Maudits dans toute 
La Medina,
Ils dînent à midi 
Et même le Mufti 
Ne moufte pas

Quand les princes de Casa 
Parlent à tour de bras 
Et causent à l’encan
En quête d’un en-cas

D’une chienne andalouse
Serrée dans une blouse
D’une sandale mouillée 
Dans toute sa nudité

Au pied de la Mosquée 
On avance masqués
Et les princes toujours
Toujours de critiquer

La taille des murailles
Le prix lourd à payer
La longueur de la route
La chaleur du mois d’août

Les travaux et les jours n’offrent pas de repos
Il n’y a plus de héros

Les princes sont rouillés
Au pied de l’escalier
Ils font un petit tas
Bien vite balayé
Par le tournage chinois

L’EFFET DES FRETTES

Hier, début de journée comateux en raison de l’ingestion de poison durant la nuit.
H. est HS et je ne vaux pas cher non plus.
Je prépare un montage de sons, avec les grincements de la porte des chiottes, des bruits de chaises, de sacs en plastique, de pièces de monnaie, des nappes et sons synthétiques, des ambiances, etc.
Vers 15h je me suis rendu au rendez-vous avec S. à Tabadoul mais il n’est pas venu.
Y. est venu et nous convenons de nous retrouver lundi pour enregistrer du Oud.
A. nous propose de participer à une scène ouverte le 24.
Il y a un thème: les années 60-70.

Je rentre vers 16h. On va prendre un goûter déjeunatoire avec H.
Pastilla au poulet pour moi.

À 20h, on retourne à l’association musicale de O.M. pour assister pendant plus de deux heures à une répétition de chants anciens. J’enregistre tout.
Ce matin, H. s’occupe de mettre en phase les grincements de porte et les choeurs d’hier soir.
Il est en train d’enregistrer des voix harmonisées aux grincements à l’instant même.

O. nous avait prévenu: la musique occidentale, sans la science de l’harmonie, c’est de la musique pour enfants. On entend ça en essayant de suivre à la guitare les lignes du chant modal. C’est comme si le son de la guitare était pixellisé. Du 8 bits. Entre deux demi-tons, il en manque du son.

A 12h30, rendez-vous avec J. pour le déjeuner.

On a tous les deux le ventre en pelote.
Hier soir, le poisson du petit restaurant en face du club de l’Espadon n’est pas bien passé on dirait. À moins que ce ne soit le petit-déjeuner du Comedia.

CLASSE D’ÉQUIVALENCE

Et si l’on parlait par lettres ?
Et si l’on parlait par l’être ?
Et si l’on partait ?
L’on dirait…
L’on dirait…

La proposition « la meilleure et la pire des choses est d’avoir le choix » est équivalente à la proposition « la pire et la meilleure des choses est de ne pas avoir le choix ».

Si A est la meilleure ET la pire des choses, non-A qui est le non-être de A, l’absence de A est, par conséquent et respectivement la pire ET la meilleure des choses.
Les propositions A et nonA sont équivalentes quant à la qualification du prédicat.

Hier, beaucoup de déplacements.
O. nous mène aux confins de la ville et nous nous arrêtons scrupuleusement à chaque sortie de ville.
À l’une d’entre elles, nous tombons sur un barrage de police.
Je me demande s’il y en a un à chaque bout. Ou bien…
On va dans des bois vastes, intercalés entre les palais de la famille royale et les palaces saoudiens. Avenues désertes dans les sous-bois de pins parasols.
Des traces de quads et des joggeurs. 
Des yahourts vides.
Une route.
Dégagements sur l’Atlantique.
Vagues folles, diagonales, le vent d’Est.
Un petit Ferry brave les vagues de dix mètres.

Le quartier autour du café Hafa est ce qu’il y a de plus merveilleux et sympathique.
Mais bientôt l’on tombe sur de misérables bidonvilles menacées d’effondrement.
Et encore un peu plus loin, trois palaces, puis des résidences toutes identiques sur des kilomètres. Nous sommes confrontés au développement urbain, aux projets insondables de l’Etat, aux intérêts croisés des riches milliardaires de la planète, à l’explosion des taux immobiliers, à l’avis du Roi, à l’avis du Peuple, à l’être-peuple du peuple, à l’être-roi du roi.
Extension sur la mer. Bétonnage. Rage d’O. 
Coupures, segmentation du territoire.
Les brûleurs de forêt.
Le Peuple qui protège et se dresse contre les promoteurs et leur brûleurs.
La nécropole phénicienne. 

Vent fort au café. On boit un thé et il est temps d’aller retrouver O.M. au centre musical.
Echange avec O. et H. dans le bureau.
O. fait des photocopies.
On écoute « Une gaufre de Spa » puis « L’Heure ».
Il nous est proposé d’assister à une répétition d’un groupe africain.
Ensuite, on file pour retrouver S. à la maison.
Ecoute de musique, échanges divers et décision de se retrouver vendredi soir et d’enregistrer les répétitions de chœurs dimanche.

J’écris cette note du Centre Tabadoul où j’ai rendez-vous avec S. et Y. à 15h mais aucun des deux n’est arrivé, bien qu’il soit 15h22.

BAISSARA

Celui-là, qui est assis face au mur, sous le soupirail, dans la lueur, son bol est posé.
Il est dans la voie.
Celui qui présente son dos au mur, il se détourne de la voie d’un petit angle.
De la même façon, il s’écarte celui qui est assis dehors, dans le passage et regarde vers l’intérieur.

Seul celui qui est assis face au mur, sous le soupirail, peut, mangeant lentement, demeurer sûrement dans la voie. Chaque cuiller, portée tranquillement à sa bouche, le renforce dans son calme cheminement vers la voie.

S’il ajoute une fois de la poudre de piment dans sa soupe, il use de son droit et reste dans la juste voie tout de même.
S’il ajoute par deux fois de la poudre de piment dans sa soupe, il se montre arrogant car il croît mieux connaître son affaire que celui qui connaît son affaire.
S’il ajoute par trois fois de la poudre de piment dans sa soupe, c’est qu’il est luxurieux car il se charge d’une chaleur excessive.
S’il ajoute par quatre fois de la poudre de piment dans sa soupe, il fait preuve d’orgueil car il prétend soumettre le monde à son ordre.

Celui qui veut rester purement et simplement dans la droite voie, il ne prendra pas une coupe d’olives et ne portera pas la main à la miche de pain nu.
Mais s’il touche au pain et fait demande d’une coupe d’olives, alors il vaudra mieux terminer le pain et ne laisser des olives que noyaux plutôt que d’abandonner une demi-miche et des olives dans la coupe.
Et il vaudra mieux pour lui laisser un demi-pain que de ne l’avoir qu’à peine entamé.

Car aussi bien une fois le pain touché, l’on s’écarte de la voie d’un grand degré.
Et il est plus aisé de revenir dans la voie, s’étant beaucoup écarté car comme l’écart est grand et la voie lourde, la route devient large.

Celui qui, petit, se contente d’un petit bol, montre qu’il possède le sens de la mesure mais le grand, il ne s’interdira pas le grand bol, car la mesure du monde est donnée par la mesure de chacun. 

Le grand qui voudrait se contenter du petit bol, on l’appellera aussi orgueilleux ou l’on s’inquiètera de sa santé. Et c’est comme l’on voit que l’orgueil est souvent la conséquence d’une souffrance de corps.

Le petit qui demanderait un grand bol, on le taxera de gourmandise ou d’ambition.

S’il ne mélange l’huile, le cumin et le brouet, on pensera de lui qu’il ménage la part des choses et assure le bon alignement de sa trajectoire.
Mais s’il mêle l’huile, le cumin et le brouet, il prend le risque de s’égarer, comme la lumière se mêle à l’ombre dans un jour gris. De celui-là, on dira qu’il s’est perdu à force de mélange et qu’il risque de faire fausse route, étant devenu incapable de faire le partage des ténèbres et de la lumière.

LES TROIS RÈGNES (LA VOIX ROYALE)

La voix royale de l’intérieur est une voix grêle, une voie étroite, une voie droite, une voix blanche, une voix franche, une voie de planche. 
Une voix de tête, qui tranche, une voix de fête, qui flanche et se redresse, émarge aux fréquences grésillantes des microphones étanches, des zones franches et des franges de marge.
Au large des marches qui scandent la descente vers le sable, affable, les palmiers de Palmyre où la mer infuse l’anse des terres qui l’enserrent et dont elle baise la pierre. 
Langue de terre, de verre et de sel. 
La voie est étroite mais douce et lente de proche en proche.

La voix du milieu est assouplie, assoupie, mais que d’un œil, serpent, souris. 
Elle bondit et se tasse. Multiple, schizophrène, ce sont et les costumes aux longues cravates sombres et les cent mille chats des décharges qui se pourlèchent et s’étirent lascifs dans le bain solaire. 
Elle taille dans la masse, polit et masse, incise et décisive. 
L’œil mi fermé. Elle avance et tance en cadence. Elle porte beau et porte loin dans un murmure. La voix royale du milieu est affranchie. Réfléchie. Lente et ample, elle nourrit un mouvement de masse dans un temps plus étendu, au miel naturel du Rif qu’ébouriffe à peine une poignée de pignons en chignon. 
Elle coule, s’enroule et s’étrangle sans faire de bruit. Serpent, souris. 

La voix de l’extérieur est une voie rapide, c’est une voix de poitrine. 
Une voie de bitume et de béton, une avancée sur la mer. 
Pince sans rire et douce-amère.
Un souffle court. Un souffle amène, affable et suave. Sucre de datte. Double fruit. 
Carnations tendres et douces mains sans cales. 
Tout court et se taille dans la voix tranquille. 
Une voix qui flue mais sans refuge et s’aspire à contre courant. 
Elle est moins frêle mais plus grasse. Elle trace et fait du sur place.
La voix royale de l’extérieur est une voix profil de face. 
Une voix qui fait place et déplace en demi-règne, en attendant que s’enfreigne les coutumes arides des forêts.

LE PAIN EST NU

Lorsqu’on est habitué à un niveau de confort important, on bénit le radiateur.
Merci radiateur, pour cette nuit de confort.
Merci d’avance pour la suivante.
On oublie que ce confort n’est pas normal, n’est pas dû.
Nuit de récupération donc et lever à 7h45.

Café, puis petit déjeuner à la pizzeria en bas.
Trop copieux. Je ne peux pas manger le dixième de mon assiette.
Ensuite, direction l’Institut Français.
On prend un thé dans la cour.

On se croirait en Corée.
R. nous rejoint pour mettre au point une sorte de planning général des deux semaines.
Ensuite on rencontre J., le directeur de l’Institut.
Notre déjeuner est reporté à vendredi.
Rendez-vous est pris avec O. mercredi matin, pour une excursion dans le Tanger underground.
Nous visitons l’espace Beckett avec R. avant d’aller déjeuner à la Saveur du Poisson où nous faisons un des meilleurs repas de poisson de notre vie.

Vous entrez, vous vous asseyez et à partir de là, sans que vous n’ayez rien demandé, on vous sert. Et on ne cesse de vous servir les plats les plus délicieux, jusqu’à ce que vous criiez grâce et heureusement c’est alors le point final, un dé à coudre d’un thé à tomber par terre.
À chaque fois que le serveur s’approche de nous – ce qui doit arriver une bonne quinzaine de fois – il commence par nous dire: « Bonjour, ça va ? ».
Il ne cesse de nous dire « Bonjour ça va ».
Encore et encore.
Avec, une fois, une variante: « Bonjour ça va ? Ca faisait longtemps… ».

Il nous faut une heure de sieste pour récupérer.
Ensuite, une peu de musique jusque vers 17h30 puis nous partons pour le centre Tabadoul, rencontrer S. et quelques musiciens.

Avant de rentrer, on va boire des bières au Number One, se balader un peu dans les rues derrières Mohamed V, acheter quelques gâteaux, une pizza et, de retour, on mange un morceau en écoutant des polyphonies puis on fait encore un peu de musique avant d’aller se coucher.

UN ENFANT DANS L’AMPHORE

C’est une image qui me hante depuis la visite du musée de la Casbah.
« Inhumation d’un enfant dans une amphore », était-il écrit sur un cartel.
Ca me rappelle ce morceau de Robert Wyatt:
– Pigs ? In there ?
– Un enfant ? Dans une amphore ?

Et là, ce sont des jambes pendues à des fils de fer.
À mettre en rapport avec les barbelés qui bordent la promenade le long de la mer.
Étrange rappel.

Ce matin, je suis allé travailler deux ou trois heures dans la salle de musique de l’Espace Beckett, mais je n’en tire rien d’autre que quatre accords (Cmin, B6, Fmin7, G) et cette phrase obsédante, encore, de l’enfant dans l’amphore. Maigre.
Ensuite, nous partons faire des courses.
Épices (cumin, ras el hanout, poivre blanc, anis), légumes, fruits, piments, olives, galettes, fromage frais berbère.
On traverse le marché aux poissons.
H. prend le son.
Splendides boutiques de tripes.

On rentre. Thé à la menthe chez Comedy puis on grignote.
Musique puis on ressort pour passer chez Tabadoul, au marché aux puces, rendez-vous avec H.B., qui est prof de chant à l’Espace Beckett.
H. fait sortir le son dans une bassine.
Je plaque mes accords et quelques autres (issus de la gamme diminuée) sur un contexte rythmique spacialisé conçu par H. On enregistre un brouillon, à refaire à la salle de musique avec les pianos.

Penser à un guide chant pour les élèves de H.B.

Multiples contacts téléphoniques. Prises de rendez-vous pour les jours à venir.
On rentre préparer l’agneau aux citrons confits, dattes et olives.

Maintenant, un petit tour digestif, sans doute un verre au Number One.

FROID COMME LE MAROC

Il faut savoir – on n’est jamais assez prévoyant – que les pays chauds sont froids en hiver.
Non parce qu’il y fait froid, puisqu’il y fait chaud.
Mais parce que, justement, quand il fait chaud en hiver, il ne fait pas plus de douze degrés la nuit.
Et comme les appartements ne sont pas chauffés, on gèle.
J’ai dormi avec mon pull, mon pantalon, mes chaussettes et mon bonnet.
Et j’ai à peine dormi.

H. s’en est mieux sorti, ayant déniché un chauffage d’appoint.
Or, il y en a un deuxième, que j’ai remisé pour plus tard.

Nous avons installé l’atelier dans le petit salon.
Essais de sons jusque vers 4h30, cette nuit.

Snow Pad Gamme diminuée C => Cmin
Guitar Strangler Lead => Big noise.
Dope Matrix Altranisuwo => Nape bruitiste mobile
Entrance Paddle => Sombres échos
Agartha Dream => Pad brillant
Aging Cloud => Basse Reggae
Sickness Boggy => Montée et descente de triades.
Can I come back => Quartes et quintes
Comb over => 3 temps sixtes+ quintes augmentées
Eat your face => Basse fuzz épaisse poisseuse
Find Heaven => Do Maj 7 vers Fa Maj 7 – Royal
Land of cheese => Bourdon sur une note
Moon string => Disco Pad
My Feet Hurt => Dialogue rythmique avec H. (Fifty Gallon tank)
Nice & Perty => Noël mineur avec H. (Handdrum)
Space Bell => Motifs superposés / croisés avec H. (Tricky Gong)
Tap Here => Arpèges en beau déphasage rythmique avec H. (Cloud of crows)
Voyage of the sea => Marteaux de chantier C D E
etc.

Ce matin, direction le café de Paris. 
Deux galettes au poulet pour nous remettre d’une nuit trop courte.
Sur le chemin, on s’achète des cartes SIM 4G.
La fille chantonne en installant les cartes.
Elle parle à quelqu’un au téléphone en même temps et sert plusieurs clients simultanément.
Une forme adorable d’arrogance juvénile, non dénuée d’une certaine bonasse. 

De même, le vieux serveur du café de Paris chante en nous servant les cafés.
– C’est curieux comme les gens chantent ici, dis-je.
– C’est curieux comme les gens ne chantent pas en France, répond H.

Evidemment, on se fait aborder par deux guides qui tiennent absolument à nous faire photographier un arbre à trois troncs, la villa de Mick Jagger, un trou dans le mur par lequel on peut observer la ville et nous accompagnent au musée.
Après il faudra âprement négocier pour s’en tenir à un défraiement raisonnable.

Un de nos guides a disparu pendant qu’on visitait le musée. 
Sans doute ont-ils négocié en notre absence.
Le deuxième avait prévu un parapluie dont il aura peut-être trouvé l’emploi ?

Quelques courses avant de rentrer.
Mise en route d’un bouillon pour la soupe Phô.
Puis répétitions tout l’après-midi, à partir des notes prises hier soir.
Vers 19h, on fonce à la Cinémathèque voir L’Ami américain de Wenders, qui est décidément un épouvantable navet. On en sort totalement épuisés.

Il pleut.
Pour se réconforter, on achète quelques gâteaux.
On les mange en se plaignant, comme des français.
Ensuite on se met à la préparation de la soupe et, contre toute attente, ça n’a rien à voir avec de la Phô, mais c’est bon.

Maintenant, il s’agit d’aller se coucher à une heure raisonnable pour être frais demain.